‹ Les pères de l'égliseChapitre 108 sur 149 · Mig*i, P. L., lxxii · texte numérisé non relu

Mig*i, P. L., lxxii

§94. — Saint Grégoire le Grand.

I. Vie de Saint Grégoire. — Aux confins de l'antiquité ou plutôt sur le seuil du moyen âge, on voit apparaître la figure auguste du pape Grégoire I", l'un des plus grands entre touslessuccesseurs de saint Pierre. De tous les papes avant lui saint Léon seul est intervenu, avec la même vigueur et avec une initiative aussi hardie, dans les affaires de l'Eglise comme dans celles de l'Etat. Mais saint Grégoire a exercé une influence plus puissante et plus durable et contribué plus que nul autre à inaugurer une ère nouvelle.

Il naquit à Rome, en 540 très probablement, d'une antique et illustre famille. Fils d'opulents patriciens, il em-

brassa la carrière politique, et de très bonne heure, avant 571 à coup sûr, Justin 11 le nomma préteur de Rome. Le charme du pouvoir et des grandeurs terrestres sembla quelque temps étouffer dans l'âme du jeune homme les premiers attraits pour la vie religieuse. Mais enfin, après de longues hésitations, Grégoire écouta l'appel de la grâce, renonça aux espérances du monde et vendit les biens de son immense héritage ; il en consacra le prix au soulagement des pauvres et à la fondation de sept monastères, six dans la Sicile et le septième à Rome, au sommet du clivus Scauri (auj. monte Cœlio), dans la maison même où il était né. Grégoire s'y fit moine selon la règle de saint Benoît, et telle y fut l'austérité de son observance que sa santé, naturellement délicate, s'en trouva ruinée, que sa vie même en fut compromise. Il ne laissera pourtant pas, dans les années qui vont suivre, de pleurer amèrement le cloître et de soupirer après le retour de ces jours heureux.

Le pape Benoît I er l'arracha de sa cellule, pour le nommer cardinal diacre ou cardinal régionnaire. Après lui, Pelage II confiait à Grégoire, en 578, la charge difficile autant qu'honorable d'apocrisiaireou de nonce près de l'empereur Tibère à Constantinople. En 584 on 585, Grégoire pouvait rentrer dans son couvent, où les moines le choisirent bientôt pour abbé.

La vue de quelques jeunes Anglo-Saxons sur le marché des esclaves lui inspira la pensée de faire voile pour l'Angleterre, et d'aller porter chez un peuple non encore dépravé les bienfaits du christianisme et de la civilisation. 11 avait déjà, de l'agrément du pape, quitté Rome en secret, lorsqu'une émeute contraignit Pelage II à rappeler par courrier le bienfaiteur de la ville et l'idole du peuple romain.

Pelage mourut au mois de janvier 590, et les suffrages unanimes du sénat, du clergé et du peuple élevèrent aussitôt Grégoire au siège pontifical. 11 n'épargna rien pour s'y soustraire. Mais, dès que l'empereur d'Orient, Maurice, eut confirmé l'élection, le peuple conduisit en triomphe son élu à Saint-Pierre, et Grégoire fut sacré le 3 septembre 590.

Au moment où le nouveau pape prenait en mains le gouvernail, la situation était grosse de difficultés et de périls. Il compare lui-même l'Eglise à un vieux navire que les flots.envahissent de toutes parts et dont les ais vermoulus, battus de perpétuelles tempêtes, présagent par leurs craquements le prochain naufrage. L'Italie était la proie des inondations, de la peste et de la famine ; les Lombards mettaient tout à feu et à sang; la province ecclésiastique de Milan s'obstinait dans le schisme, que la condamnation des Trois Chapitres avait soulevé; le schisme de Photius et de Michel Gérulaire projetait déjà son ombre; le monde civilisé semblait ébranlé jusqu'en ses fondements. D'une main ferme et douce, Grégoire

réussit à calmer les flots et les orages. En face d'un pouvoir hautain, peu de grands hommes sur le siège pontifical ou sur le trône, ont su allier dans une égale mesure la charité et la grâce à la fermeté et à l'énergie. Jamais peut-être pape ne s'est fait une idée plus sublime de sa mission et n'a plus pleinement, plus admirablement réa. lise son idée.

Tandis que le patriarche de Constantinople, Jean le Jeûneur, prend le titre arrogant de « patriarche œcuménique (1) », Grégoire se contente humblement de celui de « serviteur des serviteurs de Dieu, servus servorum Dei » . Il sait s'oublier lui-même, afin de gagner les âmes, et, dans l'espace de douze années, à force de relever la vie re. ligieuse et de soulager les misères sociales, il renouvellera la face de l'Occident. C'est encore lui qui posera les bases de la souveraineté temporelle du Saint-Siège et de la puissance des Papes au moyen âge. Il a vu nettement que l'avenir, autant du moins que la croyance à la fin prochaine du monde admettait un avenir, appartenait aux peuples germaniques, et il leur a tendu la main, pour les aider à fonder un ordre de choses nouveau. « Grégoire et le moyen âge, a pu dire M. Glausier, sont nés le même jour ». Mais l'œuvre bien-aimée de Grégoire le Grand, c'est la conversion de cette Angleterre, dont il avait failli être l'apôtre, et à laquelle il avait envoyé, avec quarante autres moines du Gœlius, Augustin, le futur archevêque de Cantorbéry ; avant de mourir, il put saluer avec les conquêtes des missionnaires, le plein succès de son entreprise.

Dans ses dernières années, Grégoire fut presque sans

1. V. Supra, § 83, h. — Pour plus d'exactitude, il est bon do remarquer qu'au moment où saint Grégoire prenait le titre de serviteur des serviteurs de Lieu, Jean le Jeûneur no s'était pas encore donné lui-même le titre de patriarche œcuménique, mais on le lui donnait déjà autour de lui. Cf. Funk» dans la Bévue trim. de théoL, 1889, p. 346-348. (N. des T.).

relâche aux prises avec la maladie; à'peine pouvait-il, aux jours de grande fête, se lever de son lit et célébrer le saint sacrifice. Au commencement du mois de mars 604, il entrait dans le repos éternel.

II. Ouvrages. — Rien ne proclame plus haut le génie de saint Grégoire et ne reflète plus fidèlement l'activité du grand pape, que son Registrum epistolarum, le recueil de sa correspondance officielle. Mais de ce recueil, les travaux d'Ewald l'attestent, il n'a survécu que des débris. Le Registre original en papyrus a disparu ; ce que nous possédons n'en est qu'un extrait.

Le premier, Ewald a reconnu trois familles de manuscrits, dont les plus anciens remontent au vin 6 siècle. Le groupe le plus considérable provient des deux volumes qu'Adrien 1 er (772 796) fit extraire du registre original et adresser à Charlemagne ; il comprend six cent quatrevingt-six ou plutôt six cent quatre-vingt-trois lettres, car trois lettres y figurent deux fois ; elles sont rangées indiction par indiction et tout le pontificat de sain t Grégoire s'y déroule à nos yeux. Une autre collection de deux cents lettres, qui probablement appartiennent toutes à l'indiction II (598-599), donna lieu à un second groupe de manuscrits. La troisième collection, noyau d'une troisième série de manuscrits, ne contient guère qu'une cinquantaine de lettres, qui sont empruntées aux indictions XIII, IV, X. Il est fort à croire que ces deux collections, notablement plus courtes que celle d'Adrien I er , lui sont antérieures. Elles nous offrent, en dehors du recueil d'Adrien I er , cent soixante-cinq lettres, ce qui porte au chiffre total de huit cent quarante-huit les lettres que nous avons conservées de saint Grégoire.

Il nous est aussi parvenu, par une autre voie, quelques lettres isolées ; mais leur authenticité ne peut être admise en bloc. Bède le Vénérable (1) seul nous a transmis

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