‹ Les pères de la Révolution (de Bayle à Condorcet)Chapitre 242 sur 257 · LA GRANDE FIGURE DE CONDORCET · texte numérisé non relu

LA GRANDE FIGURE DE CONDORCET

Condorcet est une figure éminemment représentative en qui fut synthétisé le dix-huitième siècle dans ce qu'il a eu de plus téméraire, comme dans ce qu'il a eu de plus fécond.

Ce fils de Voltaire et de Turgot, des encyclopédistes et des économistes, dont le regard pénétrant ne parcourt les sillons du passé que pour y montrer le germe des moissons de l'avenir, personnifie, en ses œuvres, l'allure tranchante du criticisme étendant à tout les investigations de l'esprit d'examen ; l'élan hardi de la pensée abstraite faisant table rase des faits et des croyances traditionnelles ; l'ivresse spéculative qui ne connaît pas de limites aux aptitudes réformatrices de la raison humaine ; l'ambition d'une royauté universelle en faveur de la science opposée aux religions et du droit opposé aux coutumes ; la foi dans la toute-puissance de l'idée préparant le règne définitif de la vérité, de la justice, du bonheur des hommes.

Le marquis de Condorcet, imbu des préjugés nobiliaires et élevé dans le plus étroit catholicisme, s'émancipa, par la réflexion, des idées où sa naissance, son

GONDORCET

éducation et son entourage semblaient devoir l'emprisonner; et sa famille ne lui pardonna jamais d'être devenu démocrate et philosophe.

Montesquieu reprochait à Voltaire de n'écrire que pour son couvent. « Il faut avoir un couvent », répliquait Condorcet; et il louait Voltaire de travailler moins pour sa gloire que pour sa cause.

Lui-même regardait le parti philosophique comme ayant charge d'âmes ; et il se récriait contre toute œuvre risquant de le disqualifier. C'est ainsi que, dans une lettre à Turgot écrite en 1773, il blâmait Helvétius d'avoir écrit un livre propre à faire beacoup de tort aux philosophes, parce qu'on regarderait ses opinions comme les principes secrets de tous les gens pensant avec liberté sur la religion et sur le gouvernement.

Pour Gondorcet, de même que pour Voltaire et Diderot, les vertus sociales priment les vertus individuelles. Être très juste, très bienfaisant, compte plus que d'être sobre ou chaste ; et il pardonnera volontiers à un homme d'avoir des mœurs détestables, s'il respecte le droit, pratique l'humanité, hait les tyrans, sert la patrie.

Il veut qu'on ait du courage, mais « non pas celui de la guerre qu'ont tous les chiens de basse-cour ».

La vertu qu'il prise entre toutes c'est la loyauté. Ceux qui l'ont connu ont dit qu'il ne sortit jamais de sa bouche un mensonge. Secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, où son génie mathématique et le patronage de d'Alembert l'avaient fait recevoir dès l'âge de vingt-six ans, il prononça les éloges des académiciens en s'appliquant à ne jamais trahir la vérité ; et il refusa courageusement de faire l'éloge de l'un d'eux, beau-frère du premier ministre Maurepas, parce qu'il l'en estimait indigne.

Page 1