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TURGOT ÉMANCIPATEUR DU TRAVAIL

Toute ville redoutait que l'écoulement des denrées hors de son enceinte fût pour elle l'appauvrissement ; et les Français de provinces différentes, quoique compatriotes, se traitaient en ennemis.

Chaque coin de France tenait surtout à garder son blé. . . Qu'il surabondât dans les greniers; qu'il y pourrît; qu'il fût donné aux bêtes, il n'importait. Le point était qu'on demeurât approvisionnés, le fût-on bien au delà du besoin, et les voisins fussent-ils affamés.

Au temps où l'abbé Terray était ministre des finances, Turgot, son subordonné, eut le courage de lui faire la leçon, dans ses éloquentes Lettres sur le commerce des grains. Il démontrait que, bien plus que toutes les réglementations et que les grands approvisionnements de blé faits par le gouvernement, la liber té serait le remède efficace pour corriger l'inégalité desrécolteset faire aller lesgrains là où ils manqueraient, au grand profit de ceux qui en possédaient au delà du nécessaire. C'était sa théorie que plus le commerce est libre, animé, étendu, plus le peuple est promptement, efficacement, abondamment pourvu. Une équitable uniformité s'établit peu à peu dans les prix. On ne saurait trop rappeler le grand axiome de Turgot : « La liberté générale d'acheter et de vendre est le seul moyen d'assurer,* d'un côté, au vendeur, un prix capable d'encourager la production; de l'autre, au consommateur," la meilleure marchandise, au plus bas prix ».

Devenu ministre lui-même, Turgot appliqua sa doctrine de liberté. Il attendait le bien-être général de l'essor que la suppression de toutes les entraves donnerait au commerce, et en particulier à l'agriculture. C'est dans l'agriculture, en effet, qu'il voyait, avec son maître Quesnay, la source essentielle de la richesse. Reprenant les exa-

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gérations des physiocrates, il opposait la classe productrice des agriculteursà la classe stérile des travailleurs de l'industrie et du commerce. « Le laboureur, disait-il, peut, absolument parlant, se passer du travail des autres ouvriers ; mais aucun ouvrier ne peut travailler, si le laboureur ne le fait vivre ».

Quand Turgot eut décrété la libre circulation des grains à l'intérieur du royaume, les sages applaudirent. « Enfin le bon sens triomphe, disaient-ils. Il sera permis à tout Périgourdin de vendre et d'acheter du blé en Auvergne ; et tout Champenois pourra manger du pain fait avec du blé de Picardie. Jadis les édits nous dépouillaient de la liberté naturelle. En voici un qui nous rend notre liberté. » Mais les innovations deTurgot, propres à prévenir plus tard les disettes et à centupler la richesse publique, ne pouvaient tout de suite porter leurs fruits ; et le commum peuple ne vit qu'une chose, c'est qu'il eut à pâtir d'une mauvaise récolte, pire encore que les précédentes.

Un autre édit deTurgot visait l'abolition delà corvée. Il voulait que désormais l'agriculteur pût librement faire circuler son blé, son vin, les produits de sa terre, sur des routes qui n'évoqueraient plus dans son esprit l'image de ces cruelles réquisitions auxquelles c'était l'habitude de le soumettre.

Chose encore plus importante, Turgot méditait de mettre un terme, par l'égalité des impôts, à ce scandale qui consistait à imaginer que l'épée du noble et la soutane du prêtre devaient assurer à l'un et à l'autre l'exemption de ces redevances dont les travailleurs subissaient le lourd fardeau. « Qu'est-ce que l'impôt ? disait-il admirable-

ment. Est-ce une charge imposée par laforce à la faiblesse? En ce cas, ce ne serait qu'une oppression dont les forts s'affranchiraient et dont les petits et les faibles seraient seuls à supporter le poids. L'impôt est la représentàtion des services que l'on reçoit. Et dès lors, plus on est élevé en situation et en fortune, plus on doit se tenir pour honoré d'en supporter sa part. Il est étrange de s'enorgueillir d'être exempt d'impôts comme gentilhomme, quand on voit exécuter la marmite du paysan. »

Décidément, Turgot était un penseur subversif. Et on comprend que l'avocat général Séguier Tait accusé de vouloir bouleverser la constitution du royaume, dont c'était le propre d'opposer, aux deux hautes classes de la noblesse et du clergé, la basse classe du peuple qui paie.

Cet honorable magistrat disait, en parlant de la liberté de l'industrie, lors du lit de justice tenu par le roi, le 12 mars 1774, pour forcer la main au parlement nullement disposé à enregistrer les édits de Turgot : « Cette liberté se changerait bientôt en licence; ce serait ouvrir la porte à tous les abus ; et cette source de richesse deviendrait un principe de destruction, une source de désordre, une occasion de fraude et de rapines, dont la suite inévitable serait l'anéantissement total des arts et des artistes, de la confiance et du commerce. La seule idée de détruire cette chaîne précieuse devrait être effrayante. » Le bon prophète !

l'humanitarisme di-: TURGOT

Peu importait à Turgot que la nouveauté de son langage et de ses initiatives déconcertât les tenants de l'ancien régime. Il ne voyait que le bien à faire. C'était

sa maxime que soulager les souffrances de Fhumanilé est le devoir de tous ; et il s'y employait tout entier.

Au temps de son intendance, ses lettres, ses démarches multipliées auprès des baillis, des curés et de toutes les personnalités influentes, nous le montrent luttant avec un zèle acharné contre les vices de la législation et les préjugés de l'opinion, appliqué à éclairer l'ignorance et à soulager la misère.

Il a en particulier à cœur de relever la situation des femmes. On le voit les occuper dans des ateliers de charité, ou leur procurer du travail à domicile. L'exclusion dont les institutions corporatives les frappent révolte son instinct de justice. Il veut que l'Etat facilite aux femmes les moyens de s'instruire, de travailler, de gagner leur vie; il revendique leur droit d'exercer toutes les professions Où il leur est possible d'être les émules de l'homme, voire ses supérieures; et, devenu ministre, il fait cette déclaration significative : « Nous voulons abroger ces institutions arbitraires qui repoussent un sexe à qui sa faiblesse a donné plus de besoins et moins de ressources. Elles semblent, en le condamnant à une misère inévitable, seconder la séduction et la débauche. »

Tout ce qui pouvait profiter au peuple passionnait Turgot. Le public lui dut une très utile transformation des messageries. Les turgotines, comme on les appela, avaient sur les autres voitures, très lourdes et très dispendieuses, l'avantage d'abréger les trajets de moitié et de les rendre moins onéreux, en même temps que plus agréables.

Bien entendu, malgré les indemnités allouées, la haine des capitalistes qui avaient la ferme des transports s'ajouta aux autres inimitiés soulevées par les réformes de l'infatigable philanthrope.

L'affranchissement de l'individu, voilà la grande revendication des penseurs du xvnr9 siècle. Beaucoup de ces penseurs, appartenant aux classes aisées, dont les membres pouvaient personnellement se suffire sans s'associer, se contentaient de protester contre l'intolérance, les privilèges, les monopoles, et de réclamer la liberté intellectuelle, la liberté civile et la liberté économique.

Mais quelques-uns, songeant à l'impuissance des déshérités du sort, allaient plus loin et parlaient de cette solidarité d'efforts qui donne vie à la liberté et fait sa force.

Il faut avouer que Turgot ne fut pas de ces derniers. Il lui manque d'avoir compris et affirmé la nécessité de joindre au développement le plus libre des individualités la plus grande facilité d'association des uns avec les autres.

Sans doute, Turgot s'en tient à la critique des monopoles, à la censure des associations privilégiées ; il ne dit rien qui exclue la formation d'associations libres, soumises au droit commum. N'empêche qu'on voudrait qu'il eût expressément opposé aux associations oppressives les associations purement protectrices.

Turgot constate quelque part que les ouvriers, par la concurrence qu'ils se font, sont obligés de baisser les prix à Venvi les uns des autres, et il considère comme fatal que le salaire des travailleurs se borne à ce qui est nécessaire pour se procurer la subsistance.

Eh bien, n'est-il pas juste que les salariés aient le moyen de se syndiquer, de façon à conquérir des améliorations sérieuses du sort qui leur est fait?

Peut-être est-ce aux lacunes de Turgot sur ce point,

non moins qu'à la réaction substituant l'initiative et la responsabilité de l'Etat aux initiatives et aux responsabilités individuelles, qu'il faut attribuer la tiédeur de la reconnaissance des travailleurs envers l'apôtre de la liberté du travail.

Cependant, Turgot était loin de se désintéresser de la cause des petits, lui qui voulut soumettre les classes privilégiées aux mêmes charges que le peuple; lui qui, dans son intendance de Limoges, au cours d'une disette, imposa aux riches l'obligation de pourvoir à la subsistance des pauvres.

Il admettait qu'on pût lever sur les riches des contributions extraordinaires; et il inclinait vers l'opinion qu'a exprimée Diderot, à la suite de Montesquieu et de Rousseau : « L'impôt ne doit tomber que sur celui qui est au-dessus du besoin. Celui qui est au-dessous est de la classe des pauvres et ne doit rien payer. »

Turgot se défendaitd'avoir le fétichisme de la propriété ; il admettait les expropriations motivées par Futilité publique; il montrait que le temps amène des révolutions faisant disparaître Futilité des fondations que leurs auteurs auraient voulues perpétuelles. « Si tous les hommes qui ont vécu, disait-il, avaient un tombeau, il aurait bien fallu, pour trouver des terres à cultiver, renverser ces monuments stériles et profaner les cendres des morts pour nourrir les vivants. »

Mais, malgré ces réserves, le principe de la propriété, fondée sur Fautonomie humaine et sur le travail, lui paraissait sacré ; et il proclamait qu'à ceux qui demandentcles mesures dolosives ou des confiscations arbitraires, il faut opposer une inébranlable résistance, en osant

leur dire : « Ce que vous demandez est une injustice ».

Le financier Law avait imaginé, au profit de la royauté, la mise en œuvre d'une richesse artificielle ; et on sait à quelles catastrophes aboutit cette mensongère exploitation du crédit public. Il est arrivé à des socialistes de concevoir des combinaisons analogues au profit de la collectivité. Turgot, avec les physiocrates, dissipe ce vain mirage de la richesse artificielle ; il démontre que la richesse est foncièrement naturelle, et qu'il n'y a rien à attendre, sinon la banqueroute, de l'émission par le souverain de billets ayant un cours forcé et appelés à remplacer l'argent, sous prétexte qu'ils ne coûtent rien. « L'argent, ditil, tire son prix de sa rareté. C'est comme marchandise qu'il est la commune mesure des autres marchandises. »

Hostile aux utopies des rêveurs qui tendent à annihiler le capital, Turgot légitimait l'intérêt, dans son Mémoire sur les prêts d'argent, où brille sa science d'économiste, de juriste, et même de théologien. Il montrait que prêter de l'argent c'est implicitement mettre entre les mains de l'emprunteur les objets qu'avec cet argent il pourra se procurer. Ménageant l'acquisition des choses qui rapportent, l'argent doit pouvoir rapporter ; et il est naturel que les personnes industrieuses qui manquent de capital pour leurs entreprises soient disposées à abandonner, en échange de l'argent dont elles ont besoin, une petite portion du profit qu'elles comptent obtenir. Le taux de l'intérêt sera proportionné aux risques courus et variera selon les rapports de l'offre et de la demande. Dès lors, l'intérêt courant de l'argent prêté devient le thermomètre de la richesse publique. La gestion des finances doit tendre à ce qu'il soit graduellement abaissé. « La baisse de l'intérêt de l'argent, dit

Turgot, c'est la mer qui se retire, laissant à sec des plages que le travail de l'homme peut féconder. » Plus sera aisé le crédit, plus il y aura d'heureux.

Toutes les initiatives de Turgot tendaient à réduire le nombre des malheureux. Les assister était à ses yeux un devoir social. Toutefois, il posait sagement ce principe : « Chacun doit, autant que cela n'est pas impossible, pourvoir à ses propres besoins par ses propres forces. L'individu qui peut travailler et qui peut trouver du travail n'a rien à demander à personne. »

Que si Thomme tombe dans un besoin qui excède réellement ses facultés, l'intervention de l'assistance publique devient obligatoire. C'est à la commune, et, en dernier ressort, à l'Etat, qu'incombe le soin de le secourir.

Comme mode de secours, Turgot conçut la création de ces ateliers philanthropiques où le travail fait gagner dignement ce que l'aumône ne peut donner qu'au prix d'une humiliation.

De la liberté assurée au travail, au commerce, à l'industrie, de l'équité introduite dans les impôts, delà suppression des droits féodaux, de l'établissement d'un code civil, étendant également sur toute la France l'empire de justes lois, Turgot attendait une amélioration progressive de la vie, devenue de plus en plus facile et douce pour tous les citoyens. L'expansion du bien-être, pénétrant à larges ondées dans toutes les conditions où sévit encore la misère, était une de ses grandes espérances. Il voyait les hommes, sous l'égide paternelle de l'État, agrandissant de plus en plus le domaine des libres échanges, et peu à peu dominés par de nobles influences morales qui les feraient passer de l'ère de la concurrence à l'ère de la fraternité.

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