BOISGUILLEBERT ET VAUBAN
Cet avocat du droit des petits et des faibles déduisait du besoin qu'a l'État d'être soutenu par les subventions de ses membres, et de l'égal besoin qu'ont tous les citoyens d'être- protégés par l'État, l'obligation naturelle s'imposant à tous les hommes de toute condition, par cela seul qu'ils sont membres de la cité, de contribuer aux charges publiques proportionnellement à leurs revenus.
Eh quoi î plus d'exemption en faveur des nobles et des prêtres ? Oser les mettre au niveau de la gent taillable et corvéable à merci ? Yauban oubliait donc la réponse faite, sous Louis XIII, en 1614, aux membres du tiers qui s'étaient permis d'insinuer que les trois ordres sonl frères, en se déclarant modestement les frères cadets : « Non, répliqua la noblesse, il n'y a aucune fraternité entre nous et ces gens-là. Nous ne voulons pas que les enfants de cordonniers et de savetiers nous appellent leurs frères : entre eux et nous il y a autant de différence qu entre le maître et le valet. »
A ces privilégiés, il semblait que payer la plus petite imposition serait perdre leur noblesse ; et, avec Saint- Simon , ils ne pouvaient supporter l'idée de celte « invention affreuse qui rendrait toute condition simple peuple ».
Eh bien ! cette invention affreuse, Yauban la patronnait ; il élevait les revendications du bons sens et de l'équité en faveur du simple peuple qui entretient par son travail le souverain et sa cour, soutient les guerres en fournissant soldats et matelots, exerce les arts et les métiers, alimente le commerce et les manufactures, élève les bestiaux, produit le pain et le vin, fait tous les gros et menus ouvrages de la campagne et de la ville ; il proposait enfin l'abolition des mille charges oppressives imar
ginées par l'esprit féodal et l'adoption d'un impôt unique, nommé dîme royale, qui porterait sur les revenus de la fortune immobilière et mobilière, sans acception de personnes.
Le projet dune dîme royale fut saisi, confisqué, mis au pilori, et valut à Vauban, infatigable serviteur de la royauté, la disgrâce du roi. Le marquis de Vauban avait osé remarquer que, pour soutenir sa grandeur, la monarchie affamait le pauvre monde. Louis XIV n'admettait pas qu'un noble eût des sentiments si roturiers.
Mais, autre le jugement d'un roi, autre le jugement de l'humanité. Le touchant plaidoyer de l'économiste Vauban en faveur du malheureux peuple demeure un titre de gloire encore plus beau que les magnifiques travaux du maréchal Vauban pour l'attaque et la défense des places.