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L'ENSEIGNEMENT MORAL SELON TURCOT

métique de nos intérêts. Adversaire éloquent d'Helvétius, il distinguait nettement le désintéressement du devoir des calculs de l'égoïsme. « Il est faux, disait-il en pénétrant observateur des âmes, que les hommes, même les plus corrompus, se conduisent toujours par intérêt. Il est faux que les sentiments moraux n'influent pas sur leurs jugements, sur leurs actions, sur leurs affections. La preuve en est qu'ils ont besoin d'effort pour vaincre leur sentiment, lorsqu'il est en opposition avec leur intérêt ; la preuve en est qu'ils ont des remords; la preuve en est que cet intérêt qu'ils poursuivent aux dépens de l'honnêteté est souvent fondé sur un sentiment honnête en lui-même et seulement mal réglé ; la preuve en est qu'ils sont touchés des romans et des tragédies, et qu'un roman dont le héros agirait conformément aux principes d'Helvétius leur déplairait beaucoup. »

Cet homme, qui mérita qu'on dît de lui : « C'est être l'ami de la vertu que d'être l'ami de Turgot », protestait contre les désordres régnants ; il prêchait les unions fondées sur la convenance des intelligences, des caractères et des cœurs, en un temps où les mariages étaient des affaires dont décidaient l'ambition, l'intérêt ou le caprice; enfin, au nom du bien de l'Etat, non moins que des mœurs domestiques, il opposait aux préjugés à la mode la sainteté de la famille.

X'est-il pas étrange que les établissements scolaires, où l'on forme des calculateurs et des grammairiens, n'aient point toujours à cœur cette chose bien plus importante de former des hommes et des citoyens?

Turgot veut que l'instruction morale soit universelle-

ment donnée dans les plus humbles écoles, à côté de l'enseignement de l'art d'écrire et de lire, des principes de l'arithmétique, de l'arpentage et de la mécanique.

Mais, pour cette instruction morale et sociale des enfants du peuple, il faut des livres faits exprès. C'est ce que pensait Turgot; c'est ce que pensaient aussi Rousseau, d'Alembert, Helvétius, Saint-Lambert, Voiney; c'est ce que pensera Kant, le grand disciple de Rousseau, l'illustre maître qui concentre dans sa philosophie le meilleur de l'esprit du xvme siècle et domine le siècle suivant.

Saint-Lambert et Volney ont écrit, l'un le Catéchisme de la morale universelle, l'autre le Catéchisme du citoyen, meilleurs par l'intention que par l'exécution. Helvétius et Kant ont esquissé, chacun dans un esprit différent, quelques fragments d'un catéchisme de ce genre.

A la fin de son livre posthume sur l'homme, Helvétius déclare que « si, à l'aide d'un catéchisme religieux, on grave dans la mémoire d'un enfant les préceptes de la croyance souvent la plus ridicule, on peut, par conséquent, à l'aide d'un catéchisme moral, y graver les préceptes et les principes d'une équité dont l'expérience journalière lui prouverait à la fois Futilité et la vérité ». Ensuite, prêchant d'exemple, il déduit, par demandes et par réponses, de l'instinct qui pousse à fuir la douleur et à chercher le plaisir, les principales règles de la justice sociale.

A son tour, Kant, dans la dernière partie de la Critique de la Raison pratique et dans l'étude sur l'enseignement de la vertu qui termine sa Métaphysique des mœurs, trace magistralement le plan du catéchisme moral rêvé par Turgot.

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