‹ Les pères de la Révolution (de Bayle à Condorcet)Chapitre 205 sur 257 · DUCLOS · texte numérisé non relu

DUCLOS

patriotes. « Je ne sais, dît-il, si j'ai trop bonne opinion de mon siècle ; mais il me semble qu'il y a une certaine fermentation de raison universelle qui tend à se développer, qu'on laissera peut-être se dissiper, et dont on pourrait assurer, diriger et hâter le progrès par une éducation bien entendue. » Cette fermentation, c'était la Révolution naissante.

Si l'éducation était raisonnée, les hommes se pénétreraient d'un grand nombre de vérités encore méconnues et se libéreraient de beaucoup d'erreurs, avec lesquelles leurs esprits se sont familiarisés en même façon que les yeux se familiarisent avec les modes. « On suit par habitude et avec confiance des idées établies par le hasard. »

Toutefois, parmi les préjugés ou jugements admis sans examen, Duclos distingue ceux qui sont bienfaisants de ceux qui sont nuisibles à la société et par là même ne sauraient être assez combattus. « En voulant trop éclairer certains hommes, dit-il, on ne leur inspire quelquefois qu'une présomption dangereuse. Eh ! pourquoi entreprendre de leur faire pratiquer par raisonnement ce qu'ils suivaient par sentiment, par un préjugé honnête? Ces guides sont bien aussi sûrs que le raisonnement. )>

Il est manifeste que Duclos craint qu'en voulant de bonne foi attaquer la superstition, on ne sape dans beaucoup d'âmes les fondements de la morale.

Gela ne l'empêche pas de penser que la conscience parle à tous les hommes, croyants ou incrédules. Il suffit qu'à force de dépravation ils ne se soient pas rendus indignes de l'entendre. « La religion, dit-il, est la perfection et non la base de la morale. » Celle-ci se résume dans les deux règles prescrites par les livres sacrés de

toutes les religions, non moins que par les maîtres de la philosophie : S'abstenir de faire à autrui ce que nous ne voudrions pas qui nous fût fait ; faire à autrui ce que nous voudrions qui nous fût fait.

La vertu consiste dans un effort sur soi-même en faveur des autres. Duclos veut que l'éducation la fasse entrer dans les cœurs, de telle sorte qu'elle devienne une douce inclination au bien, un amour agissant pour l'humanité. « Si chacun, dit-il excellemment, faisait tout le bien qu'il peut faire sans s'incommoder, il n'y aurait pas de malheureux. »

Duclos a moins de ménagements pour les traditions politiques que pour les traditions religieuses. Il rêve que les citoyens prennent conscience de leurs droits et il constate que « les esclaves volontaires font plus de tyrans que les tyrans ne font d'esclaves forcés ».

Il critique hardiment les nobles qui dissimulent l'inhumanité sous de belles manières et s'en tiennent à cette fausse politesse qui est non l'expression, mais l'imitation des vertus sociales. « Les grands, dit-il, qui écartent les hommes à force de politesse sans bonté, ne sont bons qu'à être écartés eux-mêmes à force de respect sans attachement. »

Il montre que le respect qu'on rend aux places, à la naissance, n'est plus qu'un pur protocole consistant en paroles et en gestes sans conséquence. Le vrai respect ne va pas aux grands, s'ils ne se recommandent par des vertus ; et il est dû aux plus humbles en qui réside une conscience haute.

Combien ne faut-il pas faire de malheureux pour assurer aux privilégiés les matériaux de leur bonheur?

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« Ce qu'il faut pour le bonheur physique d'un seigneur, dit Duclos, suffirait souvent pour faire celui de lout son village. »

La conclusion est que le meilleur des gouvernements n'est pas celui qui fait exceptionnellement heureux quelques hommes, mais celui qui fait le plus grand nombre d'heureux.

Les paissants commandent; les penseurs gouvernent. A la longue, ils forment l'opinion publique, qui tôt ou tard renversera tous les despotismes.

L'ère de la raison succédera à l'ère de la routine. Avec celle-ci, le grand mot est : Cela se fait, ou cela ne se fait pas. On en viendra à se régler sur ce qui doit se faire ou ne pas se faire.

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Moins hardi dans ses écrits que dans ses conversations, Duclos avait le constant souci de faire que les idées qu'il formulait sur le papier s'éloignassent également de la licence et de F esprit de servitude. Tout autre était Yauvenargues, mort, hélas! dès 1747, à la fin de sa trente et unième année, avant que se fût pleinement dessiné le grand courant des idées nouvelles.

Qu'il eût vécu, Vauvenargues aurait été sans doute un des plus illustres encyclopédistes, et non certes un encyclopédiste honteux. Il n'était pas de ceux qui mettent une sourdine à leur pensée pour éviter les censures, ni de ceux qui cultivent le paradoxe pour attirer l'attention. Etranger à tout calcul d'intérêt et d'amour-propre, la passion du vrai et du bien le possédait ; et c'est dans le sillon ouvert par Voltaire que l'esprit d'examen le pous-

sait quand la mort le faucha, à l'heure même de la première efflorescence de son génie et de sa vertu.

Un père jésuite, à l'affût de ses derniers moments, s'était présenté à lui dans l'espoir d'arracher à son âme défaillante quelque déclaration dont l'Eglise pût profiter. Le philosophe lui signifia son congé, et dit en souriant à ceux qui l'entouraient :

« Cet esclave est venu ;

Il a montré son ordre et n'a rien obtenu... »

Quel rôle bienfaisant n'aurait-il pas joué, s'il eût vécu, ce noble penseur en qui la postérité salue un frère de Shaftesbury et un fils de Platon ; ce doux stoïcien qui, sous les coups de la pauvreté et de la maladie, restait le plus placide des hommes ; cet ami de l'humanité qui, dans les combats, fonçait sur l'ennemi un jonc à la main, plutôt que de verser le sang?

Ses écrits imparfaits ont une grâce qui n'est qu'à eux. Du moment qu'on le lit, on l'aime ; c'est le cœur qui parle au cœur. Impossible d'allier plus de suavité et plus d'élévation. Non content de gagner notre tendresse, ce jeune homme force notre respect. On s'explique qu'avec son attitude réservée et recueillie, il fit l'effet d'un maître aux autres officiers ses camarades ; on comprend qu'il ait enthousiasmé Voltaire qui admirait la hauteur de sa grande âme et ajoutait : « Si vous étiez né plus tôt, mes ouvrages en vaudraient beaucoup mieux ».

Vauvenargues venge le genre humain des calomnies de ces misanthropes qui, avec La Rochefoucauld, nous dénient toute moralité, ou, avec Pascal, nous en refusent le mérite. Plus encore que le pessimisme, il combat le mysticisme. Son idéal est l'action intense et

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féconde. Il souffre de ne pouvoir donner plein essor aux forces accumulées dans son âme de trempe héroïque ; il maudit, comme la plus amère des afflictions, cette loi de la mort qui interrompt la continuité des efforts de la personne humaine ; il condamne ces doctrines fausses et malfaisantes qui annulent l'homme sous prétexte de l'assagir; il trouve plus de faiblesse que de raison dans cette humilité des dévots, « source de toutes les bassesses », qui déprime l'homme et le dispose à l'abdication de son libre arbitre ; il expose sur le rôle utile des passions les mêmes idées que le sophiste Nietzche a reprises en les poussant au paradoxe ; il pressent les vues de Kant sur les impuissances de la raison spéculative et sur les dictées morales et religieuses de la raison pratique ; il veut que nos maux nous servent à compatir aux misères d'autrui, et que le sentiment de notre commune solidarité avive en chacun de nous le zèle pour le bien de tous. C'est l'apôtre de l'énergie, de la mansuétude, de la bonté, de l'humanité.

Le xixe siècle aura dans Guyau son Vauvenargues.

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En 1646, la même année où Vauvenargues publiait ses Réflexions et maximes avec l'aide de Voltaire, Gondillac publiait son Essai sur l'origine des connaissances humaines avec l'aide de Diderot qui lui trouva un éditeur. Trois ans après, il publiait ce Traité des systèmes que d'Alembert, dans le Discours préliminaire de V Encyclopédie, signale comme une œuvre remarquable portant le coup suprême aux abus de l'hypothèse.

Avant même d'avoir produit son Traité des sensations,

paru en 1754, Condillac était pour les pères de l'Encyclopédie un des meilleurs philosophes de son temps ; et, malgré son excessive réserve, ils voyaient en lui un auxiliaire de leur œuvre rénovatrice.

De fait, quand il expliquait la pensée par les transformations de la sensation, Condillac préparait inconsciemment Helvétius expliquant les vertus par les transformations de l'égoïsme, et d'Holbach expliquant l'univers par les transformations du mouvement.

Locke avait fait dériver toutes les idées de la sensation et de la réflexion. Condillac, simplifiant les choses, fait dériver de la sensation toutes les idées et la réflexion elle-même. Il reprend la formule de Hobbes : Penser^ cest sentir. Il ramène à la sensation et nos conceptions et nos déterminations.

Parce que la sensation ne va pas sans des impressions localisées dans nos organes, on a fait du sensualisme de Condillac une forme du matérialisme. Rien de plus inexact. Un reproche qu'il y a lieu d'adresser à Condillac, c'est précisément d'avoir tout à fait dédaigné la recherche des conditions mécaniques de notre vie intellectuelle et morale.

Tandis que Descartes pratiquait déjà cette psychophysique qu'on croit avoir inventée de nos jours, et avait le souci de faire sa part à la physiologie, imaginant par exemple toute une théorie sur les mouvements nerveux et cérébraux qui expliquent le jeu des passions, Condillac s'enferme dans la psychologie pure. Il ne sort pas de la sphère du moi.

Pour lui, la vraie méthode consiste à remonter de nos facultés les plus complexes à leur principe générateur

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qui est la modification que nous éprouvons à l'occasion des mouvements produits dans nos organes par Faction des objets extérieurs. Cette modification originaire, Gondillac la juge purement spirituelle. Il n'est rien moins que matérialiste, lui qui a dit : « Soit que nous nous élevions jusque dans les airs, soit que nous descendions dans les abîmes, nous ne sortons point de nous-mêmes, et ce n'est jamais que notre propre pensée que nous apercevons. »

On ne saurait assez remarquer combien le courant idéaliste prévalait.

En Angleterre, Berkeley enseigna que, dans tout ce qui existe, il y a de la vie ; dans tout ce qui vit, du sentiment ; dans toutce qui sent, de la pensée.

Il ne s'en tint pas là. Approfondissant la notion de l'existence, il conclut qu'être c'est exister dans un esprit comme quelque chose qu'il pense, et il en vint à nier le monde extérieur. Selon lui, il n'y a rien de réel sinon nos idées, l'àme qui en est le sujet et Dieu qui en est la cause.

David Hume, avec sa puissante logique, vint féconder ces conclusions et leur faire donner tous leurs fruits. Non content de fortifier les raisonnements de Berkeley contre l'existence des corps, il y ajouta, d'après Locke, une critique vigoureuse des notions de la raison, en particulier de la notion de cause, et il aboutit à cette conclusion que nous ne connaissons rien, sinon le* rapports apparents des phénomènes dont nous avons conscience, flots toujours mouvants dont le va-et-vient est l'esprit même.

En même temps qu'il réduisait ainsi la réalité à un simple jeu d'apparences sensibles, Hume expliquait ces

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rapports nécessaires que nous saisissons entre les choses non par leur implication mutuelle et par la nature même de la pensée, mais par des coïncidences et des juxtapositions purement contingentes, et ainsi il préparait la théorie des écoles anglaises contemporaines ramenant tout à des séries de faits et à des séries de représentations correspondantes qui, accumulées chez chacun par voie directe et par transmission héréditaire, déterminent, par ce qu'empiriquement elles offrent de constant, notre constitution spirituelle.

Au point de vue de l'absolu Hume substituait le point de vue de l'universelle relativité, et il ouvrait la voie à Kant qui, « réveillé de son sommeil dogmatique », étudia les illusions que le sujet qui connaît introduit, de par sa constitution même, dans l'objet de ses connaissances.

Mais, pas plus que Berkeley, pas plus que Locke, il ne sortait de la psychologie pure ; et, pour lui aussi, les recherches d'ordre physiologique, auxquelles des matérialistes, tels que Broussais et Cabanis, donneront tant d'importance, restaient choses négligeables1.

A ce point de vue Hume offre les mêmes lacunes qu'on a pu reprocher à Thomas Reid et à ses continuateurs de l'école écossaise, quand ils entreprirent de relever cet édifice des croyances morales que David Hume avait renversé pour tout réduire à un insaisissable tourbillon de phénomènes sans consistance.

Ces philosophes, arrêtés aux surfaces mais féconds en remarques sensées, s'appliquent à établir par l'observation psychologique l'existence de notions premières ne déri-

1. Sur David Hume et sur les écoles anglaises, voir La. Pensée nouvelle, de Kant à Tolstoï.

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vant des sens ni directement ni indirectement ; multiplient et interprètent les axiomes de logique, de morale et de goût ; étudient les instincts et décrivent les passions des hommes; représentent les idées comme des actes de l'esprit percevant les choses sans intermédiaire; enfin, étudient sous diverses faces les phénomènes moraux et développent les preuves scolastiques de l'existence de Dieu.

Mais, par malheur, il manque à leur doctrine une base solide : c'est un palais en l'air. En effet, les deux chefs de l'école, Thomas Reid et Dugald Stewart, réduisent la réalité sensible à des entités dites substances et causes, ne se laissant percevoir en aucune façon, mais seulement devinées, conjecturées, conçues à l'occasion des phénomènes. A les en croire, le moi ne nous est connu que par induction et se conclut des faits intérieurs. Mais, si le moi ne se perçoit pas dans les faits qu'il déclare siens, comment pourrait-il s'en conclure ? Ne faut-il pas, pour pouvoir prétendre que tels et tels faits se produisent en vous, que vous vous perceviez préalablement ou simultanément vous-même ?

Ou bien, il faut reconnaître, comme le montrera Maine de Biran, que, par la conscience de l'effort musculaire dont il est à la fois le sujet et la cause, le moi se distingue de son propre organisme et du monde extérieur et « se voit en dehors et en deçà du mouvement qu'il produit, de telle sorte qu'à proprement parler, il ne devient pas, mais réellement et absolument il est » ; ou bien il faut donner raison à Gondillac ramenant le moik la collection des sensations que nous éprouvons ou nous rappelons.

Au surplus, tant s'en faut que Gondillac s'écarte con-

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sidérablement des conclusions dernières auxquelles arriveront les maîtres de l'école écossaise. La différence est qu'ils mettent volontiers des perceptions directes là où Gondillac voit des inductions dues à des sensations transformées.

La statue qu'il nous représente s'animant peu à peu selonles progrès de la sensation, c'est l'âme qui passe d'un développement à un autre et qui insensiblement s'élabore au contact de la réalité.

Cette âmeest d'ailleurs un pur esprit dont il s'applique à démontrer l'immatérialité. Il ne lui inculque pas des principes subversifs ; il ne la met pas à Fécole des philosophes; il y dégage l'idée de la Providence; il la rend favorable à la foi en une révélation ; il la ferait volontiers aller à confesse. Soyez sûr en tous cas qu'elle est bien pensante.

Gondillac n'a pas cette simplicité qui est la netteté dans la profondeur. Il est superficiellement simple. Les analyses verbales le satisfont trop facilement. Parce qu'il est clair dans les mots, il croit faire la clarté dans Jes

choses.

Puis, on peut lui appliquer la critique que Diderot adressait à Helvétius, quand il lui reprochait de prendre des conditions pour des causes. « Il ressemble à celui qui dirait : il faut sentir pour être ambitieux ou avare; donc l'ambition et l'avarice ont pour principe la sensibilité et l'existence. » Par un artifice de méthode, il fait naître toutes les facultés de la sensation : et il ne voit pas que cette genèse même les présuppose.

Le transformisme psychologique de Gondillac a certaine ressemblance avec le transformisme scientifique

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accrédité depuis. Pascal se demandait si ce que nous appelons la nature n'est pas une première coutume, de même que la coutume est une seconde nature. Gondillac a appliqué cette conception à Tordre intellectuel. Il déclare qu'on se trompe quand on imagine que ce qui est commun à tous est inné avec nous, et il entreprend de suivre la génération de ces « habitudes acquises » qui consistent à penser, à réfléchir, à raisonner, à croire, à vouloir. C'est ce qu'il appelle raconter la nature.

A ses yeux il n'y a proprement qu'une science, c'est Thistoire de la nature. « La nature a tout commencé et toujours bien.)) Mais l'œuvre immense de l'habitude est loin d'être bonne. Il faut que la réflexion et l'analyse, débrouillant la confusion de nos pensées, nous affranchissent de nos passions et de nos erreurs.

Le principal auxiliaire de la réflexion et de l'analyse, c'est le langage. L'auteur de lo. Langue des calculs, delà Logique et de la Grammaire, reprenant les idées de Locke, professe que les langues sont des méthodes analytiques indispensables au travail de la pensée ; qu'elles règlent nos jugements et décident de nos préjugés; en un mot, quune science bien faite n est qu'une langue bien faite.

La philosophie de Gondillac, éminemment facile à enseigner, devint classique en France et domina dans les écoles jusqu'au temps des Royer-Collard et des Cousin.

Elle ne devait pas toutefois quitter la scène sans se retremper à ses premières sources. Son dernier organe officiel, Laromiguière, se rapprochera de Locke, quand il distinguera de la sensibilité, essentiellement passive, la faculté de penser, qui est Tâme même en tant qu'agis-

santé. Jl fera de nos idées l'œuvre de l'attention à laquelle la sensation fournit sa matière ; il opposera aux sentiments, dont nous sommes affectés agréablement ou désagréablement, la pensée qui est attentive, compare et raisonne ; qui désire, préfère et prend de libres déterminations.

De Condillac procédèrent les idéologistes, esprits secs et grands raisonneurs comme lui. La plupart furent des hommes considérables et bien rentés. Ils honoraient les erreurs populaires d'une pitié ironique ; mais, en général, ils se gardaient de les combattre franchement. C'était assez des sous-entendus d'un scepticisme inoffensif où ils voyaient une supériorité faisant d'eux des personnages à part.

Intelligences émancipées, mais caractères émasculés, ils n'eurent ni les audaces, ni l'envergure, ni le grand souffle des penseurs qui ont fait la Révolution.

Pour eux; la méthode philosophique consistait dans l'analyse des idées. Ils ont enseigné à dégager graduellement des notions complexes leurs éléments les plus simples et à combiner ces concepts fragmentaires par séries d'équations.

Le plus éminent est Destutt de Tracy, dont l'esprit critique fut également appliqué à la philosophie spéculative et à la philosophie pratique. Il rectifia la théorie de la sensation par des réserves en faveur de la volonté qui est l'homme même; il continua et dépassa Dupuis dans ses audacieuses recherches sur l'origine des différentes religions ; il commenta YEsprit des lois de Montesquieu, et il résuma le problème politique dans cet aphorisme : « Les gouvernements sont des ulcères qu'il faut circonscrire le plus possible ».

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