‹ Les pères de la Révolution (de Bayle à Condorcet)Chapitre 235 sur 257 · VUES DE TURGOT SUR L'ÉDUCATION PUBLIQUE · texte numérisé non relu

VUES DE TURGOT SUR L'ÉDUCATION PUBLIQUE

Le meilleur préservatif, selon Turgot, contre la misère et contre les vices qui l'entretiennent, c'était une bonne éducation publique. Il en exagérait les excellents effets parce qu'il attribuait à la raison une puissance irrésistible : « J'ose vous répondre, disait-il dans un Mémoire adressé au roi, que, dans dix ans, notre nation ne sera plus reconnaissable. Les enfants qui ont maintenant dix ans se trouveront alors des hommes préparés pour l'État ; affectionnés à leur pays ; soumis non pas par crainte, mais par raison, à l'autorité ; secourables envers leurs concitoyens: accoutumés à reconnaître et à respecter la justice. » C'était être bien optimiste.

Turgot insistait particulièrement sur la formation d'un Conseil supérieur, réglant l'éducation nationale en vue du bien commun; faisant composer et adoptant au concours des livres classiques combinés de telle sorte que l'un conduisît à l'autre ; s'aidant de la collaboration des grands corps littéraires; veillant à ce que les mêmes principes, appliqués sur une échelle de plus en plus large, présidassent à tous les degrés de l'enseignement; assurant enfin à la totalité des citoyens les bénéfices du minimum d'instruction nécessaire à l'homme.

Plusieurs années avant que Rousseau publiât VÉmile, il en avait appelé de l'éducation artificielle des collèges à l'éducation naturelle. « On nous apprend tout au rebours de la nature, disait-il. Voyez le rudiment : on commence par vouloir fourrer dans la tête des enfants les idées les plus abstraites. Eux que la nature tout entière appelle à elle par tous les objets, on les enchaîne

dans une classe, on les occupe de mots qui ne peuvent leur offrir aucun sens, puisque le sens des mots ne peut se présenter qu'avec les idées, et puisque ces idées ne sont venues que par degrés, en partant des objets sensibles. Bien plus, on veut qu'ils acquièrent les idées sans avoir les secours que nous avons eus, nous que l'âge et l'expérience ont formés. On tient leur imagination captive : on leur dérobe la vue des objets, par laquelle la nature donne aux sauvages la première notion de toutes les choses, de toutes les sciences, même de l'astronomie, de la géométrie, des commencements de l'histoire naturelle. Un homme, après une très longue éducation, ignore le cours des saisons, ne sait pas s'orienter, ne connaît ni les animaux ni les plantes les plus communes. Nous n'avons pas le coup dœil de la nature. »

En même temps qu'il voulait mettre l'enfant à l'école des choses, ïurgot attaquait la rhétorique, qui prétend nous enseigner à parler quand nous n'avons rien à dire. Il l'accusait justement de fausser l'esprit et le caractère. « Un cœur honnête ne s'échauffe pas à froid. L'éloquence est un art sérieux et qui ne joue point un personnage. »

l'enseignement moral selon turgot et les catéchismes laïques

Turgot, d'après ce que nous apprend Gondorcet, l'historien de sa vie, voulait que la morale fût enseignée au peuple en dehors de toute spéculation métaphysique ou religieuse. Il la désirait indépendante, pour qu'elle fût plus pure et plus indiscutable.

Elle n'était pas d'ailleurs à ses yeux une simple arith-

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