‹ Les pères de la Révolution (de Bayle à Condorcet)Chapitre 206 sur 257 · L'ESPRIT MILITANT ET PLÉBÉIEN DES ENCYCLOPÉDISTES · texte numérisé non relu

L'ESPRIT MILITANT ET PLÉBÉIEN DES ENCYCLOPÉDISTES

Parmi les disciples de Condillac, la mode s'établit de railler ce que Voltaire appelait « les romans de Descartes ».

Il était plus facile de se moquer du grand philosophe que de se soustraire à son influence.

Dédaigneux de toute autorité, soucieux de penser par eux-mêmes et de ne se rendre qu'à l'évidence des raisons, ramenant toute question à des idées claires et distinctes sans y mêler les abstractions scolastiques, les pères de l'encyclopédie, dans leur entreprise généreuse ét hardie de rénovation universelle, restent fidèles à l'esprit et à la méthode de Descartes, le grand ancêtre de tous les rationalistes, quoiqu'ils abandonnent sa doctrine pour adopter l'empirisme de Locke, ou le sensualisme de Condillac.

Leur programme est : chercher librement la vérité, et sur ses bases fonder la justice.

l'esprit militant et plébéien des encyclopédistes

Outre qu'ils avaient des alliés préoccupés de ne pas se compromettre, les encyclopédistes comptaient dans leurs rangs des folliculaires médiocres, vrais « garçons de boutique », et aussi de faux frères qui faisaient craindre à d'Alembert que la grande œuvre ne devînt un répertoire de capucinades. Mais la masse de l'armée, où se trouvaient réunis des hommes appartenant à toutes les situations sociales, était animée par la passion des idées et s'appliquait, avec autant de conscience que de talent, à dresser la machine de guerre qui devait mettre à Las l'ancien régime.

On est fort quand on ne doute ni de l'excellence ni du triomphe de sa cause.

552 DlDIiROT ET LES ENCYCLOPÉDISTES

Les encyclopédistes combattent l'Eglise ; mais c'est pour hâter la réforme qui rendra les droits civils et politiques indépendants de la foi religieuse ; qui fera de tous les protestants, de tous les juifs, de tous les excommuniés de la veille des citoyens ; qui, enfin, affranchira l'esprit laïque du joug" ecclésiastique. Puis, qu'était-elle, cette Église qu'ils attaquaient? Elle détenait le quart environ du territoire français; elle morigénait les rois en leur donnant des confesseurs aussi sévères en matière d'orthodoxie qu'indulgents en matière de moralité; elle excitait le fanatisme dévot par de faux miracles, tels que ceux du Sacré-Cœur et ceux du diacre Paris ; elle était représentée au ministère par une pourriture, le cardinal Dubois ; elle avait à sa tête comme prélats des courtisans et des viveurs ; elle lançait dans tous les boudoirs des bataillons de petits abbés frivoles et débauchés; enfin, infatigable persécutrice de la pensée, elle mettait le comble à ses scandales par les excès de son intolérance. C'est elle qui, entre autres exploits, faisait brûler des livres de Diderot et le faisait emprisonner lui-même au donjon de Yincennes.

Apôtres du droit, de la liberté et de la raison, les encyclopédistes font une guerre opiniâtre au privilège, à la tyrannie, à la tradition. Ils n'ignorent pas que, malgré les tempéraments indispensables auxquels ils se résignent, ils encourent flétrissures et condamnations. Mais que leur importe? Ils ont confiance en l'avenir. Volontiers, comme jadis les huguenots, ils diraient de leurs adversaires : « Vérité leur défaut, vérité les menace, vérité les pourchasse, vérité les épouvante ; et par elle, en bref, leur règne sera détruit à jamais. »

Ce n'est pas eux qui se seraient approprié le mot du

Page 1