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L'ABBÉ DE SAINT-PIERRE ET LE PROBLÈME DE LA PAIX UNIVERSELLE

La profonde sympathie pour les souffrants qui respire dans l'œuvre de Vauban a été en quelque sorte l'âme de la philosophie du xvine siècle. Cette philosophie fut éminemment pratique On vit alors se renouveler en France le phénomène qui s'était produit en Grèce, après Aristote et Platon, quand se constituèrent l'épicurisme et le stoïcisme. On se désintéressa de la spéculation pure; on se passionna pour les problèmes moraux et sociaux, et on demanda à la philosophie de réformer le monde.

Au xvne siècle, les esprits avaient eu ou affecté une foi conforme à l'ordre établi, en religion et en politique. Au xvine siècle, les esprits se mirent à songer et à dire tout haut leurs songes. Un raisonneur comme Pascal, malgré toute son orthodoxie, était une exception dans son temps et faisait scandale. Maintenant l'exception sera la règle.

i/abbé philanthrope

A la tète des philanthropes qui, durant le xvme siècle, consacrèrent leurs efforts à la poursuite du bien public, se place l'abbé Castel de Saint-Pierre, né en 1658 et

mort en 1743. Cet abbé était un très bon homme, appliqué à varier ses goûts et à faire de la modération la règle de sa vie. Il ne lui en coûtait pas d'aller à l'encontre des opinions communes. Devenu membre de l'académie française, il la scandalisa par un discours où il osait dire de Louis XIV qu'on pourrait bien lui appliquer le surnom de Louis le redoutable, mais non celui de Louis le grand. Et il expliquait que la grande puissance ne fera jamais un grand homme, à moins qu'on ne Tait employée à procurer des bienfaits considérables à l'humanité. Là-dessus, indignations, colères, invectives. Le cardinal de Polignac déclare qu'il sortira de l'académie si l'abbé n'en sort pas. Plusieurs enragés lui font écho. On en vint à voter sur l'expulsion de ce naïf audacieux. Elle fut prononcée à l'unanimité moins une voix. Celle voix était celle de Fontenelle, à qui la postérité doit être reconnaissante du courage qu'il montra ce jour-là.

L'idée fixe de l'abbé de Saint-Pierre fut l'amélioration des diverses conditions de la vie humaine. Toute philosophie qui n'allait point à ce but lui paraissait une vanité pure. Adepte du spiritualisme cartésien, il aimait surtout cette doctrine parce qu'elle fortifie une croyance singulièrement utile à la société, la croyance en l'immortalité de l'âme ; et il en venait même à admettre que les parlements sévissent avec sévérité contre les écrits qui veulent ôter aux hommes l'espérance de cette autre vie où nous trouvons force et joie pour notre vie terrestre. Il estimait que le plaisir est un don divin. Se procurer sagement le plaisir dans cette vie et le mériter après la mort, voilà à ses yeux l'objet de la morale. Mais quelle est la principale source du plaisir? C'est la bienfaisance. Il faut que tous les hommes soient dressés, dès l'enfance,

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