LA MORALE SELON D'ALEMBERT
D'Alembert, à l'exemple des sages de l'antiquité, place dans le règlement de la vie des individus et des peuples l'essentiel de la philosophie. Il rêve l'édification d'une morale positive qui, remplaçant les vains dogmatismes, serait la maison habitable et commode où tout le inonde viendrait insensiblement s'établir.
Selon d'Alembert, c'est un malheur qu'on ait toujours mêlé la morale à la religion. « Cette alliance luiafait tort. »
La morale ne présuppose pas la connaissance de Dieu, et on en a la preuve dans les vertus de tant de païens qui méconnaissaient Dieu ou le niaient. Sa base est le sentiment que nous avons du pouvoir qui nous appartient de nous déterminer dans des sens contraires, et la connaissance que nous acquérons des lois naturelles du bien et du juste.
Le désintéressement est la vertu maîtresse qui con-
serve et fortifie toutes les autres. On ne s'aime pas avec intelligence si on ne sait pas se sacrifier. Il s'agit d'être détachés des richesses et des honneurs sans renoncer aux ambitions utiles, d'être probes, forts, justes et bons. Nos vertus seront d'autant plus pures et plus hautes que nous serons plus remplis d'amour pour nos semblables. Faisons que chacun de nous puisse dire : Je préfère ma famille à moi-même, ma patrie à ma famille, le genre humain à ma patrie.
C'était l'ambition de d'Alembert de composer un catéchisme de morale à la portée des enfants, pour leur apprendre à être vaillants, justes, honnêtes, désintéressés, humains et compatissants. Il voulait leur montrer, par des réflexions très simples et par des exemples appropriés, que le véritable intérêt de l'homme est d'accomplir tous ses devoirs individuels et sociaux. C'est dans le jeune âge que le sentiment du juste et de l'injuste est le plus vif et gagne le plus à être exercé. L'homme ne saurait être trop tôt formé à mériter l'estime de ses semblables, à se consoler de ne pas l'obtenir et à trouver en soi la récompense de ses actions vertueuses.
Pour cette œuvre de la première éducation, d'Alembert pensait qu'on pourrait utiliser l'histoire, une fois dépouillée des inutilités dont on la surcharge. D'abord on suivrait la genèse des inventions fécondes dans les sciences et dans les arts, de manière à éveiller les génies et à ouvrir aux intelligences des routes nouvelles; puis on fixerait le souvenir des actions et des paroles mémorables, en vue d'émouvoir les consciences et d'inculquer aux jeunes âmes le goût de tout ce qui est beau, noble et grand.