LES MOEURS RÉPUBLICAINES
comme là maîtresse : c'était elle qui établissait les magistrats, qui en réglait le pouvoir, et qui enfin châtiait leur mauvaise administration. »
C'est à entretenir le peuple dans ces belles idées et dans ces bonnes pratiques que travaillaient les éducateurs de l'esprit public. « Ce que fît la philosophie pour conserver Fétat de la Grèce n'est pas croyable. Plus ces peuples étaient libres, plus il était nécessaire d'y établir, par de bonnes raisons, les règles des mœurs et celles de la société. Pythagore, Thaïes, Anaxagore, Socrate, Archytas, Platon, Xénophon, Aristote et une infinité d'autres, remplirent la Grèce dé leurs beaux préceptes. Il y eut des extravagants qui prirent le nom de philosophes ; mais ceux qui étaient suivis étaient ceux qui enseignaient à sacrifier l'intérêt particulier, et même la vie, à l'intérêt général et au salut de l'État ; et c'était la maxime la plus commune des philosophes, qu'il fallait ou se retirer des affaires publiques, ou n'y regarder que le bien public. Pourquoi parler des philosophes? Les poètes même, qui étaient dans les mains de tout le peuple, l'instruisaient plus encore qu'ils ne le divertistissaient. Homère et tant d'autres poètes, dont les ouvrages ne sont pas moins graves qu'ils sont agréables, ne célèbrent que les arts utiles à la vie humaine; ne respirent que le bien public, la patrie, la société, et cette admirable civilité qui fait les bons citoyens. » Quant à ceux-ci, ils s'affectionnaient d'autant plus à leur pays qu'ils participaient tous à sa direction et que chaque particulier pouvait parvenir aux premiers honneurs.
C'est aces républiques grecques si bien policées, c'est au-bi à la Suisse et à la Hollande, les deux pays à la fois les plm mourais et les plus peuplés de l'Europe, que
Montesquieu pensait quand il disait dans ses Lettres persanes : « Le sanctuaire de l'honneur, de la vertu, semble être établi dans les républiques, dans les pays où Ton peut prononcer le mot de patrie ».
Où Montesquieu se trompe, c'est quand il se refuse à admettre l'existence de grandes démocraties. La fondation de cette prospère république des Etats-Unis, dont la population atteindra bientôt cent millions d'hommes, devait lui donner un frappant démenti.
Où il se trompe encore, c'est quand il insinue que le régime républicain est un idéal inaccessible pour la plupart des nations. Sans doute, les mœurs républicaines sont rares. Mais déciderons-nous que les peuples en général ne sont pas dignes de l'autonomie et de la liberté? Non, certes. De même qu'on n'apprend à nager qu'en se jetant à l'eau, ce n'est qu'en faisant acte de peuples libres qu'on apprend à bien user de la liberté. On commence par n'avoir que les institutions républicaines; on finit par se faire des mœurs républicaines. C'est alors, et alors seulement, que les institutions sont vraiment consolidées. Heureuse la république où il y a harmonie entre l'éducation donnée par les parents, l'éducation donnée par les maîtres, et l'éducation donnée par le monde ! Heureuse la république où tout concorde à inspirer aux citoyens le culte de l'intérêt public, l'amour de la liberté de tous et le respect des lois!