LA DIGNITÉ DE D'ALEMBERT
tré le nom de d'Alembert. Elle lui apprit avec orgueil qu'il était son fils et qu'il avait pour père un général d'artillerie, le chevalier Destouches. D'Alembert reçut avec froideur les épanchements de la grande dame. « Mais enfin, s'écria-t-elle, je suis votre mère ! — Vous, ma mère î répondit-il. Ma mère, la voici; je n'en connais point d'autre. » Et il embrassa en pleurant la femme du peuple qui l'avait adopté.
Jusqu'à l'âge de cinquante ans, ce bon fils resta auprès de sa vraie mère, Mmc Rousseau, dans une chambre étroite et mal aérée. C'est là qu'il revenait tous les soirs, en sortant des splendides salons dont il était l'hôte.
D'Alembert eut toujours à cœur de mener une vie simple, de s'interdire les fantaisies luxueuses, de borner ses goûts et de restreindre ses besoins, pour satisfaire sa passion de l'indépendance. Ses amis disaient de lui : « Il est l'esclave de sa liberté ».
Gomme Voltaire à son retour d'Amsterdam, il rêvait d'une société où il n'y aurait ni oisifs, ni pauvres, ni petits-maîtres. Quêter des faveurs, faire sa cour, lui paraissait une dégradation intolérable. Sa fierté faisait le désespoir de Mme du Defîand. Elle lui reprochait son sans-gêne hautain avec les grands, susceptibles de lui être utiles. « Vous êtes un vrai quaker, disait-elle; vous passez le chapeau sur la tête devant l'Académie et devant ceux qui en font être. »
De fait, autant il prisait le vrai mérite, si obscur fût-il, autant il marquait de dédain pour la sottise titrée. Les porteurs de grands noms, ignorants et oisifs, lui semblaient méprisables ; et il comparait les familles nobles à des vieillards en enfance qui auraient fait autrefois de grandes choses.
Gela n'empêcha pas d'Alembert d'arriver à tout. Il devint le secrétaire perpétuel de l'Académie française, dont sa haute influence fit l'asile de la philosophie; et, s'il ne fut pas le secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, c'est qu'il refusa cet honneur, parce que, renfermé dans ses mathématiques, il ne se reconnaissait pas assez de savoir en anatomie, en chimie, en botanique, pour faire avec compétence tous les discours que lui aurait imposés sa charge.
Une caractéristique de d'Alembert, c'était l'étonnante puissance d'émotion, de bonté et de dévouement que dissimulaient ses dehors pleins de réserve. Cette tendresse d'âme éclate dans tous les détails de sa passion malheureuse pour Mllc de Lespinasse, qui, comme MUe Aïssé, fut débordante de cœur et vécut pour aimer. Elle se manifeste mieux encore dans le zèle ardent qu'il mettait à servir ses amis. Leurs affaires devenaient les siennes; elles lui ôtaient l'appétit et le sommeil.
Quand, après beaucoup de peine, il eut réussi à faire entrer Condorcet à l'Académie, il se montra plus content de la victoire obtenue que « s'il eût trouvé la quadrature du cercle ». Condorcet et lui étaient faits pour s'entendre. Tous deux, ardents avec une apparence de froideur, ressemblaient à ces volcans qui couvent sous la lave. Quand il mourut, en 1783, pauvre et admiré, d'Alembert fît de son jeune ami son légataire universel; et, à voir agir le disciple, on put croire que le maître lui avait légué son génie et son cœur.
Le zèle de d'Alembert dans l'amitié s'accompagnait d'une noble franchise. Correspondant avec Voltaire, il ne craint pas d'adresser au grand homme de justes remontrances. Ainsi, il lui reproche hardiment d'avoir