ROUSSEAU ADVERSAIRE DU TERRORISME
Par cela même qu'il y a des cas où il convient qu'un membre soit sacrifié pour sauver le corps, ne semble-t-il pas que des hécatombes de particuliers seront justifiées par le salut de tous ?
On croirait volontiers que Rousseau ne pouvait manquer d'admettre sur ce point la doctrine des terroristes. Quoi qu'on enaitdit, bienloin de lui agréer, ellele révolte. Autant il admire le vertueux patriote qui se voue volontairement à la mort pour le salut de son pays, autant il flétrit, comme s'autorisant d'une maxime exécrable, tout gouvernement qui croit pouvoir sacrifier un innocent au salut de la multitude érigé en loi suprême.
Dans son livre sur l'Esprit, Helvétius assimilait l'Etat à un équipage affamé où le sort décide des victimes innocentes qui seront mangées et il déclarait que tout devient légitime, même vertueux, pour le salut public. Rousseau lui répliqua : « Le salut public n'est rien si tous les particuliers ne sont en sûreté. » Et ailleurs, allant plus au fond des choses, il disait : « Poussez les partisans de cette maxime à mieux expliquer ce qu'ils entendent par le corps de l'Etat, et vous verrez qu'ils le réduiront, à la fin, à un petit nombre d'hommes qui ne sont pas le
peuple, mais les officiers du peuple, et qui, s'étant obligés par un serment particulier à périr eux-mêmes pour son salut, prétendent prouver par là que c'est à lui de périr pour le leur. »
Lorsque Kant enseignera que la personne humaine doit toujours être traitée comme une fin et non comme un moyen, il ne fera qu'ériger en règle les conceptions de Rousseau à l'encontre de l'utilitarisme d'Helvétius et de Saint-Lambert.