PASCAL ET SON PYRRHONISME POLITIQUE
dans le royaume de la pensée. Elle n'est maîtresse que des actions extérieures.
Si les grandeurs reconnues sont de pure convention, du moins y a-t-il des droits incontestables? Il n'y en a point. C'est une illusion d'attribuer un fondement solide à cette plaisante justice qu'une rivière borne : « Pourquoi me tuez-vous ? — Eh quoi ! ne demeurez-vous pas de l'autre côté de l'eau ? Mon ami, si vous demeuriez de ce côté, je serais un assassin, et cela serait injuste de vous tuer de la sorte; mais, puisque vous demeurez de l'autre côté, je suis un brave, et cela est juste. »
La justice sans la force est impuissante; la force sans la justice est tyrannique. La justice sans la force est contredite parce qu'il y a toujours des méchants; la force sans la justice est accusée. Il faut donc mettre ensemble la justice et la force, et, pour cela, faire que ce qui est juste soit fort ou que ce qui est fort soit juste. La justice est sujette à dispute ; la force est très reconnaissable et sans dispute. « On n'a pu donner la force à la justice, parce que la force a contredit la justice et a dit qu'elle était injuste, et a dit que c'était elle qui était juste. Ne pouvantdonc faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste ; et en justifiant ainsi la force, faute de pouvoir fortifier la justice, on a obtenu que la paix fût, qui est le souverain bien. »
Passons «les lois à ceux qui les édictent et les appliquent. Que sont les magistrats? Des chats fourrés dont L'hermine nous éblouit et nous rend dupes. Quand un simple soldat prend le bonnet carré d'un président et le jelle par la fenêtre, c'est la force qui attaque la grimarp.
Et la propriété? Est-elle légitime? Non, c'est l'égalité
des biens qui est juste. Mais, dès le commencement du monde, l'injustice a prévalu : « Ce chien est à moi; c'est là ma place au soleil, disaient ces pauvres enfants. Yoilà le commencement et l'image de l'usurpation de toute la terre. »
Enfin, qu'est-ce que nos principes naturels? Nos principes accoutumés. Une différente coutume en donnerait d'autres.
Toutes les pratiques humaines étant ainsi plus ou moins convaincues d'insanité, pourquoi donc un Aristote et un Platon se sont-ils occupés de déterminer les meilleures institutions et les meilleures lois"? Par passetemps. Cette besogne a été la partie la moins sérieuse de leur vie, et ils s'en sont acquittés comme s'il s'agissait de régler un hôpital de fous. Au fond, vouloir acquérir la gloire de novateur est une subtilité dangereuse, parce que les plus forts en nombre ne veulent que suivre. L'homme capable d'inventer doit se contenter de soimême; sinon, « les autres lui donneront des noms ridicules; ils lui donneraient des coups de bâton ».
De toutes ces critiques, Pascal concluait à la conservation et au respect de l'ordre établi, qu'il faut juger sacré comme le fait le peuple, mais par une autre raison que celle qui décide le peuple. Le peuple imagine dans les choses une justice qui n'y est pas. Lui apprendre son erreur serait dangereux. « L'art de fronder, bouleverser les États, dit Pascal, est à'ébranler les coutumes établies, en sondant jusque dans leur source, pour marquer leur défaut de justice. »
Dans cette pensée, déjà formulée par Montaigne, il y a tout le programme de la Révolution.