LA MÉTHODE DE LA SCIENCE, SELON DIDEROT
Elle lui apparaît sous la forme d'un enfant devenu peu à peu un gigantesque colosse qui étend ses bras d'un pôle à l'autre, éclaire tout de son flambeau, et, avec une chiquenaude, renverse toutes les constructions des rêveurs systématiques.
Aux mathématiciens ses contemporains, les Euler, les Bernouilli, les d'Alembert, Diderot déclare que le règne des mathématiques est fini et que le règne des sciences naturelles commence.
Ne lui parlez pas de substances, de forces, de toutes ces notions abstraites auxquelles l'homme a recours pour cacher, sous le masque des grands mots, son ignorance des choses. 11 veut qu'on aboutisse à une vision concrète de la nature, expérimentalement interprétée dans les faits qu'elle offre à notre observation.
La bonne méthode est celle des physiciens, qui ne parlent que d'après les faits et ne s'attardent pas au pourquoi, mais s'occupent du comment. « Le comment se tire des êtres ; le pourquoi de notre entendement. » S'adressant aux spéculatifs qui s'égarent en vaines conjectures, font intervenir des entités scolastiques, superposent leurs rêves à la réalité, Diderot dit : « Que m'importe ce qui se passe dans votre tête ? Que m'importe que vous regardiez la matière comme homogène ou hétérogène? Que m'importe que, faisant abstraction de ses qualités et ne considérant que son existence, vous la voyiez en repos ? Que m'importe qu'en conséquence vous cherchiez une cause qui la meuve? Vous ferez de la géométrie et de la métaphysique tant qu'il vous plaira. Mais moi, qui suis physicien et chimiste, qui prends les corps dans la nature et non dans ma tète, je les vois
existants, divers, revêtus de propriétés et d'actions, et s'agitant dans l'univers comme dans le laboratoire. Le repos absolu est un concept abstrait qui n'existe point en nature ; et le mouvement est une qualité aussi réelle que la longueur, la largeur et la profondeur. »
Ce n'est pas à dire que le savant doive s'interdire toute vue systématique. C'est précisément le propre du savant génial de posséder un certain esprit de divination par lequel il subodore pour ainsi dire des procédés inconnus, des expériences nouvelles , des résultais ignorés ; mais il a bien soin de subordonner sans cesse ses intuitions rationnelles aux vérifications expérimentales.
On se demande si Diderot n'est pas notre contemporain, quand on lit ses Pensées philosophiques, ses Etudes sur l'interprétation de la nature, ses Réflexions sur la matière et le mouvement, sa Lettre sur les aveugles à l'usage de ceux qui voient, ses Entretiens avec d'Alembert et le Rêve de cVAlembert.
La Lettre sur les aveugles lui valut d'être emprisonné, et les Pensées philosophiques furent brûlées sur le bûcher.
Les dialogues avec d'Alembert, et le Rêve de d'Alembert, œuvre posthume qui les complète, constituent un chef d'œuvre qui était encore plus digne des honneurs de la persécution. Diderot, écrivant à Mlle Voland, y voit le plus fou et le plus profond de ses écrits ; et, dans une lettre à Mlle de Lespinasse, restée inédite jusqu'en 1877, après avoir proclamé sa prédilection pour ce beau produit de sa plume, il ajoute, non sans une part de pré-
somption qui nous choque : « Il restera peu de chose « à savoir, dans ce genre de métaphysique, à celui qui « aura la patience de relire deux ou trois fois mes dialo- « gues et de les entendre. »
Ce merveilleux précurseur esquisse à grands traits la physiologie et l'embryologie modernes ; il prélude, par ses aperçus sur l'unité organique des êtres et sur la variabilité des espèces, aux vues des Geoffroy Saint- Hilaire et des Darwin ; il devance les conceptions les plus hardies de la biologie ; il trace enfin le programme du panthéisme naturaliste qui, après Kant, devait se développer en Allemagne.
Nous voyons tout par fragments; mais tout se tient.
Si nous distinguons diverses forces dans la nature, c'est que notre science incomplète n'aperçoit pas les mille intermédiaires qui nous feraient reconnaître dans tous les phénomènes un phénomène unique manifesté sous des formes différentes. « De même que, dans les mathématiques, en examinant toutes les propriétés d'une courbe, on trouve que ce n'est que la même propriété présentée sous des faces différentes, on reconnaîtra dans la nature, lorsque la physique expérimentale sera plus avancée, que tous les phénomènes, ou delà pesanteur, ou de l'attraction, ou du magnétisme, ou de l'électricité, ne sont que des faces différentes de la même affection. »
Si nous imaginons qu'il ne naît pas d'espèce nouvelle, c'est que, dupes de notre intelligence bornée, nous ressemblons à la rose de Fontenelle qui dit : « De mémoire de rose on n'a vu naître un jardinier. »
Si nous opposons minéraux, végétaux et animaux, c'est que nous remarquons mal ce travail continu de
Fauke. — Pères de La Révolution. <j0
transformation universelle qui, mêlant les trois règnes, fabrique la vie et la pensée avec la matière.
« Tout animal, dit Diderot, est plus ou moins homme ; tout minéral est plus ou moins plante ; toute plante est plus ou moins animal. Tous les êtres circulent les uns dans les autres. » Parmi ce flux perpétuel, les formes changent, mais rien ne périt. Il n'y a qu'une suite ininterrompue et indéfiniment variée d'actions et de réactions. Vivant, j'agis et je réagis en masse ; mort, j'agis et je réagis en molécules. La naissance et la mort ne sont que des métamorphoses.
Les divers organes dérivent d'un même organe élémentaire, insensiblement modifié sous l'influence du besoin et de l'habitude. « Supposez une longue suite de générations manchottes, supposez des efforts continuels ; et vous verrez les deux côtés de cette pincette s'étendre, s'étendre de plus en plus, se croiser sur le dos, peut-être se digiter à leurs extrémités et refaire des bras et des mains. La conformation originelle s'altère ou se perfectionne par le besoin et les fonctions habituelles. »
Pourquoi tous les êtres vivants ne procéderaient-ils pas d'un premier être dont la nature n'a fait ({n'allonger, raccourcir, transformer, multiplier, oblitérer certains organes ? Les différences engendrées dans l'organisation doivent se ramener à des différences survenues dans l'agglomération des éléments atomiques. Ceux-ci sont infinis. Chaque vivant est un composé de vivants, que la loi de continuité tient dans « une sympathie, une unité, une identité générale ». Telle une grappe d'abeilles, qu'on pourrait prendre pour « un animal à cinq ou six cents têtes, et à mille ou douze cents ailes ».
L'homme en particulier se résout en « une infinité
d'animalcules dont il est impossible de prévoir l'organisation future et dernière ». Qui sait quelle race nouvelle peut résulter un jour de cet amas de points sensibles et vivants? L'homme déformé, tel qu'on le voit dans le voisinage du pôle, n'est-il pas l'image d'une espèce qui passe? L'homme complet, tel que nous le connaissons normalement, n'est-il pas l'ébauche d'une espèce qui se prépare ?
Qui pourrait* dire le temps qu'il faut pour renouveler les espèces? Notre champ d'observation n'est-il pas trop limité pour que nous osions nous prononcer sur le travail de la nature ? « Vous avez deux grands phénomènes : le passage de l'état d'inertie à l'état de sensibilité, et les générations spontanées. Qu'ils vous suffisent ! Tirez-en de justes conséquences. »
L'inévitable disparition de tout ce qui est mal venu fait l'ordre de la nature. « Toutes les combinaisons vicieuses de la matière ont disparu, et il n'est resté que celles où le mécanisme n'impliquait aucune contradiction importante et qui pouvaient subsister par elles-mêmes et se perpétuer. »
Dans ce grand océan de la matière « il n'y a pas une molécule qui ressemble à une molécule; pas une molécule qui ressemble à elle-même un instant. Tout change, tout passe ; il n'y a que le tout qui reste. Le monde commence et finit sans cesse ; il est à chaque instant à son commencement et à sa fin ; il n'en a jamais eu d'autre et n'en aura jamais d'autre ».
Bref, dans la nature, il n'y a qu'un seul acte indéfiniment diversifié ; il n'y a aussi (\uun seul grand individu, c'est le tout.
L'ATHÉISME DE DIDEROT
Lorsqu'on voit Diderot, de 1754 à 1769, formuler les idées maîtresses qui devaient, au xixe siècle, ouvrir la grande période des théories évolutionnistes, une question se pose : Admet-il, comme le fera Darwin, une conciliation entre le transformisme et le théisme, ou est-il absolument athée ?
Il avait commencé par proclamer l'existence de Dieu, qui lui semblait non moins manifeste dans les ailes fragiles du papillon que. dans l'immense édifice de l'univers.
Mais, plus ses réflexions s'accumulèrent, plus il fut séduit par le déterminisme scientifique et porté à expliquer la nature parles évolutions sans fin de ses éléments.
Puis, il était scandalisé par cet amoncellement de maux et de sottises dontles théologies sont la source. Il remarquait qu'une fois que la notion de Dieu est plantée dans les têtes, chacun voulant imposer aux autres l'image qu'il s'en fait, les dissensions publiques et domestiques les plus violentes en résultent. Tout croyant prétend faire au prochain une loi de ses chimères, de là les haines entre mahométans et chrétiens, entre catholiques etprotestants. Est-il une seule contrée du monde que la diversité des opinions religieuses n'ait trempée de sang?
Ajoutez que les religions altèrent l'ordre des devoirs réels par des devoirs arbitraires. Quelle idée fixe du droit subsiste là où on admet un Etre souverain qui peut tout ordonner, même l'égorgement du fils par le père ? Que deviennent les vertus familiales, quand il est parlé d'inspirations sacrées devant lesquelles il n'est plus ni mère, ni frère, ni amis qui comptent? Il est inévitable que la
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religion dégénère en superstition, et que la superstition engendre les pires injustices, sous l'influence de l'intérêt sacerdotal.
Au lieu de prêter à Dieu à la petite semaine pour s'acheter les joies du paradis, ne peut-on pas s'entraîner au bien, en fortifiant les bons penchants mis en nous par la nature, et en se convainquant de plus en plus de cette vérité, confirmée par l'expérience, qu'il vaut mieux, pour son bonheur en ce monde, être un honnête homme qu'un coquin"?
Diderot prête à des personnages qu'il met en scène des paroles bien significatives, telles que celles-ci : « L'éternité du monde n'est pas plus inacceptable que l'éternité d'un esprit. Parce que je ne connais pas comment le mouvement a pu engendrer cet univers, qu'il a si bien la vertu de conserver, il est ridicule de lever cette difficulté par la supposition d'un être que je ne conçois pas davantage. Si la nature nous offre un nœud difficile à délier, laissonsle pour ce qu'il est, et n'employons pas, pour le couper, la main d'un être qui devient ensuite pour nous un nouveau nœud plus indissoluble que le premier. »
Mêmes doutes au sujet de l'immortalité de l'âme : « Vous me demanderez si je pense que nos âmes périront comme tout ce qui végète, ou si elles passeront dans d'autres corps, ou si elles revêtiront un jour le même, ou si elles s'envoleront dans d'autres mondes. A cela je vous répondrai qu'il ne m'est pas donné de savoir ce que c'est qu'une âme. Je sais certainement que le pouvoir suprême qui régit la nature a donné à mon individu la faculté de sentir, de penser et d'expliquer ses pensées. Et quand on me demande si, après ma mort, ces facultés subsisteront, je suis presque tenté d'abord de demander
à mon tour si le chant du rossignol existe quand l'oiseau a été dévoré par un aigle. »
Au surplus, pourquoi parler d'âme? Connaissons-nous l'essence de quoi que ce soit? Là sensibilité et l'intelligence ne seraient-elles pas un effet de notre organisation physique ? Ce qu'on appelle Faction de Famé sur le corps ne serait-il pas simplement Faction d'une partie du corps sur une autre ? Diderot ne craint pas de dire, dans un de ses dialogues avec d'Alembert: « Nous sommes des instruments doués de sensibilité et de mémoire. Nos sens sont autant de touches qui sont pincées par la nature qui nous environne et qui se pincent souvent ellesmêmes. » Au fond de tout il y a le mécanisme, avec cette différence que, dans les machines de bois ou de fer, les mouvements nécessaires sont inconscients, tandis que, dans les machines de chair, devenus conscients, ils sont accompagnés de Fillusion de la liberté.
Ceux qui, de nos jours, enseignent que l'esprit et la matière ne sont que des modalités de Fêtre, comme la vapeur et la glace ne sont que des modalités de Feau, font écho à Diderot. « 11 n'y a, dit-il, qu'une substance dans Funivers, dans l'homme et dans l'animal. »
L'unité vivante lui apparaît comme une agrégation de particules animées qui ne diffèrent que par un état momentané des éléments dits inorganiques. « Il est évident que la matière en général est divisée en matière morte et en matière vivante. Mais comment se peutil faire que la matière ne soit pas une, ou toute vivante, ou toute morte ? La matière vivante est-elle toujours vivante ? La matière morte est-elle toujours et réellement morte? La matière vivante ne meurt-
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elle point? La matière morte ne commence-t-elle jamais à vivre ? »
L'animalité avait de toute éternité ses éléments particuliers épars et confondus dans la masse de la matière ; il est arrivé à ces éléments de se réunir, et de la suite de leurs actions et réactions estprocédéela vie. L'embryon ainsi formé passe par une infinité d'organisations et de développements, pendant que des millions d'années s'écoulent ; il a successivement du mouvement, de la sensation, des idées, de la réflexion, de la conscience, des sentiments, des passions, des gestes, des sons inarticulés, des sons articulés, une langue, des lois, des sciences, des arts. A quels autres développements n'arrivera-t-il pas, dans la suite des siècles?
Faut-il être optimiste ? Faut-il être pessimiste ? Ni l'un ni l'autre. Il faut voir dans le mal une suite des lois générales de la nature. Qu'elles fussent autres, il serait déplacé, il ne serait pas détruit. « J'ai fait plusieurs fois mon possible pour concevoir le monde sans mal,, dit Diderot, et je n'ai pu y parvenir. »
Ayons donc la sagesse de nous résignera l'inévitable. N'envisageons que le bien que nous pourrons tirer de ce qui existe. Sachons nous réjouir lorsque, sur cet immense billard de l'univers, où une infinité de billes s'entrecroisent dans une perpétuelle continuité de mouvements fatals, il se produit d'heureuses rencontres qui nous profitent. Consolons-nous des mauvaises rencontres. « Laissons là le tout, que nous ne connaissons pas assez pour le louer ou pour le blâmer, et qui n'est peut-être ni bien ni mal, s'il est nécessaire, comme beaucoup d'honnêtes gens se l'imaginent. »
Pourtant l'idée de Dieu obsède toujours Diderot; et
voici l'invocation qu'il lui adresse à la fin de ses Pensées sur r Interprétation de la nature : « 0 Dieu, je ne sais si tu es ; mais je penserai comme si tu voyais dans mon âme; j'agirai comme si j'étais devant toi... Je ne te demande rien dans ce monde : car le cours des choses est nécessité par lui-même, si tu n'es pas, ou par ton décret, si tu es. J'espère en tes récompenses dans l'autre monde, s'il y en a un, quoique, tout ce que je fais dans celui-ci, je le fasse pour moi. Si je suis le bien, c'est sans effort; si je laisse le mal, c'est sans penser à toi. Je ne pourrais m'empêcher d'aimer la vérité et la vertu et de haïr le mensonge et le vice quand je saurais que tu n'es pas, ou quand je croirais que tu es et que tu t'en offenses. Me voilà tel que je suis, portion nécessairement organisée d'une matière éternelle et nécessaire, ou peut-être ta créature. »
LE THÉISME DE DIDEROT
Diderot avait beau se donner les raisons de ne pas croire en Dieu, il n'arrivait pas à le nier de manière catégorique et définitive. « La foi en la divinité, disait-il familièrement, est un torticolis qui reprend les têtes les plus fermes sur leur pivot. »
L'idée du divin revient toujours dans son œuvre. Il admire le merveilleux concert avec lequel toutes les activités travaillent dans cet immense laboratoire qu'est l'univers, et il tend à adorer, présente et cachée au fond de tout, la source éternelle de la vie et de la beauté. L'esprit qui l'anime est celui qui animera Goethe, son admirateur et son disciple. « Gomme tout se meut pour l'œuvre universelle ! s'écrie l'auteur de Faust. Gomme toutes les énergies concourent, et vivent l'une dans l'autre !
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Gomme les forces célestes montent et descendent, et se passent de main en main les sceaux d'or, et, incessamment emportées du ciel à la terre par leurs ailes d'où la bénédiction s'exhale, remplissent l'univers d'harmonie ! Quel spectacle ! Mais où te saisir, ô Nature infinie ? Mamelles auxquelles se suspend et s'abreuve le monde, où êtes-vous ? »
Diderot se demande s'il n'existe pas un être pour lequel le monde est ce qu'est pour l'araignée sa toile, et dont les fils s'étendent à tout. Un tel être, par son identité avec tous les êtres de la nature, saurait tout ce qui se fait; par sa mémoire, il saurait tout ce qui s'est fait; et, grâce à sa connaissance du présent et du passé, il conjecturerait l'avenir.
« Convenez-vous, disait Diderot, qu'il y aurait de la folie à refuser à vos semblables la faculté de penser? — Sans doute ; mais que s'ensuit-il de là ? — Il s'ensuit, que si l'univers m'offre des traces mille fois plus distinctes d'une intelligence que vous n'avez d'indices que votre semblable a la faculté de penser, il est mille fois plus fou de nier qu'il existe un Dieu que de nier que votre semblable pense. Or, que cela soit ainsi, c'est à vos lumières, c'est à votre conscience que j'en appelle. Avez-vous jamais remarqué, dans les raisonnements, les actions et la conduite de quelque homme que ce soit,' plus d'intelligence, d'ordre, de sagacité, de conséquence, que dans le mécanisme d'un insecte ? La divinité n'est-elle pas aussi clairement empreinte dans l'œil d'un ciron que la faculté de penser dans les écrits du grand Newton? Quoi! le monde formé prouverait moins une intelligence que le monde expliqué ? Quelle assertion ! »
Mais comment prétendre discerner ce qu'est Dieu ? Dieu
se laisse sentir, mais non définir. Un jour, Diderot, se promenant avec Grimm dans la campagne, se mit à considérer un bluet avec un recueillement profond. « Que faites-vous là? lui dit son ami. » — « J'écoute. » — « Qui est-ce qui vous parle? » — « Dieu. » — « Eh bien ?» — « C'est de l'hébreu. Le cœur comprend; mais l'esprit n'est pas assez haut placé. »
Renonçons donc à expliquer Dieu ; mais renonçons aussi à le rapetisser au niveau de nos cultes mesquins, et ne croyons pas l'enfermer dans nos temples. « Insensés que vous êtes ! s'écrie Diderot. Détruisez ces enceintes qui rétrécissent vos idées ; élargissez Dieu ! » Et il ajoute : « Voyez Dieu partout où il est, ou dites qu'il n'est point. »
Diderot préfère nier Dieu que dele dénaturer. La superstition lui paraît le pire des sacrilèges. Il s'approprierait volontiers le mot de Plutarque : « J'aimerais mieux qu'on pensât qu'il n'y eut jamais de Plutarque au monde, que de croire que Plutarque est injuste, colère, inconstant, jaloux, vindicatif, et tel qu'il serait bien fâché d'être. » C'est surtout par haine du fanatisme qu'il lui est arrivé de professer l'athéisme.
On se méprend quand on fait de ce vaste génie un sec rationaliste. Aux yeux de Diderot les intuitions du cœur pénètrent plus loin que les analyses de l'entendement, et la nature a ses raisons que la raison ne comprend pas.
LE POSITIVISME DE d'aLEMBERT
Au xviii6 siècle, Diderot était en France la personnification la plus brillante de l'alliance du génie scientifique