LA MORALE PRATIQUE DE DIDEROT
On doit reconnaître que les idées de Diderot sont fort relâchées sur le chapitre des mœurs et qu'il a des complaisances qui étonnent. Mais s'agit-il d'humanité, de justice, de loyauté, de franchise ? Il est irréductible. Il
veut qu'on soit foncièrement bon, équitable, vrai. Rien ne lui répugne comme ces duretés qui ôtent la douceur à la vie, ces appels au droit strict où la justice se fait injustice, ces finesses par lesquelles l'hypocrisie donne le change.
De son propre aveu, le spectacle de l'injustice le transportait d'une telle indignation qu'il en perdait le jugement et en serait venu à tuer. Il ajoute : « Le spectacle de l'équité me remplit d'une douceur, m'enflamme d'une chaleur et d'un enthousiasme où la vie, s'il fallait la perdre, ne me tiendrait à rien. »
Dans sa réfutation d'Helvétius, Diderot déclarait qu'il y aurait un livre sublime à écrire en faveur de la vertu contre les vices. Il aurait voulu faire un tel ouvrage. « C'est, disait-il, celui que je me rappellerais avec le plus de satisfaction à mes derniers moments. » Cent fois, paraît-il, il avait médité là-dessus, avec toute la contention d'esprit dont il était capable. Mais le courage lui manqua. Il craignait de trahir la cause de la vertu.
Du moins a-t-il des accents d'enthousiasme pour tout ce qui est courage, désintéressement, magnanimité, et le plus virulent mépris pour tout ce qui est lâcheté, égoïsme, bassesse. Il montre qu'il y a dans les bonnes actions une conformité à l'ordre qui nous fait une loi de les accomplir, et qu'en les accomplissant nous jouissons d'une satisfaction intérieure plus enviable que toutes les autres joies humaines. Il proclame qu'on s'attache à la vertu autant par les sacrifices qu'on fait pour elle que par le charme qu'on trouve en elle. Il veut qu'envers les méchants on ait encore plus de commisération que d'indignation. Nous avons pitié d'un aveugle. Qu'est-ce qu'un méchant, sinon un malheureux qui a la vue courte?