LE COUP DE TROMPETTE DES « LETTRES PERSANES
Autant l'abbé de Saint-Pierre était ouvert aux utopies et porté à tout réglementer, autant Montesquieu était docile à l'expérience et épris de la liberté.
Montesquieu naquit, Fan 1689, dans le pays de Montaigne, au milieu de ces populations girondines, en qui l'ancien contact des Anglais semble avoir discipliné l'esprit français, et qui, sans la détruire, tempèrent par une forte dose de sens pratique la vivacité méridionale.
En 1721. Montesquieu publiait les Lettres persanes. Là sont magistralement présentés tous les rapprochechements qu'avaient du suggérer aux esprits philoso-, phiques les relations des Bernier, des Tavernier et des Chardin sur les contrées d'Orient; là est poussée à fond la plus virulente critique des mœurs et des institutions européennes ; là sont flagellées par d'audacieuses ironies l i monarchie et l'Église ; là le roi et le pape sont satiriquement dépeints comme de grands magiciens qui ont le talent de faire que le papier soit de l'argent, que le pain ne soit pas du pain ; là sont exaltées la tolérance et la raison au détriment du fanatisme et de la superstition ; la est annoncée la mort du catholicisme qui, selon
Montesquieu, n'a pas cinq cents ans à vivre; là est séparée du dogme la morale ; là est réduit à une saine discipline des mœurs l'essentiel de la religion ; là enfin est offert aux consciences, dans la touchante histoire des Troglodytes, un haut idéal de justice et de liberté. L'œuvre du président Montesquieu éclata comme le premier coup de trompette de la Révolution. Le retentissement fut immense.
Dès ce premier essai de son génie, Montesquieu révèle au monde le bon citoyen passionné pour le bien public. Il trace avec amour les premiers linéaments de la science sociale ; et rien ne lui tient au cœur comme de montrer aux collectivités humaines à quelles hauteurs pourraient les élever la bonne éducation et la bonne morale. Tout se perd quand chacun veille à ses intérêts sans consulter ceux des autres ; mais tout est sauvé quand l'esprit de fraternité unit les hommes et les fait s'entr' aider, parmi leurs communes misères. Le point est de populariser cette conviction que l'intérêt des particuliers se trouve dans l'intérêt commun, et que la justice pour autrui est une charité pour nous. Grande vérité qu'il ne suffit pas de démontrer aux intelligences, mais qu'il importe de rendre sensible aux cœurs.
l'esprit des lois
Après avoir ainsi sonné la charge et inauguré la grande mêlée du xvnr9 siècle, Montesquieu se recueillit dans les hautes régions de la philosophie de l'histoire. Le fruit de ses patientes recherches et de ses longues méditations fut ÏEsprit des lois, auquel servit en quelque sorte d'introduction le livre substantiel et profond sur les Causes