LA PENSÉE FRANÇAISE AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
Cousin par exemple, dans ses histoires de la philosophie, n'a fait qu'une place très secondaire à Montesquieu, l'Aristote des législateurs, à Voltaire, le voyant universel, à Rousseau, le maître de Kant, à Diderot, le précurseur du xixe siècle ; et l'estimable Condillac a tenu dans ses écrits infiniment plus de place que tous ces grands hommes réunis. C'est l'Allemagne qui, la première, a su reconnaître en eux des philosophes d'un ordre élevé.
Sans doute, il n'y a pas en France, au xvme siècle, de puissants métaphysiciens qu'on puisse citer à côté des Descartes, des Spinosa et des Leibniz. Mais, en revanche, ce grand siècle produit plus d'esprits philosophiques qu'aucun de ceux qui l'avaient précédé ; donne une forte impulsion à la critique et à la science libre ; réagit contre les abus et les superstitions ; se préoccupe de rendre l'humanité à l'humanité; remue des idées grosses de tous les progrès et enfante la Révolution française.
C'est avec un juste sentiment de piété filiale que j'aborde l'étude de cette philosophie féconde, trop souvent méconnue, à laquelle nous devons la meilleure part de nos conceptions, de nos libertés et de nos droits.
La sympathie n'exclut pas l'impartialité. Nos pères du xvme siècle, frappés des vices du vieil édifice politique et religieux, apportèrent à la réforme de l'ordre social la même audace que Descartes avait apportée à la réforme de ses propres pensées. Le mépris de la tradition fut à la fois leur force et leur faiblesse. Je ne tairai ni des erreurs, ni des excès, où se retrouvent, par une sorte d'atavisme, les pires inspirations d'où procédèrent les erreurs et les excès de l'ancien régime.