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LES ILLUSIONS DE L'ABBÉ DE SAINT-PIERRE

délimités par les récents traités d'Utrecht, gouvernés par des maîtres plus ou moins ambitieux, ne se prêtaient pas du tout à la formation d'une alliance de paix constante. Les hommes d'Etat durent railleries espérances caressées par le philosophe.

Et en toute circonstance, quelles difficultés ne comportait point un tel projet ? Les princes ne nourrissentils pas toujours des prétentions opposées? Savent-ils se résigner aux concessions que leur a arrachées la force? Lorsqu'ils traitent ensemble, n'est-il pas sûr qu'au moins un des deux contractants, au moment même où il signe un traité, songe secrètement aux moyens de le déchirer? Comment les faire concourir sérieusement dans une même pensée de paix, parmi cette universelle division d'intérêts, d'idées, de sentiments et d'habitudes ? Gomment empêcher que ceux qui adhèrent à un pacte de paix n'en fassent un instrument de guerre, dès la première occasion favorable ? Manqueront-ils jamais de raisons et de jurisconsultes pour soutenir que les adversaires qu'ils veulent écraser ont violé l'alliance, et qu'eux en sont les défenseurs ?

L'abbé de Saint-Pierre se figure qu'avec ces mots de bien public, de félicité générale, de justice, d'humanité, il agira sur l'esprit des monarques. Mais, pour la plupart d'entre eux, que sont ces mots sinon de vaines formules dont ils se servent pour duper les autres et dont ils entendent bien ne pas être dupes?

Il est vrai que l'abbé de Saint-Pierre s'applique à démontrer que ce qui sera le plus grand bien pour tous sera aussi le plus grand bien pour chacun des souverains. Mais il ne suffit pas de le dire, ni même de le prouver; il faudrait le leur persuader. Or, y a-t-il aucun

Fabre. — Pères de la Révolution. 6

espoir d'empêcher qu'ils ne séparent leur intérêt propre de l'intérêt commun, et qu'ils ne sacrifient celui-ci à celui-là?

La passion manque rarement de sophismes pour se justifier : n'est-il pas inévitable que des princes jeunes et braves envient leurs lauriers aux César et aux Alexandre, et rêvent sérieusement de servir l'humanité en la décimant ?

Il déplaît d'aller demander justice quand on peut soimême se faire justice : n'est-il: pas inévitable que beaucoup de princes, sous le coup d'une offense, ne veuillent point s'arrêter à l'idée d'un arrangement et ne songent qu'à la vengeance?

D'ailleurs, à combien de souverains la guerre ne s'impose-t-elle pas comme un dérivatif nécessaire contre l'humeur de sujets trop avides de liberté ? Quelle est la préoccupation ordinaire des souverains, sinon s'agrandir au dedans et au dehors, édifier Tune sur Fautre la tyrannie et la conquête ?

Après tout, en cas de guerre, que sacrifie le prince? L'or et le sang de ses sujets. Qu'ils se ruinent et meurent! Il a sa cour et il vit. Puis, se laisse-t-il aller aux tristes présages ? Non. Il n'imagine pas la défaite ; il rêve la victoire. Il ne voit pas les morts ; il se voit immortel.

Enfin, les peuples ne sont-ils pas les complices de ceux qui les mènent? Ne juge-t-on pas de la valeur des Etats d'après les arpents de terre qu'ils occupent? Ne préfère-t-on pas aux pacifiques bienfaiteurs de l'humanité les fameux tueurs d'hommes dont la vie s'est passée à organiser des spoliations et des assassinats? Ne faudrait-il pas commencer par réformerropinion et déplacer lagloire?

LE PROBLÈME DE LA PAIX UNIVERSELLE

LE PROBLÈME DE LA PAIX UNIVERSELLE

Que faire ? Renoncerons-nous à tout espoir de pacification générale et durable ? Dirons-nous, avec Joseph de Maistre, que la guerre est une institution divine? Mais mieux vaudrait nier Dieu que de l'outrager à ce point.

Dirons-nous, avec Hegel, Cousin, Proudhon, Strauss, de Moltke, Brunetière etautres, que la guerre est l'école des caractères, le laboratoire du progrès, le mode de sélection par lequel s'imposent les races supérieures? Mais ce sont là d'audacieux sophismes que la conscience ^ repousse et que l'histoire dément.

Que si nous n'amnistions pas la guerre, faudra-t-il néanmoins nous y résigner, et confesser, avec Leibniz, qu'il n'y a de paix perpétuelle qu'au cimetière? Sans doute, Leibniz ne manque pas de sens quand il remarque que « les plus puissants ne respectent guère les tribu~ naux », et qu'il ajoute ironiquement : « Il faudrait que tous ces messieurs donnassent caution bourgeoise ou déposassent de bonnes sommes dans la banque du tribunal, afin que les sentences pussent être exécutées sur leur argent en cas qu'ils fussent réfractaires. » Mais suitil de là qu'il faille complètement reléguer l'idée de l'abbé de ^aint-Pierre au pays des romans ? Ni Rousseau, ni Kant ne l'ont pensé.

Kant, en particulier, a été le continuateur de l'abbé de Saint-Pierre; et il a corrigé son système en montrant, ce qu'avait fait entrevoir Rousseau, qu'une paix durable n'est possible que là où la constitution est républicaine, c'est-à-dire là où la nation se gouverne librement ; là où il y a des citoyens non des sujets; là où c'est le peuple

qui décide s'il décrétera lui-même contre lui-même toutes les calamités de la guerre.

Nous touchons précisément au vice capital de la conception de l'abbé de Saint-Pierre. Il ne tient pas compte des peuples. Ils ne figurent pas au contrat. Il semble même que le contrat soit fait pour les contenir sous la domination établie, tout autant que pour prévenir les luttes internationales. Selon l'abbé de Saint-Pierre, les princes doivent promettre de se garantir les uns les autres de toute rébellion de leurs sujets non moins que de toute attaque des étrangers. Son système est un système d'assurance mutuelle entre souverains. Mais que vaut cette assurance entre gens qui se considèrent chacun comme ne relevant que de soi, et qui, quand ils décident la guerre, n'exposent que leurs sujets ?

C'est principalement du progrès moral, du progrès économique et du progrès politique que nous devons attendre le progrès international. Il faut d'abord adopter un système d'instruction et d'éducation qui nous insinue dans l'esprit et dans le sang une horreur profonde pour cette monstruosité qu'on nomme la guerre. Il faut, en second lieu, multiplier ces rapports industriels, commerciaux, scientifiques et artistiques, ces habitudes d'entr'aide, ces institutions philanthropiques, qui tendent à lier de plus en plus et à rendre solidaires tous les membres de la famille humaine; puis, perfectionner les instruments de mort à un tel point que la facilité même des destructions en masse amène à y renoncer. Il faut enfin et surtout que s'accroisse le nombre des peuples libres et autonomes. À mesure que les citoyens deviendront frères, les nations voudront devenir sœurs ; et peu

LE PROBLÈME DE LA PAIX UNIVERSELLE

à peu les victoires de la liberté sur le privilège se résoudront en victoires de la paix sur la guerre. Le passetemps des potentats condamnant des milliers d'hommes innocents à s'entre-tuer sur les champs de bataille ne saurait être au goût des peuples qui, rentrant en possession d'eux-mêmes, se sentent liés par leurs intérêts autant que parla justice, et entrevoient le lointain idéal d'une confédération universelle de républiques amies.

Utopie! dira-t-on. Utopie ! aurait-on dit aussi, en ces premiers temps de l'humanité où tout était en proie à tous et où tous avaient tout à craindre de tous, si quelqu'un était venu annoncer l'organisation future de la société civile. Cependant, le moment arriva où cette organisation eut lieu, et alors, à l'état de guerre entre les individus succéda l'état de guerre entre les nations ; on restreignit le mal en le déplaçant; mais on le déplaça, on ne le détruisit point. Nous demandons si on ne peut pas le détruire, et s'il n'y avait pas plus loin de l'état de guerre de chacun contre chacun à la constitution juridique des nations, qu'il n'y a loin de l'état de guerre des nations à la constitution juridique des peuples. Evidemment la révolution qui nous fit sortir de l'état sauvage comportait encore plus de difficultés que celle qui nous fera enfin sortir de l'état de barbarie.

Le précurseur le plus actif et le plus ardent de cette révolution aura été l'abbé de Saint-Pierre. Il y a plaisir à voir apparaître, au seuil du xvme siècle, la figure souriante de ce doux apôtre de la paix et de l'humanité, de cet infatigable avocat du bien public, qu'on a beaucoup raillé, mais qui, malgré quelques puérilités, malgré certaines chimères, malgré son style pitoyable, mérite d'être glorifié et ira en grandissant dans l'avenir.

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