LA MORALE PRATIQUE DE DIDEROT
Il dit de lui-même dans sa correspondance : « Je trouve une égale répugnance à mal raisonner et à mal faire. Je suis entre deux puissances dont Tune me montre le bien et l'autre m'incline vers le mal. Il faut prendre parti. Dans les commencements, le combat est cruel ; mais Ja peine s'affaiblit avec le temps ; il en vient un où ce sacrifice de la passion ne coûte rien ; je puis même assurer par expérience qu'il est doux : on en prend à ses yeux tant de grandeur et de dignité ! »
Dans certaines lettres, il raconte les promenades qu'il fait avec sa fille, alors âgée de seize ans, et qu'il consacre à lui donner des leçons de morale, dans des entretiens tout socratiques. « La dernière fois, dit-il, je me proposai de lui faire connaître qu'il n'y avait aucune vertu qui n'eût deux récompenses : le plaisir de bien faire et celai d'obtenir la bienveillance des autres ; aucun vice qui n'eût deux châtiments : l'un au fond de notre cœur, l'autre dans le sentiment d'aversion que nous ne manquons jamais d'inspirer aux autres. Le texte n'était pas stérile. Nous parcourûmes la plupart des vertus ; ensuite, je lui montrai l'envieux avec ses yeux creux et son visage pâle et maigre : l'intempérant avec son estomac délabré et ses jambes goutteuses... »
D'un côté, il ne veut pas voir sa fille dupe des préjugés sociaux ; mais d'un autre côté, il la met en garde contre les actes que l'opinion flétrit comme honteux; il lui montre qu'il n'y a pas de mal pire que la honte; il insiste sur l'obligation de se respecter soi-même.
La morale se passe fort bien d'une religion ; et nier Dieu n'est aucunement un motif de nier le devoir. « Celui qui ne croit pas en Dieu, dit Diderot, n'est que plus obligé d'être honnête homme et bon citoyen. »