L'HOMME DE LETTRES
choisi le moment de la mort de Crébillon pour jeter des pierres sur son cadavre ; et, vraiment magnanime, au lendemain même du jour où Jean-Jacques Rousseau lui a infligé une de ces ruades brutales dont il était coutumier et a déclaré que, si d'Alembert se mêlait d'élever un prince, il ne saurait en faire qu'un arlequin, il écrit à Voltaire : « Je n'approuve pas que vous vous déclariez publiquement contre Rousseau, comme vous faites. C'est un malade de beaucoup d'esprit, et qui n'a d'esprit que quand il a la fièvre. Il ne faut ni le guérir, ni l'outrager ».
C'était un de ses principes, que l'injustice d'autrui ne peut jamais justifier la nôtre.
l'homme de lettres
Dans Y Essai sur la société des gens de lettres et des grands, sur la réputation et sur les Mécènes, d'Alembert invite les écrivains à avoir le souci de leur dignité et les grands à avoir le sentiment de leur fréquente infériorité. Il estime que, s'il y a un respect extérieur que les talents doivent aux titres, il en est un autre plus réel que les titres doivent aux talents.
Tous les hommes sont égaux par le droit de la nature, qui les appelle à vivre en société et crée le besoin qu'ils ont les uns des autres. Il arrive que, par convention, on établit des grandeurs factices, résultant de la naissance ; mais il y a d'autres grandeurs, celles-là non artificielles, qui résultent de la supériorité des mérites.
Il appartient aux gens de lettres d'avoir dans la société une haute place que le préjugé leur a longtemps refusée. Ils doivent eux-mêmes s'en rendre dignes parleur culte pro-
fond pour la vérité et le progrès des lumières; par cette indépendance qu'un honnête homme s'assure quand il sait être pauvre ; par l'abandon de ces vaines rivalités qui font que les poètes, les érudits, les philosophes se déconsidèrent mutuellement.
Jadis, les poètes ou les érudits primaient ; désormais, ce seront les philosophes, et non sans motif. Mais, de même que la mémoire, l'imagination, la raison ont besoin l'une de l'autre, érudits, poètes, philosophes collaborent à une œuvre commune. Ils doivent tous avoir le respect les uns des autres, et, par-dessus tout, le respect d'eux-mêmes.
Tous ceux qui tiennent une plume gagneraient à se pénétrer de ces paroles : « Les bienfaits bassement reçus communiquent à l'àme un avilissement qui dégrade insensiblement les idées, et dont les écrits se ressentent à la longue; car le style prend la teinture du caractère... Ayez de la hauteur dans les sentiments : votre manière d'écrire sera ferme et noble ».
Avoir simplement du pain et être libre dans ses écrits et dans ses actes, voilà où doit tendre l'écrivain.
D'Alembert prend en pitié ces gens de lettres qui se targuent de leur familiarité avec les grands, et pour qui cette familiarité est humiliante parce qu'elle ne va pas à une égalité parfaite. « C'est la fable du lion avec lequel il est dangereux de jouer. »
Un homme de lettres forcé de vivre près d'un ministre disait de lui : « Il veut se familiariser avec moi; mais je le repousse à force de respect ». C'est en se respectant et en se faisant respecter, que d'Alembert sut éviter, avec le roi de Prusse, les cruelles déconvenues qu'essuya Voltaire, flagellé par cette jolie formule de l'ingratitude royale : « On suce l'orange, et on rejette l'écorce ».
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D'Alembert accepta des pensions modestes, quand il le put avec honneur; mais il refusa les avantages les plus considérables, du moment où il eut lieu de croire qu'ils devraient être payés par une abdication de sa liberté. Vivre et mourir libre, était sa règle. Il avait horreur de se faire opulent en devenant courtisan.
Les deux lettres qu'il écrivit pour décliner les offres séduisantes du roi de Prusse et de l'impératrice de Russie respirent, dans leur simplicité, la grandeur antique. Il refuse et la charge très rémunératrice de président de l'Académie de Berlin, et la fonction enviée de précepteur du futur empereur de Russie, qui lui vaudrait cent mille livres de rente, parce que, plus que tous les trésors du monde, il aime ses franches coudées, le séjour de la patrie et le culte désintéressé des lettres.
C'était son idée intime que, près des souverains, le philosophe finit par être un animal de service : il aimait mieux rester un homme.
Et quelle justification de ses scrupules nous donne l'histoire î Platon devient le familier de Denys ; Callisthène devient le familier d'Alexandre ; Sénèque devient le familier de Néron. Qu'arrive-t-il ? Denys projette l'assassinat de Platon ; Alexandre fait supplicier Gallisthène ; Néron force Sénèque à se donner la mort.
C'est qu'il y a une incompatibilité foncière entre l'homme de la force et l'homme de l'idée. Celui-ci déshabille les idoles de la foule, découronne les puissances d'un jour, montre la perversité toute vivante sous le manteau de gloire qu'elle usurpe, incite les peuples à retirer leur vénération aux fameux bourreaux de l'humanité pour la restituer à ses obscurs bienfaiteurs.
Napoléon révélait bien la pensée de tous ses pareils quand il disait : Je n'aime pas les idéologues.
De même que la bête redoute l'homme, le potentat redoute le penseur. Le potentat a raison. D'un côté, Goliath le géant; de l'autre, David tout chétif : mais David lance l'idée : il frappe Goliath à la tête et le tue.
d'holbach
D'Alembert était un esprit net, mais froid : c'est Diderot qui réchauffait, D'Holbach était un esprit puissant, mais obscur : c'est Diderot qui l'illuminait. Son salon, très fréquenté, fut un grand centre de vie intellectuelle, et ses soupers le firent surnommer le maître d'hôtel de* la philosophie.
Les ouvrages attribués à d'Holbach sont l'expression la plus décidée du dogmatisme matérialiste et athée.
Avant de bâtir, il fallait faire table rase. D'Holbach écrit ou traduit des études critiques sur les Prophéties qui servent de fondement à la religion chrétienne, sur l'Histoire de Jésus-Christ, sur la Vie et les ouvrages de saint Paul; il entreprend d'expliquer tour à tour l'esprit du judaïsme et l'esprit du christianisme ; il attaque ce qu'il appelle l'imposture sacerdotale; il s'applique à convaincre l'intolérance de crime et de folie ; il oppose, au nom du bon sens, le naturel au surnaturel ; il raconte la vie de David pour montrer combien l'homme selon le cœur de Dieu est au-dessous de l'homme selon le cœur de l'humanité.
C'est en 1770 que ce théoricien, nébadois et naturalisé français, publia, sous le pseudonyme de Mirabaud, le Système de la nature, œuvre capitale. Il s'y est proposé
d'esquisser son idéal politique ainsi que ses principes philosophiques, et de prouver que les lois du monde physique et du monde moral s'expliquent naturellement par les combinaisons nécessaires du mouvement et de la matière, sans qu'il soit besoin de faire intervenir ces anciennes chimères : la liberté, l'âme et Dieu.
Pourquoi opposer le corps et l'âme, l'étendue et la pensée ? Au fond de tout il y a l'unité : une matière indéfiniment modifiée par le mouvement et douée de propriétés diverses, ici pétrifiée, là de plus en plus active et vivante, partout livrée à un perpétuel travail de transformation, engendrant .ou détruisant, sous l'influence des mêmes évolutions fatales, l'insecte et l'homme, les brins d'herbe et les mondes.
Du moment où des êtres raisonnables ont surgi de cette élaboration universelle, il convient que la raison serve de règle à leur vie et la dirige conformément à la nature. Que veut la nature? Le bonheur. Où réside le bonheur? Dans le bien commun. La morale nous apprend le bon emploi de cet amour-propre qui est le principe de tous nos actes. Elle est l'art de faire son bonheur du bonheur d'autrui.
Toutes les sciences naturelles sont du domaine de la morale ; car pour régler la matière il faut en connaître les lois. Par exemple, on ne domine ses passions qu'en modifiant son tempérament ; on ne modifie son tempérament qu'en modifiant les influences environnantes et le régime adopté.
D'Holbach, avant Auguste Comte, parle à sa manière de la corrélation qui existe entre la biologie et la sociologie. C'est son opinion que bien connaître le tempérament d'un individu ou d'un peuple mène à trouver
les meilleures règles et les meilleures lois propres à les gouverner. Il affirme que « la morale et la politique pourraient retirer du matérialisme des avantages que le dogme de la spiritualité ne leur fournira jamais ». Il croit en particulier que la médecine bien entendue aboutirait à trouver la clef du cœur humain, et que souvent, en guérissant le corps, elle serait- assurée de guérir l'esprit.
L'éducation, scientifiquement conduite, est le tout de la vie. Si l'humanité est peu avancée, c'est que les peuples ont négligé de fonder leurs gouvernements sur la morale et de considérer celle-ci comme la science universelle à laquelle tout se rapporte. Il conviendrait de n'être plus dupe de mots vides de sens, de rectifier l'orientation donnée aux intelligences, et de s'affranchir des superstitions qui consacrent tant de coutumes révoltantes.
La religion nous inculque cette doctrine platonicienne que « la vie doit être une continuelle méditation de la mort ». Pour le vrai philosophe, la vie est, tout au contraire, la méditation de la vie. Faisant de la morale la pierre de touche des croyances, il s'en tient au culte des devoirs tels qu'ils sont enseignés par la nature et sanctionnés par les faits.
Supposez qu'il se méprenne en n'affirmant pas l'existence de Dieu ; il pourra dire à cet être surnaturel qui ne s'est dévoilé à lui nulle part : « 0 Dieu, qui t'es dérobé à la vue de ton enfant, moteur incompréhensible et caché que je n'ai pu découvrir, pardonne-moi d'avoir, dans la faiblesse de ma raison, nié ton existence. Comment mes yeux grossiers t'auraient-ils aperçu dans un monde où tous mes sens ne me révélaient que des objets
sensibles? Mon ignorance est excusable puisqu'elle était invincible. Je n'ai pu m'incliner devant l'autorité des hommes qui demandaient de moi l'immolation de la raison que tu m'as donnée. Sous l'odieuse image qu'ils m'offraient de toi? je ne pouvais te reconnaître. Mais j'ai toujours prêté l'oreille à la raison dont tu es l'auteur ; et la vertu, qui te plaît, je l'ai toujours adorée. »
Si les peuples, après avoir adoré le soleil, ce Dieu visible qui verse aux plantes, aux animaux et aux hommes la lumière et la vie, en sont venus à adorer un Dieu invisible, la cause en est dans ce goût du mystère qui nous est inhérent et qui fait que le Dieu le plus caché est celui qui plaît le plus aux imaginations.
L'exploitation de cet amour du mystère a fait la force de tous les sacerdoces. Plus la science réduira le domaine du mystérieux, plus les prêtres seront discrédités et la religion abandonnée.
Le point est que la constitution politique des peuples tende à émanciper et à instruire les hommes, autant qu'elle a tendu, jusqu'à ce jour, à les tenir dans les chaînes et dans l'ignorance.
La raison d'être du pacte social, du gouvernement et des lois, est la nécessité d'établir entre les hommes. une communion fraternelle où se trouve la meilleure garantie du bonheur individuel. L'autorité des gouvernants, quand elle s'appuie sur la volonté générale et qu'elle est vraiment éclairée, est susceptible d'avoir une influence encore plus forte que celle de la nature et du climat.
Tout l'effort de la politique doit viser à faire que chacun cherche à se rendre heureux par le bonheur qu'il procure aux autres.
D'Holbach se prononce pour Fimpérialisme, soit d'un monarque, soit d'une élite, soit du peuple lui-même. Peu importe à ses yeux la forme du gouvernement, pourvu qu'il soit consenti par tous, bienfaisant pour tous, et que de bonnes lois contiennent à la fois les chefs et les sujets.
Monarchique, aristocratique ou démocratique, il faut que le gouvernement soit fort pour le bien ; qu'il s'inspire de l'opinion, et qu'il ne sépare pas la politique de la morale. L'intérêt des chefs d'État doit se confondre avec celui de leurs sujets.
D'Holbach n'a garde de se faire une idole de l'égalité, « cette chimère des démocraties ». Il lui suffît que la source des lumières soit abondamment ouverte à tous; que chacun soit honoré proportionnellement aux services qu'il est capable de rendre à la chose publique ; et que tout citoyen ait la pleine liberté de travailler à son bonheur. La justice consiste proprement dans une disposition constante « à faire jouir ou à laisser jouir tout homme de ses facultés, des droits et des choses nécessaires à sa conservation et à son bonheur ».
Le gouvernement n'emprunte son pouvoir que de la société et n'est établi que pour son bien. Dès lors, la société, quand son intérêt l'exige, a toujours la faculté de révoquer ceux qu'elle a chargés de la gouverner ; elle peut toujours étendre ou limiter la puissance dont elle leur confie l'usage; bref, elle conserve toujours une autorité suprême, de par la loi immuable de la nature qui veut que la partie soit subordonnée au tout.
On imaginerait difficilement avec quelle fougue déclamatoire d'Holbach se fait l'écho des sourdes révoltes couvant dans les âmes contre les iniquités traditionnelles.
Ces potentats qui, se réclamant d'un droit divin, commandent aux nations, sont pour d'Holbach des monstres, rendus tels par l'exercice du pouvoir absolu. Il les montre insensibles aux maux du genre humain, dédaigneux des règles de la justice, destitués de bonne foi, n'ayant d'énergie que pour les intérêts de leur ambition. « Parmi ces représentants de la divinité, dit-il, à peine, dans plusieurs centaines d'années, s'en trouve-t-il un seul qui ait l'équité, la sensibilité, les talents et les vertus les plus ordinaires. »
D'Holbach, qui mourut en 1789, avait prévu la révolution prochaine, et il pensait qu'elle serait une tourmente terrible, par le fait d'actions et de réactions inévitables.
Selon lui, dans la société réorganisée, c'était la philosophie qui devait dissiper les derniers restes du préjugé religieux et présider désormais à la direction de l'humanité.
Comme le remarque Grimm, le baron d'Holbach, après avoir entrepris de renverser les antiques barrières que l'humanité avait cru devoir opposer aux vices et aux passions qui la déshonorent, sentait d'autant plus vivement la nécessité d'en élever de nouvelles. C'est dans les progrès de la raison, éclairée par une bonne éducation et par de bonnes lois, qu'il se flattait de trouver toutes les ressources qui peuvent affermir la vertu, et, grâce à son heureuse influence, nous procurer tout le repos et tout le bien-être dont notre nature est susceptible.
Dans son Éthocratie ou Le gouvernement fondé sur la //'orale, dans sa Morale universelle, dans son Système iocial, dans son Examen des principes et des effets de
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la religion chrétienne, d'Holbach en revient toujours à cette question capitale : moraliser les hommes. S'il combat la religion régnante, c'est surtout à cause des sophistications de la morale que les livres sacrés et les sacerdoces ont autorisées. S'il attaque les métaphysiques, c'est surtout parce que, s'épuisant en de vains efforts pour sonder l'insondable, on a négligé la science des vrais devoirs de Thomme. S'il exalte les poètes, c'est à cause de la puissante influence qu'ils peuvent exercer sur les mœurs.
Dans son fanatisme de moralité, il ne craint pas de déclarer que la poésie n'est estimable qu'autant qu'elle instruit et moralise. Il n'y a pour lui de haute philosophie que celle qui scrute les lois de l'humanité et lui apprend à être plus heureuse en devenant meilleure.
Un rêve où il se complaît, et qu'il développe notamment dans sa Morale universelle, c'est que la corporation des prêtres soit remplacée par une libre corporation de sages, occupés à éclairer leurs semblables et transformés en missionnaires du devoir.
Dans La contagion sacrée, il parle de cette refonte de toutes les âmes qu'opérerait une ardente prédication, tendant à substituer le règne des lois naturelles à la superstition des volontés surnaturelles. Il se représente des citoyens riches de connaissances et de vertus, se consacrant à propager les connaissances utiles et pardessus tout les enseignements de la morale; faisant comprendre et sentir à leurs auditeurs les rapports qui lient les membres de la famille humaine et les devoirs qui en découlent. De tels hommes, selon lui, devraient être les seuls prêtres des nations. « Au lieu de former des superstitieux, des lâches, des fanatiques, leurs instructions formeraient des citoyens généreux, indus-
trieux, éclairés, raisonnables... Chaque père de famille transmettrait à ses enfants les principes, les vertus, les sentiments qu'il aurait acquis lui-même; il développerait leur raison; il leur montrerait leurs intérêts les plus réels ; il leur ferait de bonne heure contracter l'habitude de se rendre utiles ; il leur ferait sentir le prix de l'honneur véritable;.., il leur prouverait qu'ils sont intéressés à servir la grande famille dont l'association les a faits membres ; il leur apprendrait à chérir la vertu et la patrie. » On voit qu'il est impossible de dénier au baron d'Holbach les meilleures intentions.
Pour lui, la physique et une morale fondée sur la nature sont les seuls objets dignes de l'attention des hommes. « La physique leur apprend à multiplier les biens dont ils jouissent, à repousser ou du moins à soulager les maux qui les affligent ou qui les menacent. La morale leur enseigne la vertu et leur prouve qu'elle est le seul soutien des empires, des sociétés, des familles, la source unique de la félicité publique et particulière. »
D'Holbach associe le fatalisme et l'athéisme.
Selon sa théorie visiblement sophistique, de tous les avantages qu'apporterait au genre humain le triomphe du fatalisme, il n'y en a pas de plus grand que cette tolérance universelle, qui est la suite naturelle de l'opinion que tout est nécessaire. Le fataliste gémira; mais il ne s étonnera pas; il ne haïra pas; il ne méprisera pas. Il se montrera modeste, humble, conciliant. Il sera un sage.
D'autre part, qu'est-il besoin d'imaginer un souverain rémunérateur, et de pêver un paradis où les honnêtes gens reçoivent leur salaire ? La vertu trouve en elle-même
sa récompense. Ni l'iniquité des hommes, ni les cruautés du sort n'altèrent }a sérénité du sage. Quand même l'univers entier serait injuste pour lui, il jouirait de ce contentement intérieur, de cette estime de soi, qui est le bien suprême.
RAPPORTS DE l'ÉPICURISME DE d'hOLBACH AVEC L'ÉPICURISME ANTIQUE
Entre répicurisme de d'Holbach et l'épicurisme antique, il existe de curieuses ressemblances.
De part et d'autre, une guerre irréconciliable est déclarée à la religion, source des plus grands maux. Mais, tandis qu'Epicure admet des dieux en les annulant, d'Holbach, plus radical, conclut à une négation absolue de la divinité. Ses coups portent sur le panthéisme non moins que sur toutes les autres formes du théisme.
Le christianisme était pour les matérialistes du xvme siècle ce qu'était le paganisme pour les épicuriens des temps passés. Les uns et les autres, visant à extirper tout préjugé religieux, toute crainte superstitieuse, tout fanatisme inhumain, proclamaient les vices du culte consacré et se posaient en libérateurs des âmes.
Gomme d'Holbach, Epicure voulait être l'interprète exact de la nature; il opposait les données positives de l'expérience aux spéculations de la métaphysique spiritualiste ; il rapportait tout à la sensation et aux sens ; il expliquait le monde par les combinaisons nécessaires de la matière (qu'il simplifiait beaucoup plus que d'Holbach, au moyen de l'hypothèse des atomes); il tirait des faits sa morale fondée sur (Jette loi naturelle qui nous pousse à rechercher le plaisir et à fuir la douleur ;
L'ÉPIGURISME DE D'HOLBACH, ET L'ÉPIGURISME A.NTIQUE 501
il faisait consister la vertu à se rendre heureux ; il plaçait l'idéal du bonheur dans une suave quiétude, indépendante des avantages extérieurs qu'un jour donne et enlève ; il prescrivait, en se réclamant de leurs bienfaits, la prudence, la tempérance, le courage et l'équité ; il justifiait enfin le mot de Gassius à Gicéron : « Ceux que vous appelez les amis du plaisir sont les amis du bien et de la justice ».
Toutefois, le grand matérialiste du xvnr9 siècle ne partage pas le dédain d'Épicure pour ces jouissances physiques dont une raison clairvoyante sonde vite la vanité et les secrètes angoisses.
Tout en donnant la préférence aux plaisirs de l'esprit sur les plaisirs des sens, d'Holbach admet que l'homme recherche toutes les voluptés que ne souilleront ni le mensonge ni l'injustice.
D'autre part, d'Holbach professe un zèle des intérêts sociaux, une passion de l'humanité qu'on ne retrouve pas chez Epicure. Celui-ci, préoccupé d'enseigner l'art de vivre à l'abri de toute douleur, isole loin des tracas du monde ce sage à qui il suffira d'un peu de pain et d'eau pour lutter de félicité avec le roi des dieux.
L'austère Épicure, tout en prêchant l'ascétisme, aboutit à fonder des écoles de débauche. Les généreux épicuriens du xvme siècle, tout en prêchant la charité sociale, risquaient d'aboutir à fonder des écoles de scepticisme. De fait, ils suscitèrent des hommes dont l'esprit doutait de tout, mais dont la volonté ne doutait de rien.
Au surplus, de même qu'autrefois le stoïcisme s'était développé en face de l'épicurisme, au xvme siècle la doctrine de la justice et de la fraternité humaine fut loin de prendre toujours pour principe la morale du plaisir;
et le continuateur de Rousseau, Kant, allait bientôt renouveler, au service de la cause du droit et de l'humanité, la vieille philosophie du Portique.
Tant s'en faut que le matérialisme eût le grand crédit qui lui a été attribué. Il n'y avait guère de franchement matérialistes que d'Holbach et Lamettrie, continués par Cabanis et par Broussais, qui voyaient dans la pensée une sécrétion du cerveau. Voltaire, d'Alembert et Frédéric lui-même se récrièrent contre le dogmatisme athée de d'Holbach.
Gœthe dira, dans ses Mémoires , qu'il trouvait au Système de la nature un aspect cadavéreux, et qu'il était porté à en avoir peur comme d'un spectre. Beaucoup de contemporains éprouvèrent la même impression. Le livre de d'Holbach leur semblait être le squelette de l'idéal.
AUXILIAIRES ET CONTRADICTEURS DE d'hOLRACH
D'Holbach, dans sa ferveur d'irréligion, avait eu pour devancier, au commencement du xvme siècle, le comte de Boulainvilliers qui, non content d'écrire de doctes mémoires sur les vieilles institutions de la France, composa, sous le titre de Réfutation de Spinosa, un livre où il combattait toute croyance.
Au milieu du siècle, Lamettrie, l'auteur de YHistoire naturelle de l'âme, des Réflexions sur l'origine des animaux, de Y Animal machine, avait ramené au mouvement les plus hautes formes de la vie et appliqué à l'homme la théorie de l'automatisme des bêtes. Descartes parlait bien d'une mécanique universelle et d'une mathématique universelle ; mais il affirmait le dualisme de l'étendue et