PIERRE BAYLE
parents s'empressèrent de lui ménager une retraite à Genève. Il dut se faire précepteur pour assurer sa pauvre vie ; reparut en France, et finalement, effrayé des persécutions imminentes, s'exila en Hollande. Que lui fallaitil ? Un poste tranquille lui laissant des loisirs pour penser et écrire. Peu lui importait de gagner beaucoup. « Il me suffît, disait-il, d'avoir de quoi me vêtir très simplement et vivre très sobrement. »
Enfin, l'an 1681, à trente-quatre ans, il est nommé professeur de philosophie et d'histoire à Rotterdam. Sa carrière de libre penseur commence. Il publie, dès 1682, ses vues philosophiques, sous le titre de Pensées diverses à r occasion de la comète de 1680 ; il crée une sorte de revue mensuelle très originale, intitulée Nouvelles de ta république des lettres ; il compose une Réfutation de Thistoire du calvinisme écrite parle père Maimbourg; il crayonne le plus puissant des réquisitoires contre les conversions imposées par la force, dans son Commentaire philosophique sur ces paroles de Jésus-Christ : Contrains- If s Centrer; il consacre un livre à faire le tableau des actes d'oppression qui ont eu pour but de rendre la France toute catholique sous le règne de Louis le Grand ; enfin, comme la violence le choque d'où qu'elle vienne, il lance un Avis aux réfugiés où sont dites aux protestants leurs vérités.
Tant que Ravie s'était contenté de montrer dans la Saint- Rarthélemy l'éternelle honte de la religion romaine ; de médire des moines et des prêtres, « vraie gangrène qui ronge toujours », et de reprocher au catholicisme d'être exempt de « cette débonnaireté » qu'il croit que les autres cultes sont obligés d'avoir à son égard, les protestants avaient battu des mains. Mais
voici qu'au lieu de revendiquer la tolérance pour les seuls chrétiens, il voulait l'étendre aux juifs, aux mahométans, aux païens, aux athées ; voici qu'il réprouvait le supplice de Michel Servet non moins que les dragonnades ; voici qu'il osait dire : « Dieu est trop essentiellement bon pour être l'auteur d'une chose aussi pernicieuse que les religions positives, semence éternelle de guerre, de carnage et d'injustice. » C'était intolérable. Maints pasteurs, et surtout le très docte, mais très irritable Jurieu, entrèrent en grande fureur. Ils crièrent tant et si bien qu'on retira à Bayle sa chaire en 1693. Il lui fut interdit de jamais enseigner, vu le caractère dangereux et impie des idées qu'il professait.
Ce sage ne s'émut point. Que lui importait de perdre sa pension? Ses goûts étaient si simples î aussi simples que ses mœurs étaient pures. Rien ne lui plaisait tant que l'obscurité d'une situation médiocre et paisible. Il vivrait de ses écrits.
Sa seule vengeance fut de faire cette remarque que, pour admirer une religion, il faut la voir là où elle est persécutée, et qu'on sera scandalisé si on la voit là où elle domine.
Désormais toute l'activité de Bayle se concentre sur le Dictionnaire historique et critique dont il a esquissé le plan dès 1692. Ne s'accordant aucune distraction, travaillant quatorze heures par jour, il en poursuit l'achèvement parmi les polémiques et les vexations de toute sorte. Tel de ses ouvrages avait été brûlé en place de grève par la main du bourreau ; tels autres avaient été frappés d'interdit. Gela ne trouble pas le fécond labeur auquel il se livre, avec la tranquille continuité d'une force de la nature . Sa grande œuvre paraît en 1697 ; le xvine siècle