LE VOLTAIRIANISME MODERNISTE ET LA PAPAUTÉ
sacrées, soit dans la doctrine de l'Eglise, des erreurs et des contradictions ; et qui en même temps proclament ces erreurs et ces contradictions excusables et légitimes, au nom des nécessités de F adaptation et de révolution. « Nous, vénérables frères, pour qui il n'existe qu'une seule et unique vérité, et qui tenons que les saints livres, écrits sous l'inspiration du Saint-Esprit, ont Dieu pour auteur, nous affirmons que tout cela équivaut à prêter à Dieu lui-même le mensonge d'utilité ou mensonge officieux. »
Pie X conclut, avec ses prédécesseurs, que la méthode et les principes théologiques qui ont servi aux vieux auteurs de la scolastique, en particulier à saint Thomas, répondent aux exigences de tous les temps ; qu'il faut condamner ceux qui osent, sur les traces des hérétiques, mépriser les traditions ecclésiastiques et inventer des nouveautés.
En conséquence, il prescrit de mettre au ban du clergé quiconque sera suspect de professer ou de favoriser le modernisme, quiconque, en histoire, en archéologie, en exégèse, trahit l'amour de la nouveauté , quiconque néglige les sciences sacrées ou paraît leur préférer les profanes ; il indique les précautions à prendre pour que les jeunes séminaristes soient gardés d'un air contaminé où ils apprendraient à penser, à parler, à écrire avec plus de liberté qu'il ne convient à des catholiques; il défend aux clercs et aux prêtres de toutes les nations de suivre, en même temps que les cours d'universités ou d'instituts catholiques, les cours A' universités civiles ; il interdit tous les livres entachés de modernisme comme plus dangereux que les livres contre les bonnes mœurs, car ils empoisonnent la vie chrétienne dans sa source ;
il ordonne l'institution, dans chaque diocèse, d'un conseil de vigilance exerçant son inquisition sur tout ce qui s'imprime et provoquant l'interdiction par l'évêque de tout écrit pernicieux.
Pie X finit en faisant siennes ces paroles de Léon XIII : « On ne peut approuver dans les écrits des catholiques un langage damnablement novateur, où il est question d'ordre nouveau, de nouvelle vie chrétienne, de nouvelles doctrines de l'Eglise, de nouveaux besoins de l'âme chrétienne, de nouvelle vocation sociale du clergé, de nouvelle humanité chrétienne. »
Il y a une sorte d'héroïsme, dans cette haine des innovations, dans cette doctrine du tout ou rien, où se retranche la papauté, à l'encontre des politiques qui prétendent sauver le catholicisme au prix de concessions faites à la science et à la critique.
Il n'importe que le catholicisme perde tel ou tel nombre de ses fidèles ; le point est qu'il ne perde rien de sa pureté intégrale. Admettre que quelques pierres soient arrachées du vieil édifice, c'est virtuellement admettre qu'il soit démoli pierre à pierre ; car, tous les points de l'antique croyance s'appuyant sur la même autorité, si on en abandonne un seul il n'y a pas de raison pour que les autres ne soient pas également sacrifiés.
Au cas où il se prêterait aux compromissions modernistes, le catholicisme signerait sa propre condamnation ; il se donnerait à lui-même la mort, et une mort honteuse, par cela même qu'elle serait le reniement de ce qui fut sa vie.
Mourir pour mourir, le mieux est d'avoir une fin conforme à la grandeur de son passé.
Dans mon livre sur la Pensée antique, j'ai conté comment finit le paganisme dont l'agonie se prolongea pendant plusieurs siècles 1 Sauf quelques détails, la dissolution lente du catholicisme est toute semblable ; et l'histoire se répète, parce que les mêmes intérêts, les mêmes instincts, les mêmes passions se perpétuent.
Au ive siècle, l'empereur Julien et les Alexandrins, vrais modernistes, avaient entrepris de galvaniser la religion païenne au moyen d'un symbolisme greffé sur une philosophie savante. Ils ne ressuscitèrent pas le cadavre; ils n'aboutirent qu'à le défigurer et à mettre la monstruosité où était la beauté.
La science et la critique doivent, non pas nous détourner de toute religion, mais nous convertir à ce libéralisme religieux qui prône l'impartiale recherche de la vérité et le pur zèle de la vertu, en même temps qu'il vivifie le cœur par la foi au divin.
Dans toutes les grandes confessions aujourd'hui existantes, il se trouve des hommes désireux de ne pas abdiquer les aspirations religieuses, mais voulant que leur foi, restreinte aux questions insolubles pour la science, respectueuse des conquêtes de la critique, dégagée de toutes les superfétations irrationnelles, concorde avec le mouvement de la pensée moderne.
Qu'on soit juif, musulman, catholique, protestant, bouddhiste, chacun, parmi l'élite des croyants, est porté à dire : « Ma religion, dégagée de ses scories, sera la reli-
1 . Voir La Penser antique (page 308 à page 343) et La Pensée chrétienne (page 43 à page G3).
gion idéale. » Chacun se trompe ; mais en un sens chacun à raison. Il y a là l'irrécusable preuve de l'universel besoin d'une religion pure en esprit et en vérité, sauvegardant dans leur intégrité les droits du libre examen, mais ménageantaux âmes une vie supérieure danslaquelle fraterniseront un jour toutes les nobles consciences.
C'était une des conceptions chères à Voltaire que le développement d'une religion toute rationnelle et toute morale, sur les ruines des religions traditionnelles. A son tour Renan a envisagé l'avènement d'une religion reliant l'humanité entière, et il en a justement montré les précurseurs dans les prophètes juifs, puis dans les premiers chrétiens, continuateurs des prophètes.
Dans sa critique de la religion traditionnelle, Voltaire s'appuie sur l'esprit philosophique et sur le sentiment moral. Il part de cette idée que Dieu ne peut s'être fait le révélateur de principes qui choquent la raison et de prescriptions qui choquent la conscience. Ainsi comprise, sa critique du dogmatisme catholique et de la Bible est beaucoup moins superficielle qu'on ne Ta prétendu, et elle a été singulièrement efficace.
Que, dans ses commentaires de la Bible, Voltaire néglige d'adapter ses vues à l'optique des vieux temps, c'est incontestable. Mais, pour lui, la question n'est pas d'apprécier les livres bibliques comme productions de l'esprit humain, en les replaçant dans leurs cadres: il s'agit d'examiner l'Écriture en tant qu'oracle de la vérité éternelle, imposé sous la double menace du feu des bûchers et du feu de l'enfer.
Dès lors, à côté des sublimités, l'odieux et le ridicule apparaissent mêlés : on comprend les vives indignations et les cinglantes ironies.
Tout autre a été le point de vue de Renan. L'auteur des Souvenirs de Jeunesse, expliquant sa rupture avec le catholicisme, confesse, en termes catégoriques, que ses raisons furent tontes de l'ordre philologique et critique, et qu'elles ne furent nullement de V ordre métaphysique, de Tordre politique, de Tordre moral, vu que ces derniers ordres d'idées lui paraissaient « pliables à tous les sens. » Tout ce qui, dans l'esprit de l'Eglise et dans son histoire, pouvait choquer d'autres intelligences, ne lui faisait pas la moindre impression ; et, de son propre aveu, la condamnation portée par l'autorité papale contre les idées essentielles dont vit la pensée moderne n'était aucunement susceptible de le scandaliser.
Par suite, si le philologue et l'historien, mis en face de la matérialité d'erreurs évidentes, renie le Christ dont il ne saurait plus admettre la divinité, et l'Eglise dont il ne saurait plus admettre l'infaillibilité, l'ancien prêtre garde l'empreinte sacerdotale; l'onction du dévot survit sous les audaces du réfractaire ; et Renan fait l'effet d'être le plus croyant des incrédules, après avoir commencé par être le plus incrédule des croyants.
Où Voltaire est agressif, Renan est sympathique. Il cherche à comprendre l'erreur et à montrer ce qu'elle peut avoir de bienfaisant.
Mais qui pourrait compter les capricieux ébats de cette plume magique? Gomme l'a expliqué Swédenborg, l'aptitude à énoncer tout ce qu'on veut ne s'accompagne pas nécessairement de l'aptitude à discerner que ce qui est vrai est vrai, et que ce qui est faux est faux. Or, c'est par ce discernement que se caractérisent les bons esprits. Renan n'est que le premier des beaux esprits.
Cet incorrigible divagueur, promenant sa rare virtuo-
sité dans le champ indéfini des vraisemblances, caresse toutes les idées sans en épouser aucune, et masque sous de brillantes fioritures les perpétuelles contradictions d'une intelligence à la fois incohérente et supérieure. Ainsi, un jour, il préconise le travail sérieux: un autre jour, il prononce que : « les frivoles sont les vrais sages. » Ici il prise par-dessus tout la vertu: là il se demande si ce n'est pas le libertin qui a raison et qui « pratique la vraie philosophie de la vie. » Même le 'néronisme le séduit à ses heures ; et l'écœurant cabotin, le fou furieux de Rome, devient sympathique dans telle de ses pages. Que Dieu existe, il l'affirme par intermittences ; mais en général il n'y croit pas : il croit simplement au divin, qui a le mérite d'être assez poétique pour amuser l'imagination et assez vague pour prêter aux mille variations du doute. Il dit : « Ayons foi dans la vérité. » Et aussitôt il ajoute : « Peut-être il n'y a rien au bout. » Avec son incurable manie de faire risette aux idées les plus disparates, cet Alexandrin du xixe siècle inocule à ses lecteurs un esprit d'indifférence qui se déguise sous le malsain pédantisme de la parfaite impartialité entre toutes les opinions.
Ce n'est pas assez de constater que. contrairement à l'œuvre de Voltaire qui, en somme, est tonifiante, l'œuvre de Renan est dissolvante; il y a lieu de constater aussi que Renan est loin de posséder, quoi qu'on en ait dit, une maîtrise artistique qui l'égale au merveilleux auteur de tant de dialogues, d'apologues, de facéties, de poésies légères, de romans et de contes mettant en vive lumière, avec une verve incomparable, la vérité ou l'absurdité d'une idée.
Tantôt Renan affecte les allures d'un Bouddha paterne ;
tantôt il se livre à des gambades qui nous font souvenir qu'en lui le Breton est mitigé d'un Gascon. Mais comme ses gasconnades sont lourdes et sentent l'ancien séminariste ! Veut-il louer la pénétration féminine? Il dira : « Les jugements portés sur chacun de nous dans la vallée de Josaphat ne seront autres que les jugements des femmes contresignés par rÉternel. »
Rien de pareil à son manque de justesse quand il fait parler tel ou tel personnage. Par exemple, prétendant rapporter les propres paroles de sa mère, il mettra dans la bouche de cette paysanne toute simple cette phrase toute renanienne : « Mariez le prêtre, vous détruirez une des nuances les plus délicates de notre société. »
C'est chose curieuse comme on pardonne à Renan un maniérisme, une prolixité, un abus de l'ironie, un ton bénisseur, des nébulosités, des afféteries, des apostrophes déclamatoires, qu'on réprouverait chez d'autres. Il y a vraiment des grâces d'État au profit de cet hébraïsant, de ce philologue, de cet épigraphiste, de cet historien, qui s'est montré paysagiste de premier ordre, et poète très idéaliste, très imaginatif, très fantaisiste dans ses constructions conjecturales. La musique des mots fait passer le désordre des idées. L'écrivain de la Vie de Jésus, des Origines du christianisme, des Dialogues philosophiques, est un habile charmeur, un sérieux érudit, un prestigieux essayiste; mais un philosophe, non pas.
On a beaucoup loué ses justes apologies des droits de la pensée. Mais c'est au profit d'une caste qu'il réclame ces droits, dans sa Réforme intellectuelle et morale. « Conservons au peuple son éducation religieuse; et qu'on nous laisse libres! » dit-il aux mandarins ses frères. Et, s'adressant à l'Église, il lui propose ce pacte :
Pabre. — Pères de la Révolution. l'J
« Ne vous mêlez pas de ce que nous écrivons, et nous ne vous disputerons pas le peuple ! »
Une chose à louer sans réserve, c'est la dignité personnelle dont Fauteur de Y Avenir de la science a toujours fait preuve. Tandis que la stratégie de Voltaire s'accommode de toutes les capucinades, si bien qu'il va à la messe, donne le pain bénit, se confesse et communie, quitte à en rire dans sa correspondance avec ses amis, Renan a le souci de mettre d'accord sa vie avec ses écrits, et sa mort avec sa vie. Il y a un noble scrupule dans les précautions qu'il prend contre les reniements qui pourraient lui être arrachés à la dernière heure, au moment où l'homme, cérébralement affaibli, cesse d'être lui-même. Puis, ne faut-il pas admirer le beau désintéressement du professeur, qui, dans des circonstances difficiles, sut dire aux potentats du jour : Gardez votre argent; je garde ma pensée libre.
Il ne m'échappe pas que ma critique du renanisme fera ici l'effet d'un hors-d'œuvre. Mais j'ai voulu saisir la première occasion de réagir contre l'engouement d'un certain public, encouragé par des critiques influents qui ont découvert que Voltaire n'était nullement artiste et qu'il était passé de mode depuis qu'avait paru Renan, le maître incomparable. J'ai aussi voulu mettre en garde mes lecteurs contre la troublante fascination exercée sur les esprits malades par l'épicurisme intellectuel d'un dangereux virtuose qui se complaît au jeu des idées, ajoute les aperçus aux aperçus sans jamais conclure, berce les imaginations dans un poétique nihilisme, et fait des religiosâtres sans religion , des libérâtres sans libéralisme.
Renan a des disciples qui exagèrent ses défauts sans
posséder ses qualités. Ils cultivent le galimatias dans les sentiments et dans les idées, mêlent selon les caprices du moment le oui et le non, et méconnaissent l'opposition du vrai et du faux, du bien et du mal, au bénéfice de je ne sais quelle synthèse supérieure qui serait le fin du fin de la métaphysique.
S'il faut louer Voltaire de ne pas donner dans les raffinements du dilettantisme, il faut regretter qu'il lui manque ce sens des choses du passé qui abonde chez Renan.
Par son respect des vieux mythes, par ses pieux attendrissements en présence des rêveries où d'innombrables générations d'hommes trouvèrent le viatique de leurs consciences et l'enchantement de leur vie terrestre, par son aristocratique apothéose des mensonges sacrés dont le peuple a besoin (théorie dangereuse et odieuse qui tend à éterniser tous les préjugés), Renan se rattache à Strauss.
Tandis que Voltaire, d'un œil un peu superficiel, voit tout de suite dans les religions l'œuvre des habiles exploitant la foi des simples, Strauss, sans méconnaître les sophistications de l'esprit sacerdotal, recherche les éléments mystérieux de la croyance. Il met en lumière cet éternel besoin de l'âme auquel répondent les diverses formes religieuses. Il veut qu'au lieu de nous irriter contre les absurdités dogmatiques et de rire des étrangetés rituelles, nous entrions dans l'esprit des fidèles de jadis; que nous revivions par l'imagination et par le cœur leurs états d'âmes; que nous approfondissions les diverses phases de leur vie religieuse avec une fraternelle sympathie.
Par suite, là où Voltaire signale des fictions grotesques, des prescriptions extravagantes, Strauss s'applique à démêler des symboles, des légendes, des mythes, bref des expressions toujours respectables de cet instinct religieux, qui reçoit des temps et des lieux sa forme passagère. Il scrute le jeu des forces cachées qui, chez les individus et chez les peuples, élaborent les constructions religieuses ; il analyse plus qu'il ne critique ; et, où Voltaire introduisait la satire, il se donne pour but de mettre la science. En quoi il est le continuateur de Lessing, ce contemporain de Voltaire, plus grand certes que Voltaire, Strauss et Renan, dans sa conception des questions religieuses l.
Gomme Voltaire, Lessing allie le bon sens à la gaité ; donne pour but aux penseurs l'action ; défend contre le sectarisme les droits de la libre recherche, et se pose en adversaire déterminé de l'athéisme.
Mais, tandis que Voltaire critique toutes les prétendues révélations comme autant d'entreprises frauduleuses où il n'y a en présence que des fripons et des dupes, Lessing, plus compréhensif, démêle dans les traditions l'alliage d'or pur qui les a fait durer ; recherche les supports moraux des grandes initiatives religieuses; explique leurs particularités choquantes par les conditions d'époque et de milieu ; recherche enfin, à travers l'absurdité des dogmes et des superstitions, les éléments rationnels et
1. Il sera plus amplement parlé de Strauss et de Renan dans l'ouvrage La Pensée nouvelle, de Kant à Tolstoï.
Il a été antérieurement question de Strauss (p. 434), et de Lessing (pp. 59 à 6a, 140, 166) dans La Pensée moderne, de Luther à Leibniz.
Une note du même, ouvrage indique pourquoi j ai réservé pour le livre La. Pensée nouvelle, de Kant à Tolstoï, les études sur Berkeley et Hume, corrélatives à l'étude du criticisme kantien.
civilisateurs où se décèle la constante aspiration des âmes vers la religion pure.
Quand Voltaire raille et condamne, Lessing commente et excuse. Voltaire tend à rompre avec le passé; Lessing veut avec le passé faire l'avenir.
Disciple de Leibniz, Lessing conçoit que la loi commune à tous les êtres est d'évoluer de progrès en progrès, et que c'est sagesse de démêler dans les erreurs soit une part de vérité qui s'y trouve, soit la semence des vérités futures qui finiront par éclore d'elles. Infinie est la carrière ouverte devant les âmes. On fait injure à Dieu quand on imagine que la mort amène à sa suite le suprême discernement des élus et des réprouvés, et qu'ainsi les quelques minutes que dure la vie décident de notre sort éternel. L'activité des êtres humains doit se perpétuer sous diverses formes, avec une corrélation de plus en plus logique entre leurs mérites ou leurs démérites et leurs joies ou leurs peines.
Il y a excès et dans les admirations et dans les anathèmes dont telles et telles religions positives sont l'objet. Il ne faut chercher en aucune d'elles le définitif, mais y voir des étapes de la pensée humaine, plus ou moins en voie de perfectionnement selon les temps et les lieux. Dès lors, pas d'intolérance. Nul ne saurait se prétendre le détenteur de l'absolue vérité. Il se poursuit à travers les siècles une éducation de l'humanité qui est la révélation progressive, et qui n'a rien de commun avec cette révélation qui consisterait dans l'énoncé fait, une fois pour toutes, par la divinité ou en son nom, des vérités s'imposant à jamais à la créance humaine.
Lessing critique les juifs spéculant sur des récompenses terrestres et se promettant que leurs actes pieux
les feront combler, eux et leurs descendants, de toutes sortes de bénédictions temporelles. Il critique également les chrétiens qui, substituant à l'horizon borné des sanctions de la vie actuelle l'horizon autrement vaste de la vie future, insistent sur les récompenses d'outre-tombe3 et en viennent à faire de la vertu un placement usuraire. Il entrevoit, lors du triomphe de l'Evangile éternel, l'avènement d'une moralité supérieure où, en dehors de tout calcul, le bien sera fait pour le bien.
Né protestant, Lessing s'attaque à l'idolâtrie de la Bible; il se moque de ces huguenots qui croient avoir toute la vérité dans leur poche parce qu'ils y mettent le recueil des livres de l'Ancien et du Nouveau Testament ; il flétrit cet esprit scolastique qui a figé la réforme dans une contrefaçon du catholicisme, qu'on se contente d'assombrir et de dépoétiser ; il proclame que les Eglises protestantes descendront au-dessous de l'Eglise papiste, si elles ne prennent le parti de se tenir constamment en éveil pour s'adapter aux progrès de la science et étouffer les germes de corruption dont elles sont infectées. Quand les pasteurs se mêlent de poser des limites au libre examen des Écritures, ils se font papes. Fi de ces petits papes ! Mieux vaut encore le pape de Rome.
Le vœu de Lessing est qu'on étudie les évangélistes en les considérant comme des historiens humains, et non comme les promulgateurs de la vérité tout à coup tombée du ciel. Il montre Mathieu, Marc et Luc d'accord pour nous signaler en Jésus un simple prophète puissant en paroles et en œuvres; il explique comment l'auteur de l'évangile selon saint Jean, sortant de l'ornière du judaïsme, créa le dogme de la divinité de Jésus et pro-
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voqua l'immense rayonnement de la religion de la charité.
La réformation chrétienne ne doit pas consister simplement à émonder le dogmatisme catholique et à déplacer l'autorité au profit de la Bible ; elle doit substituer à la superstition des orthodoxies la religion du perfectionnement moral. C'est là, selon Lessing, le christianisme qu'enseignerait aujourd'hui Luther, s'il lui était donné de revivre parmi les hommes. C'est là le christianisme qu'enseignait le Christ.
Jésus, en effet, ne parle pas de ce qu'il faut croire; il insiste sur ce qu'il faut faire. Il ne promulgue aucun dogme; mais il est le docteur de la vie spirituelle et de la fraternité des âmes.
Etes-vous vraiment bon, aimant, dévoué à tous les membres de la famille humaine ? Vous êtes chrétien, vraiment chrétien. Le chrétien ne se reconnaît pas à tel ou tel article de foi; il se reconnaît à ses œuvres. Avant tout, des actes! La croyance est secondaire.
Le but de la prédication religieuse n'est pas de faire concorder toutes les croyances, mais d'amener les hommes à remplir tous leurs devoirs. « A-l-on apprivoisé deux méchants dogues, dit Lessing, parce qu'on les a enfermés dans la même cage? Ce n'est pas l'accord des credo , mais l'accord des sentiments qui assurera au monde la paix et le bonheur. »
Jésus-Christ fut-il plus qu'un homme? C'est là une question que les uns tranchent affirmativement, les autres négativement. La solution en reste au moins incertaine, puisque les faits et les textes sur lesquels s'appuient les apôtres delà divinité du Christ comportent les [dus diverses interprétations.
Mais qu'il y ait eu un homme, appelé Jésus, dont la religion fut si haute qu'il semble que chacun doit désirer la professer avec lui, et dont les enseignements moraux méritent de faire loi pour nos consciences, c'est incontestable. N'adoptez pas, du moment où votre raison y répugne, ce christianisme qui fait du Christ un Dieu objet de notre adoration ; mais adoptez ce christianisme qui, sans admettre que le Christ ait été plus qu'un homme, se réduit à la religion telle que l'a pratiquée et recommandée le Christ : culte de Dieu en esprit et en vérité ; amour agissant de tous pour tous !
L'explication et l'interprétation historique de la Bible ont porté au christianisme traditionnel les coups les plus sensibles, par cela même qu'on avait pris l'habitude de fonder la croyance sur de purs témoignages, et que finalement ces témoignages paraissent prêter aux plus grandes contestations et même comporter les négations les plus formelles.
Les théologiens ont vraiment lieu d'être troublés en voyant jeter à terre les arcs-boutants qui devaient servir à soutenir leurs doctes édifices.
Qu'ils s'émeuvent et disputaillent ! Le vrai croyant garde sa foi fondée sur les intuitions du cœur et sur les expériences de la santé morale dont elle est pour lui la source. Là est le rempart inexpugnable du pur christianisme, lequel n'apoint cure des orthodoxies et tend avant tout à la sanctification des âmes.
Si ses contradicteurs en appellent aux Ecritures contre l'esprit du Christ, le vrai croyant en appelle à l'esprit du Christ contre les Écritures. Moins on se pique de théologie, plus on a chance d'être bon chrétien.
Arrière donc cette foi qui se réclame de prophéties
et de miracles ! Il y a lieu, selon Lessing, de poser ce principe : Des faits historiques contingents ne peuvent jamais être la preuve de vérités rationnelles nécessaires.
La religion ne consiste point à adopter certains dogmes, à donner sa foi à certaines histoires qu'on nous présente comme révélées; elle consiste dans un renouvellement de l'âme travaillant, sous l'œil de Dieu, à se purifier par la vertu.
La vérité d'une religion doit se déduire d'elle-même ; elle tient à la correspondance parfaite entre ses enseignements et la voix intérieure de notre raison et de notre conscience.
« Il serait étonnant, dit Lessing, que je dusse accepter un théorème géométrique non à cause de sa démonstration, mais parce qu'il se trouve dans Euclide. Qu'il soit dans Euclide, c'est tout au plus une présomption favorable. Encore est-ce autre chose d'accepter la vérité sur des présomptions, autre chose de l'accepter pour elle-même. »
L'enseignement du Christ ne prévalut que parce qu'il trouva un puissant écho dans l'âme de l'homme, naturellement chrétienne, selon le mot de Tertullien.
Pour adopter une croyance, il ne s'agit pas de se dire qu'elle est enseignée dans tel ou tel livre de la Bible, ou même professée par Luther et Calvin ; il faut sentir dans sa conscience, d'une manière irrésistible, que c'est là la parole de Dieu, parole qui demeurerait telle, quand l'univers entier la contesterait.
l'eu à peu l'âme humaine se révèle en quelque sorte à elle-même, et les idées fécondes qui dormaient en elle se réveillent. Il s'accomplit, à travers les âges, un mouvement ascensionnel vers la vérité. Tôt ou tard, le départ
se fait entre les constructions éphémères des religions transitoires et le fond religieux essentiel au genre humain. La moins imparfaite des religions positives sera celle qui contiendra le moins d'additions à la religion naturelle, et qui lui assurera le plus d'effets salutaires.
Avec nous, avec tous les libres croyants, Lessing appelle de ses vœux l'âge du renouveau : « Le genre humain ne doit-il jamais arriver au plus haut degré de lumière et de pureté? Il y arrivera! Dire jamais c'est un blasphème. Ne permets pas ce blasphème à ma pensée, Dieu de bonté î » Malgré les apparences de marche rétrograde, l'éducation de l'humanité a son but qu'elle finira par atteindre.
Depuis des siècles, sur les bords de la Seine comme sur les bords de la Sprée, c'est l'usage que les enfants reçoivent de leur père ou de leur mère la religion comme une sorte de patrimoine. Mais la religion est chose trop sacrée pour rester ainsi subordonnée aux hasards de la naissance. Il faut croire d'après son âme, non sur la foi d'autrui.
Puis, soyons convaincus que l'homme vaut non par la somme de vérités qu'il possède, mais par son effort loyal pour découvrir le vrai et pratiquer le bien.
Que chacun apprenne à douter de l'évidence et de l'universalité de sa religion d'un jour ! Devenons, avec Lessing, des adeptes de la religion éternelle1 !
La philosophie religieuse de Voltaire n'a pas été seu-
1. Voir dans La Pensée moderne, de Luther à Leibniz, les derniers chapitres du premier livre intitulé La Rénovation religieuse, et en particulier le chapitre relatif à la religion non confessionnelle.
lement dépréciée ; elle a été aussi dénaturée. On lui a attribué la haine la plus aveugle contre le christianisme; et on n'a pas remarqué qu'il distingue, du christianisme selon l'Église, le christianisme selon Jésus. Son fameux cri de guerre, écrasons l'infâme, s'applique à la théocratie chrétienne, non au Christ.
D'après lui, la religion catholique, apostolique et romaine est, dans toutes ses cérémonies et dans tous ses dogmes, le contraire de la religion de Jésus.
Il met en opposition l'unité de la morale qui vient de Dieu et qu'enseigna Jésus, avec la diversité des dogmes qui viennent de nous et que Jésus ignora : « Jésus n'enseigna aucun dogme métaphysique ; il n'écrivit point de cahiers théologiques; il ne dit point : « Je suis consubstantiel ; j'ai deux volontés et deux natures avec une seule personne; » il ne se prétendit point égal à Dieu. Il a laissé aux cordeliers et aux jacobins, qui devaient venir douze cents ans après lui, le soin d'argumenter pour savoir si sa mère avait été conçue dans le péché originel; il n'a pas dit un mot de la grâce concomitante ; il n'a institué, ni moines ni inquisiteurs ; il n'a rien ordonné de ce que nous voyons aujourd'hui. Jésus ne s'engage pas dans d'obscures controverses ; il ne fait pas de théorie sur les sacrements, signes visibles de choses invisibles; il ne parle pas de vertus théologales; il ne voue pas à la damnation les enfants morts sans baptême ; mais il dit, conformément à l'éternelle vérité : « Aimez Dieu et votre prochain. »
Au surplus, pour suivre exactement la religion de Jésus, nous devrions tous nous faire juifs, puisque Jésus est né juif, a vécu juif, est mort juif, et a dit expressément qu'il accomplissait la religion juive. Jésus s'abste-
nait du porc parce qu'il était immonde pour les juifs ; nous mangeons hardiment du porc parce qu'il n'est pas immonde pour nous. Jésus était circoncis, et nous point. Jésus célébrait la fête des tabernacles, et nous n'en faisons rien. Il observait le sabbat, et nous l'avons changé. Il sacrifiait, et nous ne sacrifions pas. Mais au fond, Jésus n'a pas demandé qu'on judaïsât parce qu'il avait judaïsé. Ce qu'il a demandé, c'est qu'on adorât Dieu en esprit et en vérité.
Voltaire se représente transporté en rêve dans un désert tout couvert d'ossements entassés. Ces ossements sont les restes des millions de cadavres qu'a faits l'intolérance, si vivace parmi les juifs, les chrétiens et les musulmans. A travers ces tristes vestiges du fanatisme religieux, il arrive jusqu'à un groupe de grands personnages, apôtres de la vérité, adorateurs de la vertu, modèles et bienfaiteurs de l'humanité. Parmi eux il trouve et il interroge tour à tour Pythagore, Zoroastre, Socrate. Puis, allant plus avant, il aperçoit et aborde Jésus.
« Je vis, dit Voltaire, un homme d'une figure douce et simple, qui me parut âgé d'environ trente-cinq ans. Il jetait de loin des regards de compassion sur ces amas d'ossements blanchis, à travers lesquels on m'avait fait passer pour arriver à la demeure des sages. Je fus étonné de lui trouver les pieds enflés et sanglants, les mains de même, le flanc percé, et les côtes écorchées de coups de fouet. « Est-il possible, m'écriai-je, qu'un juste, un sage soit dans cet état ? Je viens de voir Socrate qui a été traité d'une manière bien odieuse ; mais il n'y a pas de comparaison entre son supplice et le vôtre. De mauvais prêtres et de mauvais juges l'ont
empoisonné. Est-ce aussi par des prêtres et par des juges que vous avez été assassiné si cruellement ? » Il me répondit oui avec beaucoup d'affabilité. « Et qui étaient donc ces monstres? » — « C'étaient des hypocrites. » — « Ah! c'est tout dire. Vous voulûtes donc leur enseigner une nouvelle religion? » — « Point du tout; je leur disais simplement : « Aimez Dieu de tout « votre cœur, et votre prochain comme vous-même, « car c'est là tout l'homme. » Jugez si ce précepte n'est pas aussi ancien que l'univers . J'observai tous leurs rites, et je ne cessai de leur dire que j'étais venu non pour abolir la loi, mais pour l'accomplir. » — « Quoi! ces misérables n'avaient pas même à vous reprocher de vous être écarté de leurs lois? » — « Non, sans doute. » — « Pourquoi donc vous ont-ils mis dans l'état où je vous vois ? » — « Ils étaient orgueilleux et intéressés; ils virent que je les connaissais; ils surent que je les faisais connaître aux citoyens; ils étaient les plus forts; ils m'ôtèrent la vie; et leurs semblables en feront toujours autant, s'ils le peuvent, à quiconque leur aura trop rendu justice. » — « Mais ne dîtes-vous, ne fites-vous rien qui pût leur servir de prétexte ? » — « Tout sert de prétexte aux méchants. » — « Ne leur dîtes-vous pas une fois que vous étiez venu apporter le glaive et non la paix? » — » C'est une erreur de copiste; je leur dis que j'apportais la paix et non le glaive. Je n'ai jamais rien écrit ; on a pu changer ce que j'avais dit, sans mauvaise intention. » — « Vous n'avez donc contribué en rien par vos discours , ou mal rendus ou mal interprétés, à ces monceaux d'affreux ossements que j'ai vus sur ma route en venant vous consulter ? » — « Je n'ai vu qu'avec horreur ceux
qui se sont rendus coupables de tous ces meurtres. »
— « Et ces monuments de puissance et de richesse, d'orgueil et d'avarice, ces piles d'or et d'argent surmontées de croix, de mitres, de crosses, de tiares, ces signes de grandeur que j'ai vus accumulés sur ma route en cherchant la sagesse, viennent-ils de vous ? » — « Cela est impossible; j'ai vécu, moi et les miens, dans la pauvreté et dans la bassesse : ma grandeur n'était que dans la vertu. » Je le conjurai de m'apprendre en quoi consistait la vraie religion. « Ne vous l'ai-je pas dit? Aimez Dieu, et votre prochain comme vous-même. »
— « Quoi! en aimant Dieu on pourrait manger gras le vendredi ? » — « J'ai toujours mangé ce qu'on m'a donné. » — « En aimant Dieu, en étant juste, ne pourrait-on pas être tissez prudent pour ne pas confier toutes les aventures de sa vie à un inconnu? » — « C'est ainsi que j'en ai toujours usé. » — « Ne pourrais-je, en faisant du bien, me dispenser d'aller en pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle ?» — « Je n'ai jamais été dans ce pays-là. » — « Faudrait-il me confiner dans une retraite avec des sots? » — « Pour moi, j'ai toujours fait de petits voyages de ville en ville. » — « Me faudrait-il prendre parti pour l'Église grecque ou pour l'Église latine? » — « Je ne fis aucune différence entre le juif et le samaritain, quand je fus au monde. » — « Eh bien, s'il en est ainsi, je vous prends pour mon seul maître. » Alors, il me fit un signe de tête qui me remplit de consolation. La vision disparut, et la bonne conscience me resta. »
C'est ainsi que Voltaire se proclamait disciple du Christ.
De fait, qu'on lise, dans la correspondance de Mme de