L'ESPRIT MILITANT ET PLÉBÉIEN DES ENCYCLOPÉDISTES
moine de Rabelais : Remplissons notre office tant bien que mal ; disons du bien de M. le Prieur, et laissons aller le monde comme 'il va, mot que Fontenelle reprenait pour son compte quand il prononçait cette parole égoïste et sacrilège : « Si j'avais la main pleine de vérités, je me garderais bien de l'ouvrir ». Les encyclopédistes, sauf certaines exceptions, n'eurent garde de se méfier ainsi de J a vérité et de mépriser ainsi l'humanité. L'idée maîtresse qui les inspira était que la vérité est bonne à répandre partout et qu'elle guérit tôt ou tard les blessures qu'elle peut faire. Pas plus que d'autres ils ne se montrèrent infaillibles; mais ils furent de ceux qui disent ce qu'ils pensent, et ils honorèrent la raison en ayant pleine foi en elle.
Je ne sais quel seigneur disait à propos de Diderot et de ses compagnons de lutte : « C'est incroyable ; on ne parle que de ces gens-là, gens sans état, qui n'ont point de maison et logent au grenier. On ne s'accoutume pas à cela. » Il fallut bien s'y accoutumer.
Diderot était le fils d'un coutelier ; d'Alembert était un enfant trouvé. Ces hommes, sortis de bas, frayaient avec les beaux seigneurs ; mais il arrivait que les beaux seigneurs leur rappelaient qu'ils étaient des manants. On sait comment un duc de Rohan put impunément faire bàtonner le fils Arouet par ses laquais. Misérables revanches de la médiocrité titrée contre le mérite sans nom ! •
Qu'ont donc de commun le génie et la gloire avec ces distinctions que l'autorité et l'opinion imaginent entre les petits et les grands ? Le peuple, qu'à la cour on appelait la canaille, fut toujours riche en hommes supérieurs. C'est parmi les plébéiens d'humble naissance que se
recrutent en majorité les aristocrates de la pensée. La tradition ne fait-elle pas d'Homère un mendiant? Plaute et Térence, Esope et Épictète ne furent-ils pas des esclaves? Cardan, Galilée, Érasme, Léonard de Yinci, Delille, Courrier, Girardin, Dumas, ne furent-ils pas des bâtards? Sixte-Quint ne fut-il pas un gardeur de pourceaux; Franklin, un ouvrier imprimeur ; Fulton, un apprenti joaillier ; Herschell, un musicien des rues ; Canova, un valet? Ne savons-nous pas que Socrate était le fils d'un forgeron; Euripide, le fils d'une marchande de légumes ; Horace, le fils d'un affranchi ; Shakspeare, le fils d'un marchand de laines ; Copernic, le fils d'un boulanger ; Christophe Colomb, le fils d'un cardeur ; Luther, le fils d'un bûcheron; Amyot, le fils d'un corroyeur; Rembrandt, le fils d'un meunier; Bernard Palissy, le fils d'un laboureur; Molière, le fils d'un tapissier; Quinault, le fils d'un mitron ; Jean-Baptiste Rousseau, le fils d'un cordonnier; Fléchier, le fils d'un fabricant de chandelles ; Massillon, le fils d'un tanneur; Kant, le fils d'un sellier; Laplace, le fils d'un paysan ; Stéphenson, le fils d'un mineur ; Cook, le fils d'un fermier ; Yolta, un enfant élevé par la charité ? Mais pourquoi tous ces noms ? Ne suffirait-il pas de citer Jésus, le fils du charpentier?
Ce fut l'originalité du xvme siècle de rallier sous une même bannière des penseurs isolés, et d'organiser le parti philosophique. Où il n'y avait jadis que des voix perdues, surgit une puissance devant laquelle les puissances du passé ne pourront tenir.
Dans le grand atelier philosophique les idées sont
diverses ; et il s'en faut, par exemple, que Voltaire s'accorde avec Rousseau, ou Diderot avec Montesquieu. Mais les tendances sont communes; et la substitution de l'esprit scientifique à l'esprit théologique, l'émancipation de la pensée, le culte de la raison sont la marque baptismale des Pères de la nouvelle Eglise.
Tant s'en faut qu'ils soient purement sceptiques et négateurs, comme on l'a dit bien des fois. L'ardent désir de rendre l'humanité meilleure et plus heureuse est l'àme de leurs œuvres. A l'encontre de toutes les oppressions, ils revendiquent l'inviolabilité de l'individu ; mais en même temps ils évitent les excès de l'individualisme; ils veulent que l'État, au lieu de rester indifférent, ait à cœur la formation et le progrès de la personne humaine, non moins que sa protection, soit dans l'ordre moral, soit dans l'ordre politique, soit dans l'ordre économique. Ils disent le droit et ils s'évertuent à préparer son triomphe.
Théâtre, histoire, romans, contes, apologues, toutes les formes de la littérature deviennent des armes contre les superstitions et les tyrannies du passé. La poésie n'est plus que le véhicule de la philosophie. Pensée et parole sont des arcs destinés à lancer, comme autant de flèches, des actes qui changeront la face de l'Europe.
La gigantesque entreprise du renouvellement social est l'universel souci des âmes, et fait naître, dans les multitudes, une force nouvelle avec laquelle il faudra compter : l'opinion publique. C'est elle qui assurait des milliers et des milliers de lecteurs clandestins aux livres proscrits par le pouvoir; c'est à elle que Y Esprit des lois, œuvre si compacte et si sérieuse, avait dû d'avoir jusqu'à vingt-deux éditions en dix-huit mois; c'est elle
qui fit triompher bon gré mal gré sur la scène, avec un éclat inoubliable, la plus cinglante critique des préjugés et des institutions, le 27 avril 1784, jour de la première représentation de cet endiablé Mariage de Figaro où étaient évoquées, avec des mots à l'emporte-pièce, toutes les révoltes des consciences en éveil.
Dix-neuf ans auparavant, en 1765, le Philosophe sans le savoir, ce chef-d'œuvre du drame bourgeois, avait conquis de même le public, malgré les censeurs et la cabale, sous le patronage de Diderot. Dans cette pièce éminemment philosophique, le père de famille apparaissait exempt de dureté non moins que de débonnaireté, également incapable de l'arbitraire, des rigueurs, des tyrannies familières aux pères de Fancien régime, et des faiblesses devenues depuis trop à la mode ; les négociants étaient exaltés comme les hérauts du pacifisme, et comparés à des fils de soie qui lient ensemble les nations, en attendant que s'impose, de par les nécessités mêmes du commerce, la fraternité universelle ; l'égalité des classes était proclamée ; et à l'éloge du négociant qui est rhomme de l'univers (car « il sert toutes les nations, et en est servi »), du magistrat qui fait parler les lois, du guerrier qui défend la patrie, se joignait cet enseignement que la droiture, l'honneur, la probité, font le vrai gentilhomme. Mais quel chemin parcouru de l'œuvre discrète de Sedaine à l'œuvre retentissante de Beaumarchais î Le programme de la Révolution est désormais dans toutes les bouches.
Au xixe siècle, un éminent philosophe catholique, Bordas-Dumoulin, d'accord avec le grand historien protestant Macaulay, devait reconnaître que les encyclopé-
distes, prêchant la tolérance, la liberté et la fraternité, étaientplus chrétiens que Bossuet défendant l'intolérance, l'esclavage et la théocratie. Mais, au xvme siècle, les maîtres du moment ne l'entendaient pas ainsi. L'avocat général Orner Joly de Fleury, quand il requérait auprès du Parlement contre les encyclopédistes, disait : « C'est une société formée pour soutenir le matérialisme, pour détruire la religion, pour inspirer l'indépendance et nourrir la corruption des mœurs. »
En même temps, ce promoteur des persécutions constatait que les écrits des philosophes, sitôt devenus publics dans la capitale, se répandaient comme un torrent dans les provinces. De son propre aveu, ni l'atelier de l'ouvrier, ni la chaumière du paysan n'échappaient à la contagion. En vain supprima-t-on, en 1752, les deux premiers volumes de Y Encyclopédie, comme tendant à établir l'esprit de révolte et d'incrédulité ; en vain essaya-t-on, à plusieurs reprises, d'arrêter la continuation du monumental dictionnaire ; en vain partaient en guerre contre les philosophes des écrivains de talent tels que Guénée, Fréron et Palissot, des folliculaires sans scrupule tels que les Desfontaines, les Nonotte, les Patouillet, d'infatigables journalistes tels que les jésuites du Journal de Trévoux et les jansénistes des Nouvelles ecclésiastiques, des prélats tels que les archevêques de Lyon et de Paris, convertissant leurs mandements en réquisitoires ; en vain pleuvaient les lettres de cachet emprisonnant les agitateurs de l'esprit public, depuis Voltaire jusqu'à Beaumarchais; en vain s'allumaient les bûchers où étaient brûlés les mauvais livres de ces cuistres qui osaient faire la leçon aux prêtres et aux rois ; le grand parti des lumières allait toujours de l'avant; il
ne tenait aucun compte de la prudhommesque formule du chancelier Séguier : « Quand la loi a parlé, la raison doit se taire » ; même au sein de ce clergé qui les dénonçait, de cette Sorbonne qui mettait leurs écrits à l'index, de ces parlements qui décrétaient contre eux, les philosophes gagnaient des adeptes ; ils multipliaient surtout leurs conquêtes dans le monde des jurisconsultes, héritiers de ces légistes qui furent en France les grands artisans de l'unité nationale et de l'ascension des classes moyennes, futurs auteurs des mémorables rapports sur lesquels sera édifiée la grande œuvre de la Constituante et de la Convention.
L'illustre Malesherbes, chargé de la direction générale de la librairie depuis 1750, protégeait secrètement les philosophes qu'il avait charge de poursuivre, et, plus sage que tels d'entre eux qui, entraînés par l'enivrement de la lutte, auraient admis la persécution contre leurs adversaires, il rêvait d'étendre à tous les écrits les principes de la liberté.
Une poussée irrésistible emportait ici et là des nobles et des prêtres dans le même mouvement qui était imprimé à la bourgeoisie ; et les privilégiés applaudissaient aux excitateurs de la tempête où allaient sombrer leurs privilèges, sinon tomber leurs têtes.
Trop souvent les préjugés et les superstitions font des femmes les complices de toutes les réactions. Au xviii6 siècle, elles collaborèrent en grand nombre à l'œuvre de progrès. La mode vint d'ouvrir partout des salons et d'y acclimater les causeries philosophiques. Parmi les frivolités et les galanteries, que d'esprit dépensé, que de thèses hardies soutenues î Les propositions qui de-
vaient être codifiées dans les assemblées révolutionnaires étaient déjà discutées dans des entretiens où présidaient Mme d'Épinay, Mme de Lambert, Mme d'Houdetot, Mme Geoffrin, Mme du Deffand, Mlle de Lespinasse, Mme Necker, Mme Stuard. Les salons devinrent, avec les cafés, les laboratoires de l'esprit public.
C'est surtout chez Mlle de Lespinasse, la grande passionnée, et chez Mme Geoffrin, la bourgeoise idéale, que les philosophes établirent leur quartier général.
Mlle de Lespinasse fut la poésie vivante, en un temps où le goût exclusif du vrai, clairement, logiquement et agréablement présenté, faisait prévaloir le prosaïsme, avec ses inévitables sécheresses ; elle réunit les hôtes les plus illustres et entretint autour d'elle l'amour de tous les progrès, la haine de tous les despotismes.
Mme Geoffrin, malgré ses petits travers de snobinette, eut le sentiment profond de ce qu'il y avait de justice et d'humanité dans les idées nouvelles ; dépensa bravement cent mille écus pour soutenir Y Encyclopédie ; passa maîtresse en l'art d'attirer, de retenir, de discipliner, dans son petit royaume de la rue Saint-Honoré, les grands hommes du temps ; et, à force de tact, de grâce, de bonté, fit de ses dîners du mercredi un rendez-vous célèbre dans toute l'Europe.
l'action du parti philosophique a l'étranger
Paris était devenu la capitale du monde civilisé. Ses beaux esprits donnaient le ton aux peuples, par delà les Alpes et le Rhin. Les souverains eux-mêmes subissaient l'influence de la philosophie française ; et Voltaire cons-
tatait joyeusement qu'elle gagnait de plus en plus du terrain, depuis Arkhangel jusqu'à Cadix.
C'est que, comme l'a remarqué Joseph de Maistre, l'esprit de prosélytisme est un caractère distinctif du peuple français. Ce peuple a l'ardent besoin d'étendre au loin Faction des idées dont il est possédé. C'est le peuple missionnaire par excellence. La moindre opinion qu'il lance sur l'Europe est un bélier poussé par des millions d'hommes.
Du moment où le bien apparaît à travers le vrai, le cœur des Français s'éprend; leur imagination s'échauffe.
Ils ne conçoivent pas seulement la vérité ; ils Faiment ; ils ont besoin de la faire aimer. Elle ne saurait les attirer à moitié ; elle les prend tout entiers. Elle vit en eux ; ils brûlent de la faire vivre en autrui.
Et comme ils sont bien servis, dans leurs campagnes de propagande, par cette langue si foncièrement ennemie du vague, de l'équivoque, des à peu près, que Rivarol a pu dire : « La langue française est la seule qui ait une probité attachée à son génie » !
La France qui, au siècle précédent, avait tenu le sceptre de l'art, tient maintenant le sceptre de la pensée ; et les hardiesses rénovatrices de ses philosophes lui confèrent une royauté qui la dédommage des défaites, hélas ! trop fréquentes, subies par les armées du roi. Le parti des lumières se fait un auditoire de toutes les nations. Il ne donnera pas seulement naissance à une France nouvelle ; il donnera naissance à un monde nouveau.
Les peuples Scandinaves, surtout les Norvégiens, si avancés dans les institutions de justice et de liberté, ont maintes fois reconnu qu'ils reçurent de la France leur
première éducation philosophique. Au xvin6 siècle, en Danemark, en Suède, en Norvège, les esprits cultivés se pénètrent des pages où les encyclopédistes opposent au tableau des abus du passé l'esquisse des réformes de l'avenir. Le roi de Danemark Christian VII et le roi de Suède Gustave III font partie de cette cour de rois qui encensent dans Voltaire le roi du siècle.
Même élan chez les Polonais. Quand il écrit au patriarche de Ferney : « Je prie tous les jours l'Etre des êtres qu'il prolonge vos jours si précieux à l'humanité », le monarque suédois est l'écho du roi de Pologne lui écrivant : « Tout contemporain d'un homme tel que vous, quinevousapas connu, doitse trouver malheureux».
L'Espagne et le Portugal, au siècle de Voltaire, ont par intervalles des gouvernants imprégnés de la philosophie nouvelle, et l'esprit d'examen pénètre dans ces pays latins si longtemps livrés à l'obscurantisme théocratique.
Au prix de mesures rigoureuses, le marquis de Pombal impose ses réformes aux Portugais. En même temps qu'il crée des écoles populaires gratuites, il expulse les jésuites, destinés à être la milice de la contre-révolution après avoir été la milice de l'anti-protestantisme.
Sans doute, la très monarchique et très catholique Espagne est demeurée le grand foyer de la résistance à l'esprit moderne. Mais, malgré les efforts accumulés pour exterminer les dissidents, proscrire la philosophie et faire le vide dans les cerveaux, des velléités d'une vie nouvelle s'y manifestent. Dès 1778, grâce à la pousfrancaise. il jse trouve en Espagne un ministre, le comte d'Aranda, qui ose s'attaquer aux jésuites et même à l'Inquisition.
I a iiik. — Porcs de la Révolution. 36
D'autre part, les petits États d'Italie s'inspirent de la philosophie française, dans leurs réformes libérales et philanthropiques. Gondillac devient le précepteur du due de Parme. Il écrit pour son élève un docte Cours d'études d'où se dégage la pensée du siècle, qui est qu'hommes et peuples, dirigés par la réflexion, doivent réformer l'habitude pour remonter à la nature.
L'abbé Galiani, l'économiste libéral qui a écrit les Dialogues sur le commerce des blés et le Discours sur les monnaies, le spirituel causeur dont les salons se répètent les mots fins et paradoxaux, parfois profonds, ne comprend pas, lui enfant de Naples, qu'on puisse vivre ailleurs qu'aux bords de la Seine, là où c'est la mode de philosopher, et maints Italiens, naturalisés français, pensent comme lui. Les Italiens distingués excellent à parler le français, de même que, dans les pays allemands, le prince de Ligne, lieutenant générai des armées autrichiennes, et Frédéric II, roi de Prusse, manient assez bien notre langue pour être les émules de nos plus notables écrivains.
BeccariaetFilangieri, gloires de leur pays, s'enorgueillissent d'être les fils de la philosophie française. Tous deux proclament qu'en Italie on ne peut entendre prononcer sans émotion les noms des penseurs de la France. « Hommes illustres, s'écrie Beccaria, vos ouvrages immortels sont ma lecture constante. Le jour et la nuit, je les médite. » A leur exemple, le grand poète de l'Italie, Garducci, s'écriera de nos jours : « 0 livres de Voltaire et de Rousseau, de Diderot et de Gondorcet, vous qui avez libéré le genre humain et révolutionné le monde, misérable qui vous renie ! Malheureux qui vous méconnaît ! »
Dans la Toscane, le duc Pierre Léopold essayait d'implanter autour de lui de grandes réformes, en partie prématurées ; et à ceux qui le louaient de ses innovations, il répondait : « Je ne fais qu'appliquer ce que d'autres ont conçu. J'ai pris toutes mes idées dans les livres français. »
C'était la singularité de ce temps qu'à peu près dans tous les Etats, hors dans le royaume de France, les souverains, en avance sur leurs peuples, se piquaient de donner vie aux conceptions de nos philosophes. Partout on faisait la chasse aux abus signalés dans les livres français ; et la France les perpétuait.
La Corse demande à Rousseau d'être son législateur.
La Pologne, de même, invite l'auteur du Contrat social à tracer pour elle le plan d'une constitution.
A la tête de la Russie est la grande Catherine, qui, tout en restant très autocrate, s'applique à franciser les Moscovites; entretient un commerce intellectuel avec les plus éminents encyclopédistes ; attire à Pétersbourg des Français illustres ; prodigue les louanges à Voltaire, à d'Alembert, à Diderot.
L'astucieuse impératrice tient à montrer qu'elle est dans le mouvement: elle prêche la tolérance; elle formule, dans son français fantaisiste, de belles idées sur l'éducation. Mais, au fond, cela l'accommode que les masses demeurent barbares, ignorantes et superstitieuses.
N'empêche que la bonne semence est jetée. Elle fructifiera, d'abord parmi les. membres de la haute aristocratie, puis dans le peuple. Etudiants et étudiantes se mettront à l'école des philosophes français, missionnaires de la Révolution. De plus en plus, dans la mystique Russie, les dévots de l'autocratie feront place aux
soldats de la liberté, dont la lointaine vision suscitera par milliers les apôtres et les martyrs héroïques, en attendant le jour du réveil définitif.
On peut dire que l'influence de la philosophie française sur l'âme russe fut plus grande que son influence sur l'âme anglaise. Sans doute, entre l'Angleterre et la France, il y avait d'incessants échanges d'idées. Chacune des deux nations prêtait et empruntait à l'autre. Les livres de Locke, de Newton de Shaftesbury, de Bolingbroke, furent popularisés en France; et ceux de Voltaire, de Montesquieu, de Rousseau, de Diderot, furent popularisés en Angleterre. Et néanmoins il s'en faut que l'empreinte des idées françaises se gravât profondément chez nos voisins d'Outre-Manche Sans doute un Hume, un Gibbon, un Blakstone se montreront fortement teintés de notre philosophie. Mais le traditionalisme anglais ne se laissera guère entamer ; et on verra bientôt fleurir cette école écossaise qui, avec sa circonspection et ses tempéraments, fut une réaction contre les audaces de nos penseurs.
Ce n'est pas sans quelque raison que Jefï'erson jugeait les Anglais incapables de s'élever d'eux-mêmes aux idées hardies professées par les publicistes français. Voici comment il l'expliquait: « Apaisés et engourdis pour ainsi dire par une demi-réforme politique et religieuse, les Anglais ne sont excités par rien de ce qu'ils voient ou de ce qu'ils sentent à mettre en question les préjugés subsistants. Un Français, au contraire, ne rencontre partout où il porte son regard, sur le trône comme sur l'autel, que de monstrueuses absurdités qui éveillent son esprit, l'excitent à penser et à examiner à fond toutes choses. » D'où cette conclusion que les écri-
vains de France étaient amenés à s'affranchir de tous les préjugés, parla surabondance même des préjugés.
Joignez à cela qu'au lieu d'être refrénés par le perpétuel souci de rester pratiques, les Français, foncièrement idéalistes, une fois que leur pensée a pris son élan, la suivent partout où elle les mène.
Le cas de l'Angleterre fut un peu le cas de la Suisse, elle aussi en avance sur nous dans la voie des réformes. La terre ou avaient trôné Swingle et Calvin donne Rousseau à la France ; mais elle tient à ne pas laisser démanteler par les idées nouvelles la vieille forteresse de son piétisme chrétien.
Toutefois, si bien qu'elle se garde, l'importation des vues capitales de nos philosophes ne laisse pas de s'y produire, de même qu'en Hollande. Ni le grand éducateur Pestalozzi, ni le grand historien Mûller, ni le grand physiologiste Haller, ni Lavater, l'inventeur de l'art de connaître les hommes par la physionomie, n'auraient été ce qu'ils furent sans des influences venues de l'autre côté des Alpes.
Il n'était pas un coin de l'Europe où n'étendît ses ramifications la république des libres esprits enrégimentés sous le drapeau de la philosophie française. Même dans le monde oriental, il se forma une minuscule élite tributaire de nos penseurs. C'était une première ébauche de ce parti des jeunes Turcs qui, de nos jours, a entrepris d'édifier une Turquie moderne, sans effusion de sang, avec la seule arme de l'idée et du patriotisme, et qui, malgré mille obstacles, par des miracles d'ingénieuse propagande, initie au rôle de citoyens des sujets que l'ignorance séculaire de leurs droits et la résignation à tous les attentats du pouvoir avait habitués à une sorte
d'état de mort. Aussi voyons-nous qu'en divers endroits de leurs écrits, les auteurs du mouvement dont s'émerveille l'univers ont salué dans la révolution ottomane la fille de la Révolution française ; et lorsque, le 8 décembre 1908, Constantinople enthousiasmé célébra la naissance de l'ère nouvelle, c'étaient des drapeaux français qui flottaient, à côté des drapeaux turcs, à la tête du gigantesque cortège où soldats et civils, fraternellement unis, acclamaient, avec une joie délirante, le régime d'union et de progrès qui, par des réformes dont bénéficieront tous les Ottomans, qu'ils soient Européens ou Asiatiques, juifs, chrétiens ou musulmans, tend à supprimer les intolérances fondées sur les distinctions de race et de religion, à établir les libertés nécessaires, et à garantir l'égalité de tous devant la loi.
En 1776, aux grandes voix des Voltaire et des Rousseau, un puissant écho répondit par delà l'Atlantique. Les Américains, s'afïranchissant du joug anglais, se constituaient en république indépendante, au nom des lois de la nature et du Dieu de la nature.
Leur immortelle Déclaration proclamait, comme vérités évidentes, que les hommes sont créés égaux; qu'ils ont droit à la vie, droit à la liberté, droit à la recherche du bonheur; que les gouvernements sont établis pour garantir ces droits inaliénables ; que le pouvoir des gouvernants émane du consentement des gouvernés, et que, lorsqu'une forme de gouvernement cesse d'atteindre son but, le peuple a le droit de la modifier ou de l'abolir.
Jamais révolution ne fut accomplie si vertueusement et par des hommes si purs. Dans ces héritiers de Luther, de Knox et de Calvin, il y avait avant tout la bonne sève
du puritanisme protestant, profondément autonomiste1; mais il s'y ajoutait l'inspiration des penseurs anglais du xvne siècle et aussi le rayonnement de cette philosophie française qui fut l'âme du xvme siècle. L'histoire ne nous montre pas seulement le républicain La Fayette devenu le héros de l'Indépendance américaine et le théiste Franklin devenu l'homme le plus populaire de Paris; elle nous montre aussi le philosophe Mabby, ce clair de lune de Rousseau, invité à assister de ses lumières les législateurs américains lors du Congrès de 1783, et Jefferson puisant dans Beccaria, écho de nos philosophes, sa théorie des lois pénales.
C'est sur la puissance de l'idée qu'est fondée l'unité de cette démocratie anglo-saxonne où ont afflué des multitudes si diverses de colons, de bannis, d'aventuriers, venus de tous les points du monde.
Les auteurs de la révolution d'Amérique, comme ceux de la révolution d'Angleterre et de la révolution des Pays-Bas, étaient des hommes dont le caractère avait été trempé dans les eaux vives de la Réforme. L'émancipation religieuse les avait préparés de longue date à l'émancipation politique ; et l'organisation républicaine établie dans l'Eglise appelait comme corollaire l'organisation républicaine dans l'Etat. Initiés à l'esprit d'indépendance, convaincus que le premier devoir de la personne humaine est d'affirmer ses droits, opposant à la souveraineté des princes la souveraineté de la nation, ils condamnaient la tyrannie monarchique non moins que la tyrannie papale.
Tout autres sont les peuples façonnés aux servitudes
I. Voir La Pensée moderne, de Luther à Leibniz. Pages 460 et suiv.
u08 DIDEROT ET LES ENCYCLOPÉDISTES
sociales par l'obéissance passive dont le catholicisme fait une loi à ses sujets. A moins qu'ils ne secouent le joug religieux auquel semble indissolublement attaché l'ancien régime, on les voit se montrer réfractaires au régime nouveau. C'est ainsi que, dans la catholique Autriche, la bonne volonté d'un souverain, que dupait la vieille chimère du bon tyran, vint se heurter à une force d'inertie qui paralysa la plupart de ses initiatives.
Joseph II s'était mis en tête de fonder son gouvernementsurla philosophie. Il débuta parl'édit de tolérance qui arrachait protestants et juifs aux griffes de la persécution et pourvoyait à ce que personne n'eût à souffrir pour sa croyance. « Le fanatisme, disait cet excellent prince, ne doit plus être connu dans mes Etats que par le mépris auquel je le voue. » Institution du mariage civil, suppression du servage, proclamation de la liberté de la presse, rénovation religieuse et politique, l'empereur Joseph crut pouvoir tout réaliser à la fois et par lui-même, sans donner la parole au pays. La fureur du bien public le possédait. Il multiplia les édits novateurs avec une fièvre désordonnée; et son œuvre trop arbitraire ne put être durable.
Encore plus que l'empereur d'Autriche, le roi de Prusse était épris de la culture française. Il attira près de lui nos philosophes et nos savants; il donna la préférence à notre littérature et àfc notre langue sur celle de son pays; et, grâce à lui, les' Français, alors partout recherchés comme des maîtres dans tous les ordres d'activité, intellectuelle, artistique, mécanique, trouvèrent particulièrement accueil auprès de l'aristocratie allemande. Aux yeux de Frédéric, si les vaincus de Rosbach n'avaient pas l'hégémonie politique, ils avaient sans conteste
L'ACTION DU PARTI Pi*4L0S0PHIQUE A L'ÉTRANGER SG9
l'hégémonie morale ; et Paris était le centre des intelligences. Il n'avait qu'un rêve : faire de Berlin un autre Paris.
D'une part, Frédéric se piquait de donner la main à Voltaire défendant la morale du désintéressement contre Helvétius, l'existence de Dieu contre d'Holbach, l'immortalité de l'âme contre La Méttrie. D'autre part, les conceptions réformistes des penseurs français lui inspiraient des paroles d'admiration. Mais cette admiration restait platonique. Tant s'en faut que Frédéric ait été l'homme de ses écrits. Il a été avant .tout l'homme du caporalisme. Peut-on imaginer rien de plus machiavélique que ce grand trompeur, ce grand tueur d'hommes, composant YAntimachiaoel ?
Quoi qu'il en soit, Finfluence philosophique de la France sur l'Allemagne fut profonde. Rousseau en particulier excita de profonds enthousiasmes et fît école.
Tandis que l'auteur de la Raison pure, de la Raiso?i pratique, des traités sur la Religion rationnelle, sur Y Education, sur le Droit, sur la Paix perpétuelle, convertira en formules didactiques et approfondira les données capitales de la philosophie française, l'auteur des Brigands, de don Carlos, de la Conjuration de Fiesque, revêtira de la forme dramatique les généreuses aspirations qui aboutirent au grand drame de la Révolution.
Le propre des âmes germaines est de se complaire aux beaux rêves philosophiques, et, après avoir bien rêvé, de s'accommoder aux réalités traditionnelles. On s'engage, par de docles spéculations, dans l'idéalisme et dans le rationalisme le plus hardi; mais, par la pratique de tous les jours, on demeure fidèle à l'orthodoxie monarchique et à l'orthodoxie protestante.
N'y aura-t-il pas un réveil des volontés? Apres avoir tant de fois contemplé en imagination les larges horizons de la liberté, ne se lassera-t-on pas de rester embourbés dans l'ornière des vieilles servitudes? C'était l'opinion de Mazzini que l'Allemagne étonnerait le monde, si un jour le divorce y cessait entre la pensée et l'action.
En tout cas, on ne peut concevoir un plus merveilleux épanouissement d'idées et d'hommes de génie que celui dont les Allemands ont donné le spectacle, au seuil du xixe siècle profondément marqué de leur forte empreinte. Il suffît de citer, à côté des deux maîtres poètes Schiller et Gœthe, les immortels penseurs, Kant, Herder, Fichte, Jacobi, Hégel, Schelling, Humboldt.
De cette pléiade d'étoiles doivent partir les premiers rayons de la pensée nouvelle, de plus en plus mise en lumière, depuis Kant jusqu'à Tolstoï, par l'élite des philosophes de l'Allemagne, de la France, de l'Angleterre, de l'Amérique, de la Suisse, de l'Italie et de la Russie, fusionnant dans un fécond éclectisme la pensée antique, la pensée chrétienne et la pensée moderne, sous la triple poussée du mouvement révolutionnaire, du mouvement socialiste et du mouvement scientifique *.
C'est chose frappante qu'au lendemain même de l'époque où la plupart des princes de l'Europe mettaient leur amour-propre à passer pour réformateurs et à se choisir des ministres philosophes, il se fît une coalition des grands Etats européens contre la France révolutionnaire.
Si on réfléchit, tout s'explique. Les souverains avaient
1. La Pensée nouvelle, de Kant à Tolstoï (en préparation). Félix Alcan, éditeur.
été fascinés par l'habile tactique de Voltaire flattant toutes les puissances, même le pape, pour assurer libre carrière à sa propagande. Les uns, très sincèrement, furent plus ou moins conquis ; les autres sentirent qu'il fallait faire sa part à ce besoin de réformes qui couvait partout. Leur conviction commune était que les progrès qu'ils réalisaient tourneraient au profit de leur pouvoir.
En prenant l'initiative de certaines améliorations, on espérait prévenir les violences des foules. Mais, quand on vit se déchaîner en France les passions populaires, la complaisance fît place à la défiance et à la haine. Dans les cours, on jugea décidément dangereux et funestes ces hommes qui, encourageant les hardiesses de la raison, voulaient qu'on examinât tout librement, au lieu de croire aveuglément; qui détachaient les intelligences des affirmations métaphysiques et des préjugés traditionnels ; qui ébranlaient la résignation religieuse des masses, faites, depuis des siècles, à supporter patiemment leurs maux présents comme gage de félicités futures ; qui dévoilaient les abus malfaisants du pouvoir royal et du pouvoir sacerdotal appuyés l'un sur l'autre ; qui en appelaient enfin à la souveraineté du peuple sommé de connaître ses droits, de les proclamer et de les défendre.
Voilà les princes partis en guerre contre ces doctrines subversives qui ne se produisent que d'hier, et dont les adeptes sont partout ; les voilà alignant leurs bataillons contre la France, foyer de l'incendie qui menace trônes et autels. Impuissantes fureurs. L'esprit nouveau, dont seules les hautes classes avaient d'abord senti le souffle, pénètre au cœur des peuples. Là où son expansion est arrêtée, on comprend bien que ce n'est que pour un temps. Sa force est irrésistible. Il devient manifeste que
les philosophes du xvme siècle ont ouvert une ère nouvelle dans les annales de l'humanité. L'orientation de l'Europe est changée. Tous les grands novateurs considéreront la France comme leur patrie intellectuelle et comme la mère du monde moderne.
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A côté des esprits analytiques, il y aura toujours des esprits contemplatifs. A côté des raisonneurs, il y aura toujours des enthousiastes. A côté des chercheurs, il y aura toujours des charlatans.
Il faut songer à cette fatalité de la nature humaine pour comprendre qu'en plein xvine siècle la folie mystique des convulsionnaires se soit donné carrière, et qu'un Martinez Pasqualis avec son illuminisme cabalistique, un Mesmer avec son magnétisme animal, un Cagliostro avec sa magie; aient pu obtenir en France un succès analogue à celui qu'obtenaient ailleurs un Swédenborg avec ses visions et un Gassner avec ses exorcismes.
Maints d'entre les plus incrédules se montrèrent les plus crédules.
L'histoire a souvent de ces réactions. L'esprit d'une époque n'est jamais tout d'une pièce. Il se produit de grands écarts. Un moment on croirait à un recul définitif. Ce n'est qu'une halte pour s'élancer plus avant.
Pendant une partie du xvme siècle, il advint pour les convulsions, le magnétisme et la magie, ce qui est
advenu en d'autres temps pour les tables tournantes. La manie de quelques-uns se communiqua au grand nombre. Les sentiments sont contagieux. On est surexcité, et on surexcite. La peinture vive d'un certain état d'âme suffît pour développer cet état chez beaucoup. Ainsi l'histoire imaginaire du suicide de Werther a provoqué en Allemagne une foule de suicides ; et Ton peut vérifier journellement que la publicité donnée à un crime, accompagné de circonstances saisissantes, engendre des crimes semblables.
Certain janséniste vit guérir sa jambe malade après avoir multiplié les pieuses stations au cimetière Saint- Médard où était enterré le diacre Paris. Des dévots, témoins des convulsions dont il donnait périodiquement le spectacle, se mirent à l'imiter. Hommes et femmes, surtout les femmes, s'agitaient, hurlaient, se roulaient à terre, près de la tombe du saint. On se foulait aux pieds, on se frappait, on se flagellait mutuellement. Il y avait même des crucifiements sensationnels qui témoignaient à quelle étonnant excès peut atteindre la puissance de souffrir, quand le fanatisme aiguillonne les âmes.
De ces séances .étranges, et des miracles qui étaient censés les accompagner, il fut dressé des procès-verbaux signés par des officiers, par. des membres du parlement de Paris, par des prêtres, par des évêques, se déclarant témoins oculaires.
Mais ni la majorité du clergé, hostile au jansénisme, ni les pouvoirs publics, mal disposés pour tout ce qui sentait l'hérésie, ne se montrèrent endurants vis-à-vis des fauteurs de prodiges. Il arriva même qu'un conseiller du parlement qui avait entrepris l'apologie des convulsionnâmes fut embastillé. La mascarade cessa. Toutefois, la