‹ Les pères de la Révolution (de Bayle à Condorcet)Chapitre 182 sur 257 · DIDEROT ADVERSAIRE DES THÉOLOGIENS · texte numérisé non relu

DIDEROT ADVERSAIRE DES THÉOLOGIENS

L'esprit théologique paraît à Diderot non moins dangereux que l'esprit ascétique. Autant celui-ci répugne à la nature, autant celui-là répugne à la raison. « Egaré dans une forêt immense pendant la nuit, je ne possède qu'une petite lumière pour me conduire. Survient un inconnu qui me dit : Mon ami, souffle ta bougie pour mieux trouver ton chemin. Cet inconnu est un théologien. )>

Diderot ne comprend pas que les chrétiens reconnaissent pour Dieu « un père qui fait grand cas de ses pommes et fort peu de ses enfants ».

Il attaque le principe de la Révélation, particulièrement dans son Traité sur la suffisance de la religion naturelle.

Les divers dogmes du catholicisme n'échappent point

à sa critique. Ce qui l'irrite le plus, c'est la doctrine du petit nombre des élus. Il y répond par cette saillie mise dans la bouche de la maréchale de Broglie : « Ne serait-il pas singulier que le diable, qui n'a pas livré son fils à la mort, eût pourtant la meilleure part?» Puis, aux sombres tableaux d'un Massillon, d'un Bridaine, ou d'un Nicole, assimilant l'enfer à un gouffre embrasé où mènent nécessairement tous les chemins de la vie, excepté un seul, très difficile à trouver et à gravir, il oppose des allégories significatives. Ici il raconte à un religieux comment son père, justement irrité contre lui, l'accueillit dans ses bras, mêla ses pleurs aux siens, et pardonna à son fils, parce que son fils, confiant en la bonté paternelle, avait fait un assez grand voyage pour l'aller retrouver ; ensuite, il ajoute en tournant les yeux au ciel : « Mon père aurait-il été moins indulgent si la distance avait été infiniment plus longue, si j'avai% dû le rejoindre dans la lune, dans Jupiter, dans Saturne? » Et le religieux, les yeux baissés, médite l'apologue. Ailleurs, c'est un jeune homme qui, aventuré sur une planche, au milieu du grand Océan, se rappelle « les contes de sa vieille grand'mère sur je ne sais quelle contrée située au delà et peuplée d'habitants merveilleux ». Il n'y peut croire. Il n'y croit pas. Mais s'il se trompait? Il se trompe, en effet. Voici qu'il vogue et qu'il touche à la plage inconnue. Le vieillard, maître du pays, va-t-il torturer, durant une éternité, le jeune incrédule ? Ne se contentera-t-il pas de lui donner un petit soufflet sur la joue, ou de lui pincer l'oreille en souriant?

Page 1