LES MÉRITES DE TURGOT
il, sont comme les fruits qui ne tiennent à l'arbre que jusqu'à la maturité. » Dans sa dernière lettre à Louis XVI, il pressentait la fin tragique de ce monarque, riche de bonnes intentions, mais dénué de virilité et toujours hésitant : « Sire, lui écrivait-il courageusement, on vous croit faible, et il est des occasions où j'ai craint que votre caractère n'eût ce défaut... N'oubliez jamais que c'est la faiblesse qui a mis la tête de Charles Ier sur le billot. »
Malesherbes a dit de Turgot : « Il a la tête de Bacon et le cœur de THospital ». De fait, jamais homme ne porta à plus haut point l'alliance des dons géniaux et des fortes vertus. Un feu secret le dévorait intérieurement, c'était le désir de contribuer au bonheur de l'espèce humaine. Même ses ennemis reconnaissaient la hauteur de son esprit et l'étendue de ses connaissances, sa probité sévère et son ardente philanthropie.
Un trait peindra ce rare honnête homme. Avant son intendance, au temps où il était maître des requêtes, Turgot avait été chargé d'élucider le cas d'un fonctionnaire accusé des plus graves manquements. Une lecture partielle du dossier l'ayant convaincu de la culpabilité du prévenu, il ne se pressa point d'achever une étude qu'il prévoyait devoir aboutir à des conclusions très dures pour un père de famille. Or, il advint que, quelque temps après, tout bien examiné à fond, l'innocence de l'inculpé lui parut prouvée. Il ne se contenta pas de la proclamer hautement et de faire rendre justice au fonctionnaire. Estimant lui devoir une réparation personnelle à cause de son retard, il alla lui présenter ses excuses et le força d'accepter une indemnité dont il fît les frais.
De bon conseil, indulgent, enjoué et tendre avec ceux qui l'approchaient, Turgot mérita que Dupont de Nemours
dît de lui : « Si jamais l'amitié a daigné habiter un temple sur la terre, c'était le cœur de Turgot... Aucun homme n'a aussi bien aimé ses amis. »
Administrateur, Turgot eut des indulgences pour les routiniers que ses innovations épouvantaient; mais il resta sans pitié pour les exploiteurs dont ses plans déjouaient les calculs. Il était grondeur à l'occasion et n'épargnait pas les sarcasmes. On put lui reprocher d'ignorer l'art de ménager les vanités et de céder sur de petites choses. Trop optimiste dans ses jugements sur les hommes, il se figurait volontiers que l'évidence devait les décider. Ce fut son faible de peupler le monde de belles âmes à l'image de la sienne.
Youé à l'état ecclésiastique par sa situation de cadet de famille, Turgot quitta à vingt-cinq ans la robe du séminariste, parce que ses réflexions aboutissaient à le détacher de plus en plus du catholicisme : « Je ne veux pas, dit-il, porter toute ma vie un masque sur le visage ». Au reste, il ne cessa jamais de révérer la religion chrétienne ; et il n'eut garde d'approuver certaines exagérations de ceux qui alors la combattaient. « Je voudrais, disait-il, un commentaire de la Bible, fait sans passion, et de façon à tirer du ;texte tout ce que Ton en peut extraire d'utile, comme monument historique précieux à beaucoup d'égards. » Il ajoutait cette, remarque, dont Voltaire aurait pu faire son profit : « L'envie de trouver dans la Bible des absurdités et des ridicules qui n'y sont pas diminue l'effet des absurdités qui y sont réellement en assez grand nombre pour qu'on n'en cherche pas plus qu'il n'y en a ».