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ALLIANCE NÉCESSAIRE DU PA1RIOTISME ET DE L'INTERNATIONALISME

C'est la fraternité des patries, et non la suppression des patries, qui fut le rêve des hommes delà Révolution, comme de l'abbé de Saint-Pierre. Ils auraient trouvé impie la thèse de ces internationalistes dont l'hostilité contre la guerre se traduit par la haine du patriotisme traité de sotte idolâtrie. Ils n'étaient pas de ces Français à qui il serait indifférent d'être demain Allemands.

Pourquoi imaginer qu'il est nécessaire d'opter entre l'amitié de patriotes à patriotes et l'amitié de peuples à peuples ? On peut, on doit associer l'amour pour ce groupement des familles humaines qu'est l'humanité et une juste prédilection pour cette famille humaine où l'on est né, où l'on a vécu, et qui mérite de nous être particulièrement chère par ses grandeurs, par ses bienfaits, et même par ses souffrances. Tous les hommes sont nos frères; mais nos compatriotes sont deux fois nos frères.

Tels ne voient que le devoir national; tels ne voient que le devoir international. Il faut envisager les deux, si bien que chacun de nous s'évertue à remplacer l'antagonisme des patries par leur définitive entente sur les bases du droit.

Le patriotisme devient pernicieux quand il n'est qu'un égoïsme collectif immolant tout à ses intérêts et à ses ambitions, ou même aux simples caprices d'un maître amoureux d'une vaine gloire. Le roi de Prusse Frédéric, dénommé le grand, disait cyniquement à propos des soldats qu'il entraînait dans ses aventures de conquérant : a Si ces gens-là commençaient à penser, aucun d'eux

ne resterait dans les rangs. » On a commencé à penser. Les temps s'en vont où les nations étaient peuplées •d'hommes-machines, toujours prêts à partir en guerre, n'importe pour qui, n'importe pour quoi.

L'attachement aux compatriotes n'implique point l'hostilité envers les étrangers, et le bonheur d'une nation «st une honte quand il est fait volontairement du malheur des autres. Dans le domaine du droit il n'y a pas à distinguer les frontières ; il y a à vouloir que partout ce qui mérite d'être soit. Rien n'est horrible comme d'excuser des boucheries humaines par ce beau prétexte qu'elles servent à retremper le patriotisme parmi les pauvres malheureux qui, pour une cause futile ou injuste, deviennent de la chair à canon.

Mais il y a, à côté des charlatans du patriotisme, les charlatans de l'internationalisme. Ils font croire à leurs dupes que la bienfaisante réalité de demain (qu'il s'agit de préparer) peut être la réalité d'aujourd'hui ; ils voilent du masque de l'humanité les calculs de la lâcheté: sous prétexte de faire la guerre à la guerre, ils sont les outranciers de l'individualisme et les fauteurs de l'anarchie rendue d'autant plus dangereuse, chez certains peuples, que, chez les peuples voisins, prévalent les outranciers du nationalisme et les fauteurs de l'impérialisme ; enfin, ils prennent plaisir à méconnaître la grande vérité formulée par Kant : « Jusqu'à l'heure où seront constitués les États-Unis d'Europe, il est nécessaire que chaque peuple ait la main sur la garde de son épée, sous peine de disparaître avant qu'ait lieu l'avènement du droit entre les peuples. »

L'internationalisme est criminel, du moment où il étouffe l'amour de la patrie au lieu de le pénétrer simple-

ment des inspirations de la justice et de l'humanité.

Depuis le xviir9 siècle, l'avènement du droit entre les peuples est un idial qui tend de plus en plus à se réaliser, malgré le scandale des grandes guerres et la ruineuse continuité des armements universels.

La Révolution compte ses fils par milliers dans toutes les nations du globe ; et c'est leur caractère commun de viser au plein triomphe de la paix, en joignant leurs mains par-dessus les frontières.

Le bon sens vulgaire les traite d'illuminés et rappelle les tragiques réveils qui ont interrompu les rêves de paix à la veille des guerres de la Révolution et de l'Empire, à la veille des invasions prussiennes, à la veille du grand conflit entre le Japon et la Russie.

Pourtant, parmi les ténèbres et le sang, l'idée marche. Encore un peu de temps, et le règne de la force brutale touchera à sa fin. L'esclavage semblait jadis un mal inévitable. Ce mal a disparu. De même disparaîtra la guerre. Ces longs siècles de mutuelle extermination qu'ont traversés nos pères, et que nous traversons, seront pour l'humanité régénérée ce que sont pour nous ces anciens Igea de la terre dont les débris excitent notre étonnement. <Ui ne comprendra pas que le inonde ait pu produire et tolérer des monstres tels que César et Napoléon. On ne voudra pas croire aux tueries barbares dont se souille notre civilisation.

La chute de Bonaparte fut un soulagement pour le

monde ; et le mystique empereur Alexandre de Russie, qui se croyait appelé à être le Messie de la paix en même temps que de la contre-révolution, organisa en 1815 la Sainte-Alliance.

Par ce traité, conçu sous les auspices de la très sainte et indivisible Trinité, l'empereur de Russie, l'empereur d'Autriche et le roi de Prusse proclamaient la nécessité de régler les rapports mutuels des puissances d'une manière conforme aux préceptes de l'Evangile, et ils s'engageaient solennellement à suivre dans leurs relations politiques les maximes chrétiennes de justice, de charité et de paix, qui, loin d'être uniquement applicables à la vie privée, doivent s'étendre à la vie publique. En conséquence, il était entendu que, fidèles aux prescriptions des Saintes Ecritures ordonnant à tous les hommes de se regarder comme des frères, les trois monarques demeureraient unis par une étroite fraternité; qu'ils se prêteraient aide et secours en toute circonstance ; que chacun d'eux se considérerait comme doté vis-à-vis de ses sujets d'une délégation divine l'obligeant à les traiter comme un père traite ses enfants ; et que les nations à la tête desquelles ils étaient se témoigneraient la même affection dévouée que s'entre- doivent les membres d'une même famille.

Il était en même temps stipulé que toutes les puissances qui se décideraient à professer solennellement les mêmes principes chrétiens, et à ne rien négliger pour que ces principes exercent sur les destinées humaines toute l'influence qui leur est due, seraient agrégées avec empressement dans la Sainte-Alliance.

La France et l'Angleterre adhérèrent au pacte pieux, si bien que cinq grandes puissances furent pour long-

temps les arbitres de l'Europe, où elles se posaient en gardiennes de la légitimité dynastique contre toutes velléités révolutionnaires, et de la paix internationale contre toutes entreprises usurpatrices.

Sans doute, par sa méconnaissance du droit des peuples et des principes de liberté, 'la Sainte-Alliance [était un grand effort de réaction contre toute l'œuvre du xviiie siècle et de la Révolution. Il n'en est pas moins vrai qu'elle en consacrait les aspirations vers la paix et qu'elle fut la première ébauche d'un pouvoir régulateur faisant pour les nations ce que font les tribunaux pour les particuliers.

Cette juridiction sans mandat, qu'exerçaient de grandes puissances, donnait l'idée d'un conseil européen où tous les Etats seraient représentés et deviendraient un assez considérable contingent de forces pour réduire sans peine toute puissance réfractaire aux décisions intervenues.

La Sainte-Alliance des monarques, nouée au xixe siècle, aura été la préface de la Sainte-Alliance des peuples qu'élabore le x\° siècle. Et ainsi seront heureusement justifiées les craintes de Metternich, qui déclarait que les aspirations évangéliques de l'illuminisme russe lui paraissaient aussi redoutables que les conceptions révolutionnaires du jacobinisme français.

De 1830 et surtout de 1848 date une poussée nouvelle des idées pacifistes, chères aux pères de la Révolution et à ses héros. Dans les divers Etats de l'Europe, de grandes voix préconisent l'évolution nécessaire, qui donnera une face nouvelle à l'histoire des peuples et remplacera la phase guerrière par la phase pacifique.

C'est à cette époque, que Lamartine écrit son immortelle Marseillaise de la paix :

Ah ! Pourquoi nous haïr et mettre entre les races Ces bornes ou ces eaux qu'abhorre l'œil de Dieu ? De frontières au ciel voyons-nous quelques traces ? Sa voûte a-t-elle un mur, une borne, un milieu ? Nations ! mot pompeux pour dire Barbarie ! L'amour s'arrête-t-il où s'arrêtent vos pas? Déchirez ces drapeaux ; une autre voix vous crie : « L'égoïsme et la haine ont seuls une patrie ; La fraternité n'en a pas ! »

Ce ne sont plus des mers, des degrés, des rivières, Qui bornent l'héritage entre l'humanité : Les bornes des esprits sont leurs seules frontières; Le monde, en s'éclairant, s'élève à l'unité. Ma patrie est partout où rayonne la France, Où son génie éclate aux regards éblouis ! Chacun est du climat de son intelligence : Je suis concitoyen de tout homme qui pense : La vérité, c'est mon pays !

D'autre part, à l'apostolat du grand Anglais Richard Cobden répond l'apostolat du grand Français Victor Hugor qui, le 21 août 1849, dans une assemblée d'amis de la paix où étaient représentés les pays les plus divers, salue d'avance cette fraternité européenne qui précédera la fraternité mondiale. Voici ses paroles :

« Si quelqu'un, il y a quatre siècles, à l'époque où la guerre existait de commune à commune, de ville à ville, de province à province, si quelqu'un eût dit à la Lorraine, à la Picardie, à la Normandie, à la Bretagne, à l'Auvergne, à la Provence, au Dauphiné, à la Bourgogne : « Un jour viendra où vous ne ferez plus la guerre ; un jour viendra où vous ne lèverez plus d'hommes

d'armes les uns contre les autres ; un jour viendra où on ne dira plus : les Normands ont attaqué les Picards, les Lorrains ont repoussé les Bourguignons. Vous aurez bien encore des différends à régler, des intérêts à débattre, des contestations à résoudre ; mais savez-vous ce que vous mettrez à la place des gens de pied et de cheval, des fauconneaux, des canons, des lances, des piques, des épées ? Vous mettrez une petite boîte de sapin que vous appellerez l'urne du scrutin, et de cette boite il sortira, quoi? une assemblée! une assemblée en laquelle vous vous sentirez tous vivre, une assemblée qui sera comme votre âme à tous, un concile souverain et populaire qui décidera, qui jugera, qui résoudra tout en loi, qui fera tomber le glaive de toutes les mains, qui dira à chacun : «Là finit ton droit, ici commence ton devoir. Bas les armes ! Vivez en paix. » Et ce jour-là, vous vous sentirez une pensée commune, des intérêts communs, une destinée commune; vous vous embrasserez, vous vous reconnaîtrez fils du même sang et de la même race; ce jour-là, vous ne serez plus des peuplades ennemies, vous serez un peuple; vous ne serez plus la Bourgogne, la Normandie, la Bretagne, la Provence ; vous serez la France. Vous ne vous appellerez plus.la guerre ; vous vous appellerez la civilisation. »

« Si quelqu'un eût dit cela à cette époque, tous les hommes positifs, tous les gens sérieux, tous les grands politiques d'alors se fussent écriés : « Oh ! le songeur! oh ! le rêve-creux! Comme cet homme connaît peu l'humanité ! Que voilà une étrange folie et une absurde chimère : » — Le temps a marché, et cette chimère est la réalité.

Eh bien, je dis aujourd'hui à la France, à l'Angle-

terre, à la Prusse, à l'Autriche, à l'Espagne, à l'Italie, à la Russie : Un jour viendra où les armes vous tomberont des mains, à vous aussi ! Un jour viendra où la guerre paraîtra aussi absurde et sera aussi impossible entre Paris et Londres, entre Pétersbourg et Berlin, entre Vienne et Turin, qu'elle serait impossible et qu'elle paraîtrait absurde aujourd'hui entre Rouen et Amiens. Un jour viendra où, vous France, vous Russie, vous Italie, vous Angleterre, vous Allemagne, vous toutes, nations du continent, sans perdre vos qualités distinctes et votre glorieuse individualité, vous vous fondrez étroitement dans une unité supérieure, et vous constituerez la fraternité européenne, absolument comme la Normandie, la Bretagne, la Bourgogne, la Lorraine, l'Alsace, toutes nos provinces, se sont fondues dans la France. Un jour viendra où il n'y aura plus d'autres champs de bataille que les marchés s'ouvrant au commerce et les esprits s'ouvrant aux idées. Un jour viendra où les boulets et les bombes seront remplacés par les votes, par le suffrage universel des peuples, par le vénérable arbitrage d'une grande assemblée souveraine qui sera à l'Europe ce que l'Assemblée législative est à la France. Un jour viendra où l'on montrera un canon dans les musées comme on y montre aujourd'hui un instrument de torture, en s'étonnant que cela ait pu être ! Un jour viendra où l'on verra ces deux groupes immenses, les États-Unis d'Amérique, les Etats-Unis d'Europe, placés en face l'un de l'autre, se tendant la main par-dessus les mers. »

Sous le second empire, l'infatigable apôtre de la paix Frédéric Passy crée la Société des amis de la paix; et Charles Lemonnier fonde, avec le concours de Garibaldi,

la ligue de la paix et de la liberté qui subordonne la pacification des États à l'émancipation des peuples.

Après 1870, les sociétés de la paix se multiplient en Belgique, en Hollande, en Italie, en Suisse, en Autriche, en Angleterre, en Danemark, en Suède, en Norwège, en Allemagne.

L'an 1889, le centenaire de la Révolution française est célébré à Paris par un congrès de la paix que suivent, d'années en années, d'autres congrès dans les grandes capitales de l'Europe et de l'Amérique.

C'est aussi en 1889, au lendemain du grand congrès de Paris, qu'a lieu, pour la première fois, une conférence interparlementaire qui réunit quatre-vingt-dixneuf membres des divers parlements d'Europe.

Dès lors, ce ne sont plus simplement des philosophes, des littérateurs, des savants, ce sont aussi des hommes d'État, esprits pratiques et non purement spéculatifs, qui envisagent comme possible et nécessaire une juridiction internationale prévenant les risques de la guerre. On compte par milliers les personnalités politiques qui se sont mêlées au mouvement de plus en plus grandissant et ont foi dans l'établissement prochain d'un code des nations qui empêchera les peuples de s'entr'égorger.

Kn 1906, la conférence des membres de l'union interparlementaire, tenue à Londres, donna occasion au chef du gouvernement britannique, l'illustre Campbell ÏÏannermann, de prononcer un discours mémorable. Il rappelait que le temps n'était pas loin où des réunions d'hommes d'État en vue d'une entente pacifique entre toutes les nations du monde n'eussent fait qu'exciter les railleries des personnes soi-disant positives : « On

KàME. — Pores de la Révolution. 7

n'aurait vu, disait-il, que pure rêverie dans notre ardeur à vouloir remplacer les luttes barbares et stupides de la guerre par des conférences soucieuses de respecter le bon droit et l'équité ». Ces âges sombres ne sont plus. Le monde s'habitue à la pensée de voir des arbitrages trancher les différends que la diplomatie ne peut régler. Les écailles tombent des yeux du genre humain. A la longue, toutes les résistances doivent disparaître devant la toute-puissance de l'idée, qui, quel que soit le poids des influences du passé sur le présent, achemine les peuples à la consécration juridique d'une fraternité féconde. L'Europe qui pense est aujourd'hui unanime à voir dans la guerre la plus vaine et la plus féroce des folies humaines.

Les cas d'arbitrage, devenus nombreux à partir de 1872, le sont devenus encore plus depuis 1903, et des traités permanents d'arbitrage sont à l'étude entre différentes nations. La ville de La Haye, où ont été tenus deux congrès pacifiques de la plus haute portée, doit être le siège d'une cour arbitrale devant laquelle seront déférées toutes les questions litigieuses que la diplomatie n'aura pu régler.

11 ne faut pas, toutefois, se faire illusion. L'institution de l'arbitrage ne sera vraiment efficace que quand il sera obligatoire et comportera des sanctions. Actuellement, chaque puissance réserve sa libre initiative pour tout ce qui touche à ses intérêts vitaux, et se ménage ainsi une porte ouverte pour les entreprises guerrières.

Que plusieurs guerres, jugées d'abord inévitables^ aient été évitées par d'équitables arrangements dus à une sentence arbitrale, c'est un fait certain. Mais le plus ordi-

nairement, l'arbitrage est l'effet d'une intention pacifique commune aux deux parties; et on ne se bat point parce qu'on n'avait aucune envie de se battre. Contre les puissances animées d'un esprit agressif et qui se sentent assez fortes pour s'approprier impunément le bien d'autrui. l'institution de l'arbitrage demeure impuissante.

Ce qui prévient surtout les conflits, depuis trenteneuf ans, c'est la crainte des conflagrations épouvantables qu'entraînerait l'initiative d'une guerre européenne : c'est l'entrecroisement des alliances créant des solidarités d'où pourraient résulter des contre-coups désastreux pour les violateurs de la paix ; c'est la perspective de coups de main révolutionnaires, de soulèvements intérieurs, dont la guerre extérieure serait l'occasion.

Mais on doit plaindre ceux qui, pénétrés d'une foi aveugle dans le sentiment du droit, attendent de lui seul de bons effets qu'il ne saurait produire s'il n'a à son service la force. La foi dans le triompbe final du bien n'exclut pas les sages précautions contre le mal. Ne pas les prendre serait aller au-devant de l'invasion, du démembrement et de la ruine, tant que les préoccupations de certaines puissances, dans les conciliabules pacifiques, ne vont qu'à poser des règles qui diminuent les frais du banditisme international; tant que tel État vise à faire de l'or avec les armes, comme on en fait avec du blé ou du vin, et voit dans la guerre sa principale industrie; tant que sévit l'odieux sophisme du droit des races supérieures à l'exploitation des races inférieures ; tant que la politique autorise les usurpations commises pour le plus grand profit de financiers ou de commerçants, au détriment de pauvres peuples qu'on

spolie, asservit et massacre sous prétexte de les civiliser; tant que persiste enfin un ordre de choses où n'est point garantie la protection du faible et où le grand moyen d'éviter les agressions est de témoigner qu'on est assez fort pour ne pas les craindre.

Oui, il faut vouloir la paix; mais peut-on la vouloir à tout prix, au prix de l'honneur, au prix de la justice? Oui, il faut viser à l'établissement d'un régime international où toute nation aura la sécurité dont jouit aujourd'hui l'individu, nullement obligé de recourir à la violence pour faire valoir ses droits. Mais n'est-il pas indéniable que, dans l'état actuel du monde, une nation désarmée risque d'être une nation écrasée ?

Et voilà que, de partout, pour éviter la guerre, on s'y tient prêt. On arme, on arme encore. Plus le voisin se fait fort, plus on se fait fort soi-même. La science s'ingénie à perfectionner les instruments de destruction. Ceux qu'on s'est procurés à grands frais sont vite dépassés par d'autres qu'on se procure à leur tour. Les milliards s'entassent à la suite des milliards dans le gouffre des perpétuels armements, et les énergies productrices de millions et de millions d'hommes sont stérilisées dans la geôle des casernes. Ainsi, la paix armée devient onéreuse à l'égal des batailles perdues. Force va être d'opter entre le désarmement et la ruine. Mais quelle nation commencera ? Aucune ne veut abdiquer au profit des autres. Reste qu'une irrésistible poussée de l'opinion publique amène le désarmement simultané.

L'opinion publique n'est pas toute-puissante ; mais, de par la croissante prépondérance de l'idée sur le fait, elle

a acquis une force singulière qui rend bien fragile tout ce qu'elle condamne.

Naguère, elle sanctionnait les guerres comme une fatalité inévitable et s'accommodait de voir les relations d'Etat à État demeurer en dehors du domaine de la morale. Aujourd'hui, elle entrevoit de plus en plus la possibilité d'éliminer le fléau de la guerre et soumet aux jugements de la conscience les faits et gestes des nations comme ceux des individus.

De plus en plus l'histoire des institutions remplace celle des conquêtes, et notre jeunesse apprend à haïr ces hommes de proie jadis si sottement admirés. C'est toute une mentalité nouvelle qui s'élabore. Il se forme des ligues de Françaises, d'Anglaises, d'Autrichiennes, qui aboutiront à une vaste ligue européenne et américaine des femmes en faveur de la paix. On cesse de croire que les peuples soient destinés à toujours s'entre-détruire, et que les guerres ne puissent finir que quand finira l'humanité.

En dépit du démenti apparent des faits, nous voyons s'accentuer la fraternelle solidarité des peuples qui, conquérant leur autonomie, prendront la haute main dans les affaires extérieures comme dans les affaires intérieures, et, par la fédération des patries, évolueront vers une bienfaisante transfiguration des rapports internationaux.

La conscience commune repousse désormais la vieille tradition des deux morales : Tune, s'appliquant aux particuliers, et conforme aux dictées du sens intime ; l'autre, s'appliquant aux Etats, et toute faite d'immoralités.

Sans imaginer que les individus se dépouilleront

des passions et des instincts mauvais inhérents à notre nature, on conçoit un ordre de choses nouveau créant entre les nations l'heureuse nécessité de la paix. Il apparaît une fois de plus que l'idéalisme, préoccupé de ce qui doit être, prime le réalisme, uniquement frappé par ce qui est, el que les fous d'hier, à la façon de l'abbé de Saint-Pierre, se trouveront êlre les sages de demain.

Ainsi la semence jetée au xviue siècle a porté ses fruits. C'est d'elle que procède la graduelle décadence de cet esprit d'inhumanité qui, depuis des temps immémoriaux, poussait les nations à sacrifier d'immenses hécatombes d'êtres pensants à de vains rêves de gloire nationale, de domination politique ou d'unité religieuse. Le même mouvement d'idées qui fît supprimer les féroces épreuves de la torture, réduire les pénalités et mettre un terme aux rigueurs d'une justice prompte à frapper les innocents pour la découverte des coupables, devait aboutir à une généreuse horreur des crimes et des maux de la guerre, dont l'amertume et la honte sont si loin d'être effacées par d'incontestables leçons de discipline, d'abnégation et d'héroïsme.

Quelles anomalies ! L'an 1907, une explosion met en miettes un cuirassé français et de nombreux rnarins. Voilà aussitôt toutes les nations qui s'empressent de témoigner leurs fraternelles sympathies à la France; et l'Allemagne envoie de chaudes condoléances, une députation, une couronne, pour honorer les victimes du désastre. Mais, parmi les nations qui se livrent à ces beaux élans, s'il en est une qui possède le secret de prévenir d'aussi terribles explosions, elle n'aura garde de le dévoiler, et elle frapperait des plus dures peines celui de ses nationaux qui ferait à la France une révé-

lation propre à empêcher le renouvellement d'une lamentable catastrophe.

De telles contradictions peuvent-elles s'éterniser ? N'est-il pas temps que les grands courants d'humanité qui se manifestent prennent définitivement le dessus?

Pour les vrais disciples de l'Evangile tels que Tolstoï, la pitié, la miséricorde, la résignation, la charité rendant le bien pour le mal, demeurent la loi universelle, et tout homme est tenu de se refuser aux œuvres sanglantes de la guerre. Ils flétrissent ces ministres de Dieu qui, dans chaque camp, gloriiient par leurs Te Deum les grandes tueries. Ils considèrent comme possible un universel retour au véritable esprit de Jésus, hélas! toujours si méconnu dans l'histoire de tous les peuples, et en particulier des peuples soi-disant chrétiens. Beaux rêves ! Pur sentimentalisme ! N'y a-t-il pas eu, ou ne peut-il pas y avoir des guerres justes et nécessaires ? Quand, au y siècle avant l'ère chrétienne, les Grecs, vainqueurs avec Miltiade, Thémistocle, Pausanias, à Marathon, à Salamine et à Platée, achetaient par l'extermination de trois cent mille Perses la délivrance delà patrie et le salut de la civilisation;* quand, au vine siècle, dans les plaines de Poitiers, Charles Martel repoussait l'invasion arabe ; quand, en 1792, à Valmy, Kellermann battait les Prussiens mis en déroute par les milices nationales de la Révolution, aurait-il mieux valu que Grecs et Français prissent pourinotd'orchre l'inertie évangélique prèchéeparTolstoï? Mais ce qui est significatif c'est que, même dans l'empire des czars, telle soit la force de la pensée nouvelle qu'on □ ose pas sévir contre l'homme qui dit à ses compatriotes : Ressaisissez -vous ! Désobéissez au czar pour

obéir à Dieu Tuer c'est pécher. Ne péchez point !

Pour les travailleurs des deux mondes, le devoir d'être à tout prix les militants de la paix apparaît évident ; et certains l'exagèrent jusqu'à prêter l'oreille aux divagations charlatanesques de ces rhéteurs, fous ou criminels, qui ne distinguent pas entre le chauvinisme et le patriotisme, renient la patrie, voient dans le drapeau une loque bonne à jeter au fumier, et ne discernent point que l'application de leurs doctrines de désertion, de grève militaire et d'insurrection en cas de guerre, même purement défensive, aboutirait à l'écrasement des peuples humanitaires par les nations césariennes où le vieux levain du militarisme garde toute sa force.

Pour les philosophes, l'autonomie de la personne humaine implique l'autonomie de chacune des personnalités collectives que sont les Etats, si bien que les peuples doivent se reconnaître comme égaux entre eux, indépendamment de l'importance de leur territoire ou de leur population, et se garantir mutuellement le droit de s'appartenir : ce qui implique la renonciation aux conquêtes et la fédération des nationalités en vue de régler toutes difficultés par l'arbitrage d'un commun tribunal, préalablement accepté.

Pour les économistes, il devient manifeste que, dans le cours d'un siècle, l'état social a subi des changements beaucoup plus grands que ceux qui s'étaient accomplis durant les quatorze siècles dont a été précédée la Révolution. Ils montrent les nations rattachées les unes aux autres par des liens de plus en plus étroits et s'apercevant que toute guerre leur inflige des maux hors de proportion avec les avantages qu'elles en retirent ; ils envisagent la suppression du droit de guerre entre les

États comme non moins imminente que ne le devint, à la fin du moyen âge, la suppression du droit de guerre dans l'intérieur des Etats ; et ils voient venir ces temps dont parlait le vieux prophète Michée, où « les hommes, cessant de s'entre-combattre, forgeront de leurs glaives des houes et de leurs lances des serpes », où « chacun se reposera sous sa vigne et sous son figuier ». Gomme la terre pourra être supérieurement exploitée le jour où, d'un pôle à l'autre, l'entente se sera faite entre les travailleurs de tout ordre, et où l'humanité, par l'unification des intérêts dans la diversité des patries, ne formera qu'un seul peuple !

Voilà comme le courant général des idées, aussi troublé soit-il par des contingences qui tiennent à notre atavisme militariste, nous mène à la constitution d'un code des nationalités reconnaissant le droit inaliénable qui leur appartient de disposer librement d'elles-mêmes, et subordonnant leurs rapports aux mêmes principes juridiques qui régissent les rapports des particuliers.

Qu'il doive être mis un terme aux annexions de millions d'hommes maintenus parla force citoyens d'une patrie que leur volonté répudie ; que le vieux commandement: « Le bien d'autrui tu ne prendras ni retiendras injustement », doive faire loi pour les collectivités et non uniquement pour les individus, cela apparaît évident; et il s'agit de trouver des voies légales qui règlent, conformément aux principes du droit, les différends de nations à nations, sans que nulle puisse se faire justice ellemême.

Mais tout comme, dans les litiges entre particuliers, la volonté commune ne suffirait pas à sanctionner l'au-

torité des juges s'il ne s'y ajoutait la force commune, on n'arrivera à rien de stable, dans les litiges d'État à État, si la Haute Cour qui sera instituée n'a point une gendarmerie internationale à son service.

De même qu'il y a, parmi les particuliers, des violents et des pervers qui bravent la justice sociale, il y aura des États qui seront tentés de braver la justice internationale. Le point est qu'ils se heurtent à une organisation justicière assez forte pour les intimider ou les réprimer.

Cela deviendra possible au temps prochain où la démocratie grandissante aura partout triomphé des autocraties.

Plus justement que Mirabeau, qui tenait ce langage en 1790, nous avons lieu de dire : « Il n'est pas loin de nous, peut-être, ce moment où la liberté, régnant sans rivale sur les deux mondes, réalisera le vœu de la philosophie, absoudra l'espèce humaine du crime de la guerre et proclamera la paix universelle. »

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