LES CONTRADICTIONS DE DIDEROT DANS LES QUESTIONS MORALES
Chez Diderot, le sentiment de la valeur humaine s'alliait à une certaine dépravation du sens moral. De là un double courant dans ses doctrines. Il traite ici de préjugé ce qu'il admire là comme vertu. D'une part, son intempérance raisonneuse le jette dans d'étranges paradoxes tels que ceux qu'on trouve dans Jacques le fataliste et dans le Supplément au voyage de Bougainville. D'autre part, l'élévation naturelle de son génie l'empêche de demeurer attaché aux basses doctrines qui ont cours autour de lui. Il soutient les thèses les plus différentes ; et, quelle que soit la thèse, son esprit impétueux la pousse aussi loin qu'elle peut aller. C'est dans l'Encyclopédie que Diderot est le plus circonspect, retenu qu'il est par le décorum. C'est dans ses divers opuscules qu'il s'affranchit le plus des opinions convenues et se livre franchement à sa fantaisie.
Tantôt Diderot déclare que le mot de liberté est un mot vide de sens ; que l'ordre général, notre organisation, notre éducation et le hasard des événements nous font ce que nous sommes ; que la volonté naît toujours de quelque motif extérieur ou intérieur, de quelque passion, de quelque impression présente ou ancienne; que « la dernière de nos actions est l'effet nécessaire d'une cause une, nous,, très compliquée, mais une » ; que nous sommes dupes de l'habitude prise en naissant de confondre le volontaire avec le libre ; que le vice et la vertu
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sont des rencontres heureuses ou malheureuses; que l'estime de soi et le remords sont des puérilités fondées sur l'ignorance et la vanité d'un être qui s'impute le mérite ou le démérite d'actionsnécessitées; que les récompenses et les peines sont un système d'encouragements et d'intimidations agissant sur des êtres qui sont accessibles aux influences, quoique incapables de libre arbitre ; qu'aux malfaisants, qu'il faut supprimer sans prétendre les punir, s'opposent les bienfaisants, rendus tels par la nature, l'éducation et l'exemple; que la sagesse consiste à ne rien reprocher aux autres et à ne se repentir de rien ; que les devoirs de l'homme se réduisent à se rendre heureux ; que « les passions nous inspirent toujours bien » ; que la pudeur et la fidélité sont des préjugés; que l'adultère et l'inceste sont des délits imaginaires ; que la vocation de l'homme est de s'abandonner aux impulsions des sens; qu'enfin « il n'y a rien de solide que de boire, manger, vivre, aimer et dormir ».
Tantôt Diderot affirme qu'un être raisonnable a le pouvoir de faire ce qu'il veut ; que nous refuser la faculté d'initiative c'est rendre inexplicable le sentiment de notre personnalité; que c'est le propre de l'homme de s'efforcer pour dominer ses dispositions naturelles ; que la négation de la liberté est la ruine de toute moralité et de toute légalité ; que le fatalisme, méconnaissant notre empire sur nous-mêmes, porte naturellement à la volupté et au vice ; qu'affirmer qu'il n'y a en l'homme qu'un enchaînement nécessaire de causes et d'effets c'est formuler « une hypothèse absurde, une doctrine énorme, qui ne doit point être examinée dans l'école, mais punie par les magistrats » ; qu'il existe une loi naturelle dérivée de l'essence même des êtres; que l'homme même le plus dégradé
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se sent tenu de préférer le bien public à son intérêt propre; qu'il est absurde de vouloir, comme le fait Helvétius, rendre compte de tout par le désir d'éviter la douleur et de goûter le plaisir ; qu'il est impossible de ramener à des jouissances sensuelles, sans un pitoyable abus de mots, « ce généreux enthousiasme qui dispose les hommes à la perte de leur liberté, de leur fortune, de leur honneur même et de leur vie » ; que nos passions peuvent nous entraîner à des actions atroces qui nous avilissent; que la morale, quoi qu'en dise le matérialiste Lamettrie, est « un arbre immense où la pudeur, la décence, la politesse, les vertus les plus légères, s'il en est de telles, sont attachées, comme la feuille au rameau qu'on déshonore en l'en dépouillant » ; qu'il convient d'être sincère envers soi-même et de montrer cette fermeté qui donne de la teneur à la conduite; qu'enfin il faut faire sa félicité de la félicité de 'ses semblables : doctrine vraiment digne de cet homme qui disait dans une de ses lettres à Mlle Voland : « Tout ce qui blesse l'espèce humaine me blesse, » et qui se peignait par ces paroles : « Un plaisir qui n'est que pour moi me touche faiblement et dure peu. C'est pour moi et pour mes amis que je lis, que je médite, que je sens. Dans leur absence, ma dévotion rapporte tout à eux. Je songe sans cesse à leur bonheur. Je leur ai consacré l'usage de toutes mes facultés. »