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LA POLITIQUE MONARCHIQUE

Richelieu, ce profond despote, avait bien compris cette incompatibilité qui existe entre les progrès de l'esprit d'examen et le maintien pacifique de la tyrannie. Aussi était-il radicalement hostile à la propagation universelle des lumières. Selon lui, les lettres sont l'ornement d'un Etat; mais elles ne doivent pas être indifféremment enseignées à tout le monde. « Si les lettres, dit-il, étaient profanées à toutes sortes d'esprits, on verrait plus de gens capables de former des doutes que de les résoudre. »

Outre l'ignorance, Richelieu signale un second point d'appui non moins nécessaire à l'autorité monarchique :

1. Voir dans la Pensée mouerne, de Luther à Leibniz, le livre IVe consacré à Pascal (page 313 à page 383).

Fabke. —

Pères de la Révolution.

la misère. «. Tous les politiques, dit-il, sont d'accord que, si les peuples étaient trop à leur aise, il serait impossible de les contenir dans les 'règles de leur devoir. » Aux yeux de ce Machiavel à robe rouge, ôter au peuple ses charges serait, en lui enlevant les marques de sa sujétion, lui faire perdre la mémoire de sa condition. « S'ils étaient libres de tributs, les peuples penseraient l'être de l'obéissance. Il faut les comparer aux mulets qui, étant accoutumés à la charge, se gâtent par un long repos plus que par le travail. »

Richelieu eut lieu d'être content. Sous lui et sous le grand roi, les peuples ne furent pas trop à leur aise. La France était pleine de ces malheureux que nous dépeint La Bruyère, quand il dit. avec un accent qui n'est pas tout à fait celui du cardinal ministre : « L'on voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles, répandus par la campagne, noirs, livides et tout brûlés du soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent et qu'ils remuent avec une opiniâtreté invincible ; ils ont comme une voix articulée, et, quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine; et, en effet, ils sont des hommes. Ils se retirent la nuit dans des tanières, où ils vivent de pain noir, d'eau et de racines : ils épargnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir pour vivre, et méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu'ils ont semé. » Le fait est que beaucoup mouraient de faim, comme le remarque Gui-Patin, tandis que l'autorité s'occupait de minuter de nouveaux impôts.

Que si un Fénelon et un Racine osaient prendre en pitié tant de misérables et troubler le monarque, au milieu de la splendeur de ses fêtes continuelles, par un

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appel intempestif en faveur des pauvres gens, ils étaient bannis de la cour et rappelés au silence.

BOISGU1LLEBERT ET VAUBAN

Deux hommes élevèrent la voix bien plus haut que Fénelon et Racine. C'étaient Boisguillebert et Vauban.

Boisguillebert, un des pères de l'économie politique, fît paraître, vers la fin du xvue siècle, le Détail de la France. Dans ce livre, mémorable appel à l'opinion publique, il attaquait l'administration de Golbert, qui pourtant introduisit de très louables tempéraments dans l'inégale répartition des charges; il dévoilait les abus commis dans l'imposition et la levée des tailles, des aides, des douanes de province à province ; il opposait les droits de plusieurs millions de travailleurs aux injustices de quelques centaines d'oisifs s'enrichissant de leur ruine ; il réclamait pour le peuple, victime de réglementations vexatoires, l'entière liberté de labourer et de commercer ; il démontrait l'iniquité des privilèges en matière d'impôts, et il proposait l'établissement d'une taille générale qui frapperait toutes les fortunes.

L'ami de Boisguillebert, le maréchal Vauban, développa des idées analogues dans sa Dîme royale, écrite en 1698 et publiée en 1707.

Vauban déplorait qu'on n'eût jamais eu assez d'égards pour le pauvre peuple accablé de travaux et de souffrances, et que, si utile, il demeurât si méprisé ; il montrait, dans cette France qui est naturellement le pays le plus riche du monde, un dixième de la population réduit à la mendicité, cinq autres dixièmes plus prêts d'avoir

besoin de recevoir l'aumône que capables de la faire, trois autres dixièmes embarrassés de dettes et de procès, et, dans le dixième restant, tout au plus dix mille familles, petites ou grandes, qu'on pût dire fort à leur aise ; il donnait des détails précis relatifs aux diverses conditions des individus, au rapport des terres, au taux des salaires, et, par ses remarques sur la méthode à suivre dans les dénombrements, par la manière dont 3\ii-nîème mettait en œuvre les renseignements qu'il avait recueillis de tous côtés, il avançait une science encore dans l'enfance, la statistique.

Déjà, antérieurement à Vauban, le grand citoyen de la Hollande, Jean de Witt, avait compris que la philosophie doit étendre ses réflexions, que la science mathématique doit étendre ses opérations aux divers éléments de la richesse publique ; et, avec les plus hautes vues de philanthropie, il avait appliqué aux matières économiques ce calcul des probabilités dont, au xvne siècle, les Fermat, les Pascal et les Huyghens furent les théoriciens.

Vauban ne se bornait pas à tracer le tableau de la misère publique ; il montrait la nécessité et les moyens d'y remédier. Son but était de substituer une aisance générale au contraste navrant des très grandes fortunes coudoyant la très grande indigence, et d'améliorer le sort de cette classe de déshérités qui est toujours en proie à l'avarice et à la cupidité d'autrui, « toujours au bout de ses affaires jusqu'à être le plus souvent privée des aliments nécessaires au soutien de la vie ; toujours exposée à la faim, à la soif, à la nudité, et, pour conclusion, réduite à une misérable et malheureuse pauvreté dont elle ne se relève jamais ».

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