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LE PROJET DE PAIX PERPÉTUELLE

Si l'abbé de Saint-Pierre avait à cœur sa polysynodie, il avait encore plus à cœur son projet de paix perpétuelle. Heureux de pouvoir invoquer le nom d'un grand politique, il donnait ce projet pour le simple éclaircissement d'une conception d'Henri IV. Mais la conception d'Henri IV, qui nous est connue par les Economies royales, de Sully, était bien plus étroite et d'une pratique moins difficile que le plan formé par le bon abbé.

Henri IV méditait de procéder, après l'écrasement de la maison d'Autriche, contre laquelle il préparait une forte coalition, à l'établissement d'une république chrétienne que constituerait une confédération de quinze fttats, à peu près égaux en puissance, et soumis, pour le règlement de leurs différends, à l'arbitrage d'un conseil général où chacun serait représenté. Au reste, dans la pensée du roi et de son ministre, les Etats chrétiens ne devaient renoncer à se faire la guerre les uns aux autres que pour être mieux à même de la faire en commun aux infidèles.

C'est une paix universelle et perpétuelle que rêve l'abbé »le Saint-Pierre. Il vise à établir entre les différentes nations une société analogue à celle qui existe entre les concitoyens d'une même nation. Pour cela il appelle l'attention des souverains, sur toutes les pertes et tousles maux qu'entraînent les luttes armées, sur l'accroissement de revenus, de bien-être et de civilisation qu'as-

surerait le maintien de la paix, sur l'intérêt qu'a chacun d'eux à être garanti par tous les autres contre les risques de guerre étrangère et de guerre civile, et il les invite à faire un pacte où ils se promettront de rester perpétuellement alliés; de contribuer, selon leurs moyens, aux dépenses d'hommes et d'argent que nécessitera l'alliance; d'accepter toujours l'arbitrage d'un tribunal qu'ils formeront eux-même et dont la mission consistera à régler pacifiquement leurs différends présents et, futurs; de réduire par la force commune tout confédéré qui violerait l'alliance.

Fénelon, qui fut, comme Yauban, un des disgraciés du siècle de Louis XIV, avait préludé aux idées formulées par l'abbé de Saint-Pierre au début du xvmp siècle, et reprises par Kant au début du xixe. Il pensait que chacun doit infiniment plus au genre humain, qui est la grande patrie, qu'à la patrie particulière dans laquelle il est né; et qu'il est infiniment plus pernicieux de blesser la justice de peuple à peuple que de la blesser de famille à famille. « La guerre, disait-il, est un mal qui déshonore # le genre humain. Toutes les guerres sont des guerres civiles; car c'est toujours l'homme contre l'homme qui répand son propre sang, qui déchire ses propres entrailles. » Il concluait : « Tous les peuples sont frères et doivent s'aimer comme tels. »

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