LOCKE THÉORICIEN DE LA SÉCULARISATION
que l'étude ; car ils mettent en œuvre les inclinations de l'individu et ils permettent au maître de saisir au vif le caractère de son élève. Or, rien n'importe comme cette connaissance du caractère. Il n'y a qu'à suivre et à aider la nature de chacun, pour l'acheminer audéveloppementphysique, intellectuel et moral dont ilestsusceptible.
L'œuvre pédagogique ainsi entendue suppose des soins qu'on n'a pas coutume de trouver dans l'éducation publique. Aussi Locke, comme le fera Rousseau, placet-il son élève sous la direction d'un précepteur constamment en éveil pour seconder l'œuvre de la nature. Les mêmes artifices, petits mensonges, innocentes ruses, auxquels aura puérilement recours le maître d'Emile, en vue de lui faire trouver son plaisir là où est son bien, se trouvent déjà imaginés par Locke. Locke est défavorable à l'éducation publique, qui ne saurait être qu'un pisaller. A ses yeux, l'éducation est essentiellement une fonction de famille, et la famille doit être une sorte d'Etat libre dans l'Etat libre.
LOCKE THÉORICIEN DE LA SÉCULARISATION ET DE LA TOLERAlNCE
I)e même que la famille, l'Eglise, d'après Locke, doit être séparée de l'Etat. A lui le domaine des choses de la terre ; à elle le domaine des choses du ciel.
Par cela même qu'on bénéficie de la sécurité qu'assure la société politique, on accepte nécessairement les charges que son maintien impose. Mais l'adoption de telle ou telle confession religieuse ne saurait être une de ces charges : on demeure toujours libre d'adhérer à une profession de foi ou de s'en détacher, et c'est seulement devant soi-même qu'on a à répondre de sa croyance.
Que la superstition et l'incrédulité ne soient point exemptes de péché, c'est possible ; mais, en fait de péchés, l'Etat n'a à s'enquérir que de ceux qui lèsent les droits d'autrui. « Tout le pouvoir du gouvernement, dit Locke, n'a rapport qu'aux intérêts civils, se borne aux matières de ce monde, et n'a rien à faire avec le monde à venir. »
De là suit, avec la sécularisation de l'État, purement laïque, la condamnation de l'intolérance. Pour que cette condamnation soit efficace, il faut, selon Locke, proscrire le fanatisme religieux ou athée.
L'existence de l'État implique que chacun y reconnaisse aux autres tous les droits dont il prétend jouir lui-même. Dès lors, les sectaires qui se font un dogme de frustrer les autres de la liberté méritent d'en être frustrés eux-mêmes. « Ceux qui, prétextant la religion, dit Locke, d'accord avec Bayle, veulent dominer sur la conscience des autres; ceux qui, par leurs doctrines, déclarent qu'ils n'attendent qu'une occasion favorable pour envahir les droits de la société, les biens et les privilèges de leurs compatriotes; ceux qui ne demandent la tolérance du magistrat que pour en priver une partie de leurs concitoyens, dès qu'ils auront les moyens et la force d'en venir à bout, ceux-là ne peuvent attendre aucune tolérance de la part du magistrat. » Bref, l'intolérance est toujours illégitime, sauf quand elle s'exerce contre les intolérants.
Il est arrivé que les intolérants ont dit : Tolérez-nous tels que nous sommes, puisque votre principe est la tolérance ; et acceptez que, maîtres, nous ne vous tolérions pas tels quevous êtes, puisque notre principe est l'intolérance. Pour Locke, parler ainsi c'est se mettre soi-même
hors du droit commum. La cité suppose la mutualité des libertés; et ceux-là s'en excluent qui revendiquent cyniquement le privilège de la tyrannie.
C'est l honneur de Locke, comme de Bayle, d'avoir devancé le grand apostolat de Voltaire contre l'intolérance.
Le chef-d'œuvre de Locke ^st l'Essai sur V entendement humain, expliquant quelle est l'étendue de nos connaissances et la manière dont nous y parvenons.
Dans ce livre, dont devaient s'inspirer les encyclopédistes, Gondillac et toute l'école empirique, Voltaire a salué « l'œuvre d'un sage faisant modestement l'histoire de L'âme, après quêtant de raisonneurs en avaient fait le roman ».
Fausse, selon Locke, est la doctrine vulgaire, accréditée par Descartes, qui admet que dans l'intelligence existent, préalablement à toute expérience, certains principes servant de règles à nos pensées et à^nos actes.
L'observation nous apprend que ni les enfants, ni la plupart des esprits incultes ne comprennent les axiomes dont on parle. Prétendra-t-on qu'ils les connaissent sans s'en rendre compte ? Mais, quand on affirme que ces principes sont originairement dans notre entendement, ou on ne dit rien, ou on entend par là qu'ils sont aperçus par 1 entendement. Or, s'il est certaines vérités que notre entendement aperçoit de bonne heure, ces vérités se réduisent à quelques idées simples qui sont graduellement acquises et pas du tout innées.
Il en est de l'ordre pratique comme de l'ordre spéculatif. Selon les religions et les législations, les climats
Faiîme. — Pères delà Révolution. 4
et les races, on voit se diversifier les notions sur le devoir et sur Dieu. Innombrables sont les doctrines absurdes que certains esprits considèrent comme des axiomes indubitables parce qu'une nourrice les leur a fait sucer avec le lait et qu'elles se trouvent consacrées par un long temps, acceptées par tout leur entourage, hautement prônées comme des principes incontestables de religion et de morale. Ce qu'on appelle la voix universelle de la conscience, c'est l'opinion«»qu'a chacun sur ce qu'il fait ; et cette opinion varie d'un homme à un autre, d'un peuple à un autre, si bien que certaines personnes font par principe de conscience ce que d'autres évitent pour le même motif.
Toutefois, il ne suit point de là qu'en matière de croyance et de mœurs il n'y ait ni vrai ni faux, ni bien ni mal. S'il n'y a point de vérités innées, de lois innées, il y a des vérités naturelles, des lois naturelles, qui tiennent aux convenances essentielles existant entre les choses et entre les hommes. Parce que l'impression qu'elles ont faite sur nous est très ancienne, nous nous imaginons à tort qu'elles se trouvent primitivement gravées dans nos âmes. De fait, l'éducation les inculque ; l'observation les fait reconnaître.
L'âme est à l'origine une table rase où se déposent peu à peu les données de l'expérience. Celle-ci a deux sources, la sensation et la réflexion. Par la sensation, nous recevons l'impression des choses ; par la réflexion nous prenons conscience et de la sensation et de nos opérations intellectuelles.
Quelque féconde qu'elle puisse être, l'activité de l'esprit ne saurait aboutir à la formation d'une seule idée
simple, en dehors des données de la sensation et de la réflexion. De même que, dans le monde matériel, toute notre industrie ne peut qu'unir ou séparer plus ou moins ingénieusement des matériaux fournis par la nature, sans réussir jamais à produire la moindre parcelle de matière ou à détruire un seul atome, de même, dans le monde intellectuel, nous ne saurions ni créer ni anéantir aucune idée simple.
Xous recevons toutes les idées simples de l'expérience, soit par un sens spécial, comme les idées de solidité, de couleur, de son, d'odeur; soit par plusieurs sens, comme les idées d'étendue, de mouvement, dues à la vue et au toucher; soit par la réflexion, comme les idées de pensée, de vouloir; soit par la sensation et par la réflexion, comme les idées d'existence, d'unité, de plaisir, de douleur.
Qu'on ne dise point que certaines idées, notamment les idées d'immensité, d'éternité, d'infinité, ne sauraient provenir de l'expérience qui ne nous offre rien de correspondant. L'idée à' immensité est un mode de l'idée d'étendue ; l'idée d'éternité est un mode de l'idée de durée; l'idée à1 infini té est un mode de l'idée de quantité. Ces trois idées sont purement négatives, et nous les formons en éliminant les bornes des trois idées positives auxquelles elles se ramènent.
Les idées complexes, qui expriment une relation quelconque, se résument dans l'idée de cause, que nous acquérons en observant au moyen des sens les variations successives manifestées dans les choses et en remarquant que tout changement est lié à une certaine modification par laquelle il est produit.
Les idées complexes qui expriment telle ou telle indi-
vidualité, pierre, rose, cheval, homme, se résument dans la notion de substance. Nous ne faisons qu'unifier un certain nombre d'idées simples dont nous expérimentons la simultanéité et dont nous nous habituons à considérar l'assemblage comme une seule chose qu'indique un seul nom. Imaginer sous un groupe de qualités un support qui les soutient, c'est attribuer l'être à un £>ur fantôme de notre imagination. Par exemple, qu'est-il possible d'entendre parla substance d'une chose étendue et solide, sinon des parties étendues et solides? Que si l'on insiste et demande ce qu'est la chose à laquelle la solidité et l'étendue sont inhérentes, force sera de répondre comme cet Indien à qui l'on demandait : Qu'est-ce qui soutient la terre? Un immense éléphant, dit-il. Mais qu'est-ce qui soutient l'éléphant? Une immense tortue, dit-il. Mais qu'est-ce qui soutient la tortue ? Et alors, se sentant acculé, il répondit : Ma foi, je n'en sais rien.
Au moyen des mots, nous analysons les idées, nous les précisons, nous nous les rappelons.
Rien n'éclaire la marche des pensées comme le bon emploi des termes. Une langue bien faite n'est peut-être pas le tout de la science ; mais elle en est la plus grande partie.
La plupart des erreurs viennent de ce que nous négligeons de circonscrire nettement la signification des mots. Un même terme réveillant tour à tour différentes idées, on confond les choses, et le raisonnement s'égare.
Dans la formation du langage, l'abstraction et la généralisation jouent un rôle capital. A l'exception des noms propres, tous les termes sont des termes généraux. C'est
que nous nous habituons vite à écarter de l'idée complexe que nous avons de tels et tels individus ce qui est particulier à chacun d'eux, pour n'en retenir que ce qui est commun à tous. D'un côté, conserver une idée distincte de chaque chose prise à part est au-dessus de nos forces; d'un autre côté, la science ne peut se constituer et s'agrandir que par des généralisations successives.
Mais ne soyons pas dupes, et n'allons pas imaginer que les espèces, auxquelles nous ramenons les choses sous des noms généraux, soient des réalités. « Ce qu'on appelle général et universel, dit Locke, est uniquement l'ouvrage de l'entendement. »
Ce n'est pas à dire qu'il faille nier les similitudes existant en Ire les êtres, en particulier ceux qui se perpétuent par semences tels que les hommes, les animaux, les plantes; mais on se trompe lorsqu'on imagine, avec les Platoniciens, certaines essences incorruptibles des choses, au lieu de comprendre cette loi universelle du changement qui fait que ce qui maintenant est herbe, deviendra tour à tour graine, farine, pain, chair humaine. Aussi arrive-t-il que les limites où finissent et où commencent les différentes espèces sont très incertaines, et que, selon le point de vue où l'on se place, on trouve qu'il faudrait en multiplier ou en diminuer indéfiniment le nombre.
C'est le tort universel des métaphysiciens de prendre les mots pour des choses. Ainsi on se fait une réalité des formes substantielles, des âmes végétatives, de F horreur du vide, de la tendance au mouvement : tout cela n'est qu'un pur verbiage, un manteau à notre ignorance.
Sachons enfin ignorer, et comprenons dans quelles
limites infranchissables est enfermée la connaissance humaine.
La connaissance est tantôt intuitive, tantôt démonstrative : ou on expérimente, ou on tire des conséquences. De quelque façon qu'on y arrive, connaître c'est toujours démêler des rapports de convenance ou de disconvenance qui existent entre nos idées. Là où finissent nos idées finit nécessairement notre science.
Dans la sphère même de nos idées, notre science est bornée à ce qui se laisse atteindre par la sensation ou par la réflexion. Sans doute, nous pouvons nous poser des questions sur la substance, sur l'essence intime des choses. Mais ce sont là des problèmes transcendants auxquels il est inutile de s'appliquer et que nous ne saurions résoudre.
Ainsi Locke n'ose point espérer que nous devenions jamais capables de savoir si oui ou non c'est la matière qui pense,^ vu que la spiritualité de l'âme ne comporte pas moins de difficultés que sa matérialité; et que, par la raison, « il nous est impossible de découvrir si Dieu n'a point donné à quelque amas de matière, disposée à propos, la faculté de penser ».
Je n'insisterai pas ici, l'ayant fait ailleurs, sur les exagérations erronées de Locke dans sa critique des idées innées. Sans doute, il n'a point de peine à prouver que nous ne naissons point avec des idées toutes faites, ni même avec des ébauches d'idées. Mais suit-il de là qu'il n'y ait point en nous certaines prédispositions intellectuelles que révèle et développe notre contact avec les choses, et qui sont la condition de toutes nos connais-
sances ? Or, c'est ainsi que Leibniz et Descartes, bien interprétés, entendent l'innéité, et que la comprendront, en maints endroits de leurs écrits, Montesquieu, Voltaire et Rousseau. On concède à Locke que l'expérience esta l'origine de toutes nos connaissances ; on lui conteste qu'elle en soit l'unique origine.
Il est permis de célébrer dans Locke le promoteur de la psychologie expérimentale, l'initiateur de toutes ces belles recherches sur l'entendement, qui, à la fin du xviue siècle, ont abouti à la Critique de la raison pure. Mais il ne faut point oublier que Descartes et Hobbes lui ouvrirent la voie.
Descartes d'abord, indiquant une route qu'il quitta trop vite, marqua comment la philosophie pouvait être fondée sur des vérités évidentes tirées de l'observation des faits psychologiques. Il enseigna, dans le Traité de rhomme, que les phénomènes ordinaires de la pensée sont nécessairement liés aux divers états des organes de nos sens et en particulier aux modifications cérébrales; il expliqua comment les idées sont tout autre chose que les objets dont nous les supposons être les représentations.
Hobbes, de son côté, avait nettement montré que la psychologie, physique expérimentale de famé, était une science d'observation.
Locke lit voir que l'observation à laquelle il fallait recourir était double, et qu'outre soi-même on devait étudier Les au ti cs êtres humains par voie directe et indirecte. Ce mélange de la méthode objective avec la méthode subjective devait peu à peu prévaloir dans les travaux des psychologues et donner de féconds résultats.
La multiplicité des faits et des signes par lesquels se
traduit la vie morale devient une ample source d'informations psychologiques, pourvu qu'en l'utilisant on sache s'éclairer des lumières de la conscience et bien raisonner sur ses propres souvenirs. L'étude de l'ethnologie, de la linguistique, de l'histoire, de la physiologie, de la littérature, des arts, tend à agrandir de plus en plus la science de l'âme.
On a beaucoup raillé Locke parce qu'il en appelait souvent à des expériences vulgaires, invoquait des récits de voyageurs, s'appuyait sur des observations relatives à des sauvages ou à des enfants, à des idiots ou à des fous. Qu'il tirât de là certaines conséquences erronées, c'est possible ; mais du moins avait-il le mérite de préparer cette psychologie comparée, ébauchée par Diderot et les encyclopédistes, qui consiste à étudier les manifestations delà pensée non pas simplement dans l'homme en général, mais dans les différentes races d'hommes, en différents milieux, en différents âges ; non pas simplement dans l'espèce humaine, mais encore dans l'animal et môme dans la plante, enfin dans tous les êtres qui manifestent, à l'état plus ou moins embryonnaire, la vie sensible et la vie intellectuelle; non pas seulement là où le développement psychologique est normal, mais encore là où des circonstances exceptionnelles, des anomalies, des monstruosités aident à reconnaître les lois de la nature, à travers ses déviations.
Tandis qu'on se bornait généralement à étudier les faits psychologiques tels qu'ils sont dans leur complexité actuelle, tels qu'ils se manifestent chez l'être adulte et bien conformé, Locke entreprit de remonter à leur origine, et de ramener la multitude des idées composées à