L'ABBÉ PHILANTHROPE
à ne jamais séparer leur bien propre du bien d'autrui. Nous sommes solidaires. A chacun, s'il veut être vraiment heureux, s'impose le devoir de se dévouer au bonheur de l'humanité. « Aux bienfaisants le paradis ! »
Possédé de ces pensées, l'abbé de Saint-Pierre vise à tout perfectionner, éducation et politique, littérature et académies, arts et métiers; et il enfante d'innombrables projets où aux rêveries les plus étranges s'allient les conceptions les plus sages. Ainsi il propose l'extinction de la mendicité, le remplacement de la taille par l'impôt progressif sur le revenu, l'organisation de la statistique, la suppression du droit d'aînesse, l'abolition de la vénalité des charges; et il donne l'idée de la plupart des établissements d'utilité publique qui ont été fondés depuis.
l'instruction sklon i/abbé de saint-pierre
L'abbé de Saint-Pierre est l'infatigable apôtre de l'instruction universelle . Il estime que le pain de l'esprit, non moins que le pain du corps, est dû par la société à tousses membres. Laisser mourir un citoyen d'inanition ou le laisser s'abrutir dans les ténèbres de l'ignorance est également criminel.
Sur l'enseignement des femmes, le bon abbé a des vues que ses contemporains durent trouver hardies et que nous voyons réalisées. Il veut qu'il y ait des collèges pour les filles comme pour les garçons ; qu'on les initie aux sciences et qu'on ne les tienne pas éloignées des études sérieuses dont on faisait jusqu'alors le privilège des hommes.
Nul n'a plaidé mieux que lui la grande cause de renseignement populaire. « La bonne politique, dit-il, doit
viser à diminuer la superstition des peuples comme une maladie dangereuse, et à perfectionner leur raison. » Il remarque qu'il naît souvent parmi le bas peuple des esprits excellents, qui auraient fait de grands progrès dans les sciences et dans les arts s'ils avaient appris à lire dans leur enfance, car ils auraient beaucoup lu ; et il demande qu'il soit fait, par des membres de l'académie des sciences, un bon choix de livres destinés à instruire les habitants des campagnes.
Il s'occupe en même temps des divers moyens de rendre le travail attrayant, tels que jeux de dictionnaire, jeux d'histoire, jeux de calcul.
Malheureusementl'instruction telle que l'entend l'abbé de Saint-Pierre a un caractère beaucoup trop positif. Une paraît pas se douter de l'influence féconde des humanités, ces grandes éducatrices de l'intelligence, de l'imagination, du cœur et de la conscience des peuples. La littérature lui semble chose de peu de prix. « Un domestique, dit-il, nous rend plus de services que le plus bel esprit du monde. » A sesyeux, les langues ne sont bonnes à connaître qu'autant qu'elles peuvent « servir au commerce des marchandises ». Le capital, c'est d'acquérir toutes les connaissances qui comportent une application immédiate.
Le bon abbé ne voit que l'utile ; il dédaigne le beau, ce superflu si éminemment nécessaire. Il admet bien qu'il y ait des romans et des drames; mais il entend que ces romans et ces drames soient d'un bout à l'autre de la morale en action, et il propose un système de corrections qui permettra d'amender périodiquement , selon les besoins des consciences, les chefs-d'œuvre des Corneille et des Molière. Fi donc !