LA GRANDE FIGURE DE GONDORCET
« Homme de l'ancienne chevalerie et de Fancienne vertu », ainsi le qualifiait Voltaire.
Nommé inspecteur des monnaies par Turgot, Condorcet résigna cette fonction dès que Necker devint ministre. Il entendait ne pas garder une place qui dépendait d'un homme jugé sévèrement par lui. « Je ne saurais accepter, disait-il, qu'un tel homme me destitue, ni encore moins qu'il m'épargne. »
La tête blanchie, le visage froid, le cœur brûlant, ce jeune patricien, précocement vieilli par le travail ardu de la pensée, avait cela de commun avec Vauvenargues que le patriarche de Ferney mêlait à son affection pour lui une sorte de respect, tant rayonnait en tout son être la beauté morale.
Gondorcet admirait Voltaire, dont il se fît le biographe; mais, avec lui comme avec tous, il savait se montrer ferme quand sa conscience le lui commandait.
L'auteur de Y Essai sur les mœurs des nations ne pouvait s'empêcher de jalouser l'auteur de ÏEsprit des lois et il demanda lin jour à Condorcet de reproduire une lettre où d'Aguesseau était mis au-dessus de Montesquieu. Gondorcet répondit à Voltaire par un refus formel. Il ne lui cachait pas sa désapprobation : « Mon attachement, lui disait-il, me commande de vous dire ce qui vous sera avantageux, et non ce qui pourrait vous plaire. Si je vous aimais moins, je n'aurais pas le courage de vous contredire. »
En Voltaire, hélas! l'apôtre était doublé d'un paillasse prêt à sauter pour tout le monde quand cela profitait à sa propagande. Lorsque Necker eut remplacé Turgot au ministère, Voltaire crut que, sans manquer à son culte profond pour Turgot, il pouvait adresser quelques vers
flatteurs au nouveau ministre. Gondorcetl'en blâma vertement. « Vous ne savez donc pas, lui écrivait-il, le poids de votre nom? Vous ressemblez aux gens qui vont applaudir Arlequin, quand il y a relâche à Zaïre. »
A ses travaux sur la géométrie, le calcul intégral et l'astronomie, qu'il jugeait simplement propres à flatter sa gloriole, Gondorcet préférait toute tâche qui lui permettait de travailler directement au bien public. En 1778, il fut un des actifs fondateurs de la société des amis des noirs, vouée à l'émancipation des victimes du brigandage séculaire qui dépeuplait et corrompait le continent africain.
Le soin de hâter les progrès de l'humanité lui apparaissait comme le premier des devoirs. De là vient qu'au lieu de se contenter de la vie paisible que lui ménageait sa double qualité de membre de l'Académie des sciences et de membre de l'Académie française, il se jeta dans la tourmente révolutionnaire.
En 1789, il joue un rôle important pendant les élections et siège à l'Hôtel de Ville comme membre de la Commune. En 1791, il est élu par Paris membre de l'Assemblée législative et il en devient bientôt le président. Nous le voyons opposer aux coutumes la raison pure, et aux routines la science; demander que, d'un bout à l'autre de la France, on brûle tous les parchemins consacrant des inégalités injustes ; réclamer l'abolition de la religion d'Etat qu'il proclame non moins inique que la féodalité ; rédiger la belle déclaration de l'Assemblée législative affirmant que la nation française répudie l'esprit de conquête et entend respecter universellement l'indépendance des peuples ; écrire un rapport magistral sur l'or-