L'ESPRIT DES LOIS
de la grandeur et de la décadence des Romains, où l'esquisse magistrale de Bossuet est admirablement complétée, et où les faits sont expliqués par les faits, sans recours à la Providence.
Etudier les lois positives dans leurs rapports avec les différentes formes de gouvernement, les climats, la configuration des territoires, les mœurs sociales, les croyances religieuses, les richesses, l'industrie, le commerce, la population ; les étudier aussi dans leurs rapports les unes avec les autres, et au point de vue soit des circonstances où elles sont nées, soit du but que s'est proposé le législateur, soit de l'ordre de choses qu'elles régissent : voilà en quoi consiste, pour Montesquieu, la recherche de l'esprit des lois. Par cela même que les lois sont « des rapports généraux et nécessaires résultant de la nature des choses », elles doivent être appropriées aux convenances d'objets, de temps et de lieux; et il faut varier, selon les cas particuliers, l'application universellement obligatoire des principes éternels de la raison humaine.
Montesquieu a-t-il su pleinement déterminer la loi des lois et faire rayonner sur la ténébreuse complication des codes humains la lumière du droit? Il faut reconnaître que ce large esprit est plus occupé d'explipliquer ce qui est, que de démêler ce qui doit être. Il vise principalement à tout comprendre, non à tout juger.
L'originalité de son œuvre, et elle est très grande, vient précisément de ce qu'il a entrepris de débrouiller le chaos juridique des nations, en ayant recours à la méthode expérimentale. Que d'autres s'en tiennent aux partis pris de la spéculation ! Lui a à cœur de faire parler les faits. Il applique dans l'ordre moral la méthode des
liO MONTESQUIEU
physiciens et des naturalistes. On croirait que c'est dans ce but qu'il a consacré une période de sa vie à des recherches scientifiques, sur lesquelles la récente publication de ses opuscules inédits nous a apporté d'amples révélations. Il observe, il compare, il classifie, il induit. N'en est-il pas des organismes sociaux comme des organismes animaux? Leur diversité est infinie, quoiqu'il paraisse n'y avoir qu'un type unique. Eh bien ! Montesquieu a entrepris de spécifier les organismes sociaux, d'en décomposer les éléments, d'en expliquer la vie.
Il aurait pu sans doute s'attacher davantage à déterminer quelle est l'unité d'où tout part, quelle est l'unité où tout doit tendre. Il aurait pu introduire plus de suite philosophique dans cette immense enquête à laquelle il s'est livré.
Mais, si la métaphysique y eût gagné, la science n'y aurait-elle pas perdu? Montesquieu aurait-il pu éviter l'esprit de système, écueil d'une telle méthode ? Il ne faut pas demander tout au même homme.
Puis, n'est-on pas dans l'erreur quand on fait de Montesquieu une espèce de Machiavel se bornant toujours à dégager la logique des choses sans souci d'une règle supérieure? Ne place-t-il pas à l'entrée de son monument l'image de la justice? N'arrive-t-il pas qu'il mêle à ses analyses des jugements moraux, et qu'il oppose à la réalité historique F idéal philosophique ?
Selon Montesquieu, il appartient à la raison de gouverner les affaires humaines. La raison a pour règle la justice. Cette règle est éternelle et immuable; elle ne dépend ni de l'arbitraire divin, ni des conventions sociales. Les rapports de convenance d'où résulte le droit demeurent toujours les mêmes, quelle que soit la