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NI PRÊTRES, NI ROIS

CONDAMNATION DE LA TUTELLE SACERDOTALE ET DE LA TUTELLE MONARCHIQUE PAR DIDEROT

En même temps qu'il nie le Dieu impitoyable des théologiens, Diderot combat tous les théocrates qui, au nom de ce Dieu, prétendent asservir les âmes.

Qu'elle se manifeste dans Tordre religieux ou dans l'ordre politique, la tyrannie le révolte. Il n'a pas les complaisances de Voltaire disant que « la cause des rois est celle des philosophes ». Le sujet qui sacrifie son droit de se conduire lui paraît aussi coupable que le croyant qui sacrifie son droit de penser ; et il résume ainsi ses revendications : Ni prêtres, ni rois !

A toute époque, prêtres et rois ont confisqué ou entravé la liberté de publier ses pensées. Or, c'est là un droit inhérent à la nature humaine; et de lui dépendent tous les progrès. « C'est au temps, dit Diderot, à exterminer les productions ridicules, et il s'acquitte de ce devoir sans que personne s'en mêle. »

L'homme est inhumain et impie quand il prétend décider de ce que doivent croire ses frères. Si la vérité proscrit aujourd'hui, l'erreur proscrira demain. Eclairons les consciences sans jamais les contraindre. La contrainte fait des hypocrites ou des martyrs.

Quels n'ont pas été les effets du fanatisme théocratique en Italie, en Portugal, en Espagne, en Allemagne ? En France, c'est Descartes obligé de se sauver comme athée, lui le grand défenseur de l'existence de Dieu ; c'est Gassendi forcé de coller sur le visage d'Epicure le masque du christianisme pour échapper au martyre. Petit à petit la masse de la nation s'abrutit. S'il apparaît quelques bons esprits, leur existence est rendue inu-

tile pour le progrès de l'humanité, parce que le courant dominateur les enferme dans des querelles théologiques, telles que le Jansénisme et le Molinisme. C'est ainsi que les Arnaud et les Nicole se sont dépensés dans des ouvrages de controverse où se manifeste un génie qui aurait pu être fécond en œuvres utiles dans une atmosphère de liberté.

Qui est pour l'intolérance est pour le despotisme. Les intolérants veulent dans le souverain une sorte de bourreau aux gages des prêtres, et ils favorisent toutes les maximes qui tendent à l'oppression des peuples.

Afin d'acclimater la tyrannie, on professe que les affaires publiques ne comportent pas les mêmes scrupules que les affaires privées; qu'il n'y a plus de lois dès qu'il s'agit du salut général; que c'est à la force de parler et à la justice de se taire. On est scrupuleusement respectueux du droit dans les petites choses pour mieux s'assurer les moyens de le violer impunément dans les grandes. On allègue que le souverain est le maître absolu pour le bien : ce qui implique qu'il est le maître absolu pour le mal, tandis qu'il n'est véritablement le maître ni pour l'un ni pour l'autre.

Diderot n'a garde d'être la dupe de cette chimère du bon tyran qui séduisit tant de ses contemporains. Il prononce que tout gouvernement arbitraire est mauvais, même quand le maître serait excellent. En effet, un tel maître achemine le peuple à respecter le maître quel qu'il soit. La tyrannie s'acclimate. Le bonheur de quelques années est payé par des siècles de misère.

« Peuples, s'écrie Diderot, ne permettez pas à vos prétendus maîtres de faire même le bien contre votre volonté générale. 0 redoutable notion de Futilité

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publique! Parcourez les temps et les nations; et cette grande et belle idée de Futilité publique se présentera à votre imagination sous l'image symbolique d'un Hercule qui assomme une partie du peuple aux cris de joies et aux acclamations de l'autre partie, qui ne sent pas qu'incessamment elle tombera écrasée sous la même massue, aux cris de joie et aux acclamations des individus actuellement vexés ».

Mais les peuples sont aveugles, grâce à cet abâtardissement moral qui est le fruit naturel de leur abdication aux mains d'un César, dictateur, roi ou empereur, « La contrainte des gouvernements despotiques, dit Diderot dans son Essai sur les règnes de Claude et de Néron, rétrécit l'esprit sans qu'on s'en aperçoive. Machinalement on s'interdit une certaine classe d'idées fortes, comme on s'éloigne d'un obstacle qui nous blesserait ; et, lorsqu'on est accoutumé à cette marche pusillanime et circonspecte, on revient difficilement à une marche audacieuse et franche. »

Il se rencontre pourtant à telle ou telle heure des enthousiastes que l'oppression indigne. Ils crient : Guerre aux privilèges ! Quoi ! Ceux qui jouissent le plus des prérogatives de la société fournissent le moins à ses dépenses! Et l'agriculteur qui n'a rien, et l'artisan qui n'a que ses bras sont toujours écrasés ! Il ne le faut plus. Qu'ils disparaissent ces exploiteurs qui ont acquis à prix d'argent le droit de nous voler! que les fonctions soient données au concours ! que l'or ne soit plus le dieu de notre pays ! — Mais on vous tuera, diront les prudents. — ; « On ne tue, dit Diderot, que ceux qui ont peur. On ne fait guère de bien quand on a peur de mourir. Puisqu'il faut mourir une fois, autant mourir pour

quelque chose de grand. » Et il ajoute : « On vient à bout de tout quand on veut bien. » Ainsi penseront les grands hommes de la Révolution.

Voilà comme les despotes ont toujours lieu d'être sur le qui-vive.

Ils savent que, si l'on n'est maître du soldat, on n'est maître de rien. Aussi ont-ils beaucoup plus à cœur l'obéissance passive des soldats que les bonnes mœurs des citoyens. L'abondance des lumières et des génies leur importe moins que la possession d'une armée forte et de généraux sûrs. Ils sacrifient tout à la milice mise totalement dans leurs mains, convaincus que les bonnes remontrances sont celles qui se font la baïonnette au bout du fusil.

Mais, comme le remarque Diderot, « la terreur est une sentinelle qui manque un jour à son poste ». Heureux alors les citoyens s'ils comprennent qu'ils ont un moyen de se conserver libres, c'est d'être tous soldats. « Il faudrait, dit Diderot dans ses Principes de la politique du souverain, que, dans chaque condition, le citoyen eût deux habits, l'habit de son état et l'habit militaire. Aucun souverain n'établira cette éducation. »

Le principe de tout despotisme est ce préjugé qui attache le salut de l'Etat à une personne. On ne peut le déraciner que parune discipline morale qui tende à substituer l'esprit républicain à l'esprit monarchique. Les citoyens doivent être imbus du sentiment de la dignité humaine et formés à comprendre que « jamais un homme ne peut être la propriété d'un souverain, un enfant la propriété d'un père, une femme la propriété d'un mari, un domestique la propriété d'un maître, un nègre la propriété d'un colon ».

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