‹ Les pères de la Révolution (de Bayle à Condorcet)Chapitre 18 sur 257 · LOCKE THÉORICIEN DE LA SOUVERAINETÉ DU PEUPLE · texte numérisé non relu

LOCKE THÉORICIEN DE LA SOUVERAINETÉ DU PEUPLE

Locke a raison. Sans doute, il arrive que l'insurrection ne fait qu'aggraver l'injustice par l'injustice et compliquer le mal sous prétexte d'y remédier; sans doute, l'insurrection est un crime tout à fait inexcusable là où existent réellement le droit de discussion et le droit de suffrage. Mais, quand les moyens d'opposition pacifique sont interdits et le droit ouvertement violé, le pouvoir qui, par son indignité, n'est point ou n'est plus le vrai dépositaire de la justice, devient justiciable de la société armée pour son droit. Qui oserait flétrir comme autant de crimes les divers soulèvements qui ont abouti à l'expulsion de dominateurs tyranniques et à la fondation de grandes républiques, à Athènes et à Rome dans l'antiquité, en Suisse et en Amérique dans les temps modernes?

Lorsque Kant se prononce d'une manière absolue contre le droit d'insurrection, il méconnaît les exigences de la conscience et les enseignements de l'histoire. Des cas se produisent où force est de renverser violemment l'ordre des choses pour le réformer. Aussi trouvonsnous naturel qu'aux yeux de Locke, comme de Milton, le droit d'insurrection s'identifie avec la loi de la conservation personnelle écrite par Dieu dans nos cœurs. Qu'importe que ce droit ne soit pas formulé dans une constitution ? Il préexiste à toute constitution. L'autorité a des limites nécessaires. Si elles ne sont pas fixées par la modération des gouvernants, elles leur sont tôt ou tard rappelées par la révolte des gouvernés. Il n'est au pouvoir de personne de dissoudre le terrible tribunal qui, dans la conscience des opprimés, prononce contre les oppresseurs et déchaîne les maux de la rébellion, devenue moins intolérable que la résignation.

Rousseau et les hommes de la Révolution proclameront que s'insurger contre tout pouvoir prévaricateur est un droit sacré et le plus saint des devoirs. Pour que personne n'en ignore, les législateurs feront de ce point un article de la Déclaration des droits de l'homme.

On peut croire que Rousseau n'aurait pas écrit YÉmile si Locke n'eût fait sa théorie de l'Education.

L'éducation, telle que Locke la conçoit, répond assez hien à l'idéal qu'esquissèrent Rabelais et Montaigne. Bien loin de penser que l'érudition scientifique et la polissure littéraire suffisent, il veut qu'on dresse Fenfant à tous les exercices; qu'on le mette directement à l'école des faits ; qu'on l'habitue à étudier la nature et les hommes ; qu'on l'initie graduellement à la connaissance des droits sociaux; et aussi, comme le répétera Rousseau, qu'on lui fasse apprendre un métier, serait-il né gentilhomme.

Ennemi des rigueurs d'une discipline qui fait prendre l'instruction en dégoût, Locke enseigne à stimuler l'écolier par l'appât de la louange et par l'aiguillon de l'émulation, non par l'inhumaine sévérité des répressions corporelles. Il ne s'agit pas de former un excellent ouvrier ou un parfait savant, mais un honnête homme, habile à bien penser et à bien faire, capable de parler de tout et de plaire en tout. Point de mollesse; le travail doit être continu. Mais il faut le diversifier et le tourner en jeu : c'est une éducation servile que celle où l'on sent toujours la contrainte. Les divertissements, que les pédants méprisent, ont peut-être plus d'importance

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