LA GRANDE FIGURE DE CONDORCET
viser, au lendemain du coup d'Etat dont les girondins furent les victimes. En même temps, quoiqu'il n'approuvât ni les opinions, ni la tactique des girondins, il flétrit énergiquement leur arrestation, où il voyait une mutilation criminelle de la représentation nationale. L'émoi fut grand parmi les conventionnels.
Sa vie étant mise en danger par la violence de ses attaques à l'adresse des montagnards, des amis lui ménagèrent un asile chez la veuve du sculpteur Vernet, rue Servandoni. Il resta là environ neuf mois.
Dans la mansarde qui lui servait de retraite, Gondorcet avait pensé à écrire un livre où il se justifierait. « Laissez là vos ennemis d'un jour, lui dit sa femme. Votre apologie est suffisamment écrite dans tous les actes de votre vie. Ce n'est pas une œuvre d'intérêt personnel, c'est une œuvre utile au genre humain qui mérite de vous occuper. » Il n'eut pas de peine à penser comme elle, et il se mit à composer cette immortelle Esquisse, dont le but est de démontrer, par le raisonnement et par les faits, la perfectibilité indéfinie de l'espèce humaine. Rien d'admirable comme la sérénité de ce livre composé sous le couperet de la guillotine.
Dans l'écrit où étaient consignées ses dernières volontés, Gondorcet prescrivait que sa fille, âgée alors de quatre ans, fût élevée dans les vertus républicaines, et qu'on éloignât d'elle tout sentiment de vengeance. Adressant à cette enfant de suprêmes conseils, il la mettait en garde contre l'esprit d'égoïsme ; il lui recommandait d être profondément humaine envers ses semblables et aussi envers les animaux ; il lui enseignait que la plus pure source de bonheur réside dans les actes de bonté. « N'exige jamais des autres, lui disait-il, qu'un
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peu au-dessous de ce que lu ferais pour eux. » Il ajoutait, — et Auguste Comte lui empruntera sa devise, — que le devoir et la félicité consistent à vivre pour autrui. « C'est alors seulement que Ton vit pour soi-même. »
En même temps, il rendait à sa jeune femme ce témoignage : « L'avoir connue vaut la peine d'avoir vécu ».
Quant à ses ennemis, il déclarait n'avoir contre eux aucun ressentiment. Il s'était assez vengé d'eux par ces deux vers qui resteront :
Ils m'ont dit : « Choisis d'être oppresseur ou victime » ; J'embrassai le malheur et leur laissai le crime.
On sait comment il leur épargna la honte de le faire périr sur l'échafaud, à côté d'un Chénier et d'un Lavoisier. Les dénonciations du capucin défroqué Chabot avaient fait de lui un proscrit ; et, sous la dictature de Robespierre, la loi des suspects rendit tout proscrit compromettant pour quiconque l'assistait. Avisé du risque auquel il exposait sa bienfaitrice, Condorcet ne voulut plus profiter de ses bontés. Il tenta de la quitter. Elle l'arrêta. « Mais, si on me découvre chez vous, vous périrez comme moi. Je suis hors la loi. » — « Si vous êtes hors la loi, vous n'ètes'pas hors de l'humanité. Je ne vous laisserai pas partir. » Condorcet réussit à tromper la vigilance de Mme Yernet, erra quelque temps aux environs de Paris, fut reconnu, et, pris, s'empoisonna.
Que sa vie fût emportée dans cette grande crise de la naissance d'un monde nouveau, Condorcet en était consolé, puisqu'il avait pu, avant de mourir, écrire le testament sociologique du siècle, et saluer l'avenir préparé par la révolution dont il était à la fois l'apôtre et le martyr.