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HOSTILITÉ DE VOLTAIRE CONTRE LES SYSTÈMES MÉTAPHYSIQUES

De ses réflexions sur la nature et les caractères de la pensée, Descartes tirait tout un système de métaphysique. Voltaire répugne à de telles déductions. Elles lui semblent purement conjecturales ; et il n'y voit qu'une matière à vaines querelles. « Les disputes métaphysiques, dit-il, ressemblent à des ballons remplis de vent que les combattants se renvoient. Les vessies crèvent; l'air en sort; il ne reste rien. » Les systèmes lui font peur. Constituer une secte, n'est-ce pas former un centre de ralliement pour le doute et l'erreur? Il n'y a point de sectes ni en physique ni en géométrie. On ne parle ni d'Euclidiens ni de Newtoniens.

i. Voir dans La Pensée moderne, de Luther à Leibniz, le livre III0 consacré à Uescartes, et particulièrement le chapitre intitulé : La primauté philosophique de Descartes.

S'il y a des Platoniciens et des Aristotéliciens, c'est que ni Platon ni Aristote n'ont pleinement raison. Il n'y a pas lieu à plusieurs partis là où est l'entière évidence. Quand vous dites que le sang circule, que l'air pèse, vous n'êtes ni de la secte d'Harvey ni de celle de Torricelli ; vous acquiescez seulement à des vérités démontrées par eux; et l'univers entier sera à jamais de votre avis. Tenons-nous en aux points où tous s'accordent ; mais gardons-nous des systèmes où tous se contredisent.

Rien n'est plus certain que cette incertitude à laquelle nous sommes condamnés sur une foule de questions. On s'est fort moqué des qualités occultes; mais à quoi donc aboutit notre science, sinon à cette suprême formule : Tout est qualité occulte ? « Il y a un secret dans tous les premiers ressorts de tous les êtres, à commencer par un galet des bords de la mer et à finir par l'anneau de Saturne et par la voie lactée. Des savants, pour éclairer notre ignorance, nous disent qu'il faut faire des systèmes, qu'à la fin nous trouverons le secret; mais à force de chercher sans rien trouver on se dégoûte. — C'est là une philosophie paresseuse, nous crient-ils. — Non, c'est le repos raisonnable des gens qui ont couru en vain ; et, après tout, philosophie paresseuse vaut mieux que théologie turbulente et chimères métaphysiques. »

Plus on a étudié, plus on a médité, plus on est en état d'affirmer qu'on ne sait rien. Ce qui apparaît c'est un certain milieu des choses ; le commencement et la fin nous échappent.

Des vices communs à tous les grands systèmes philosophiques, Voltaire conclut qu'il faut horner sagement nos visées et tâcher tout d'abord d'avoir le sens commun, c'est-à-dire de ne pas déraisonner dans les matières les plus simples.

Le sens commun est plus rare qu'on ne pense, parce que, chez beaucoup d'hommes, l'essor de la raison est arrêté par des préjugés qui les engagent dans les plus grosses erreurs. Tel sera bon mathématicien et bon physicien, qui acceptera les pires superstitions. Gomment se fait-il que le même homme s'élève, dans ses recherches scientifiques, au-dessus du sens commun, et descende au-dessous du sens commun quand il s'agit de religion? C'est que, dans le premier cas, il a vu et jugé par luimême; dans le second cas, il a vu et jugé d'après autrui. Là il n'affirme qu'autant qu'il sait; ici il croit uniquement parce qu'il croit.

L'important est de tout examiner soi-même, sans parti pris et avec la ferme intention de ne se rendre qu'à l'évidence.

I n moyen pratique de décider de beaucoup de questions, c'est de mettre en présence les deux réponses opposées qu'elles comportent, en les considérant dans ce qu'elles ont de plus extrême. Cette comparaison met le vrai en lumière. « On dispute par exemple pour savoir si les belles-lettres contribuent à la gloire d'une nation ou à sa décadence. Comparez les deux extrêmes, Cicéron et un ignorant grossier. Voyez si c'est Pline ou Attila qui précipita la ruine de Rome. La question sera bientôt résolue. ;>Ilen est de toutes chosescommed.es couleurs.

Seuls les yeux très bons et bien exercés discernent les nuances qui se rapprochent; mais les plus mauvais yeux discernent le blanc et le noir.

Ainsi la philosophie de Voltaire est la philosophie du bon sens. Il renonce à étendre très loin sa vue; il lui suffît de bien voir ce qu'il voit. Jamais esprit ne fut plus altéré de clarté.0 Pour demeurer toujours clair, il se résigna à être quelquefois superficiel. « Je suis comme les petits ruisseaux, écrivait-il à un ami; ils sout transparents parce qu'ils sont peu profonds. »

On s'est emparé de cet aveu pour conclure que Voltaire n'a pas de valeur philosophique. Oui, si on réserve le nom de philosophe à l'homme qui a sur toute chose une suite d'opinions fixes, Voltaire n'est pas un philosophe. Mais, si Ton reconnaît philosophe l'ami de la vérité capable de dire : « L'ignorant qui pense ainsi n'a pas toujours pensé de même; mais il est contraint de se rendre » ; si Ton reconnaît philosophe le critique circonspect qui estime qu on doit être souvent très incertain quand on se croit certain, et qu'on peut manquer de bon sens quand on juge suivant ce qu'on appelle le sens commun; si l'on reconnaît philosophe l'esprit sage qui, à l'exemple de Locke, ne vise à resserrer l'empire du savoir que pour mieux l'affermir; si l'on reconnaît philosophe le génie pratique qui tâche d'extraire de la raison commune ce qu'elle renferme de meilleur pour le jeter dans la circulation après l'avoir marqué d'une inimitable empreinte ; si Ton reconnaît philosophe le philanthrope, qui, préférant les actes féconds aux controverses stériles, applique tous ses efforts à hâter le règne des lumières et de l'humanité, Voltaire a été un philosophe et un grand philosophe.

Voltaire s'inspire de tout le monde et parle pour tout le monde. Briser les vieilles barrières de l'aristocratie intellectuelle, agrandir de plus en plus la cité des intelligences, universaliser l'esprit philosophique : voilà une de ses principales visées. Qu'il y ait moins de grands génies, il s'en consolera, pourvu que le nombre des bons esprits se multiplie et que la masse des hommes vaille mieux.

Par cela même qu'elle est d'un bout à l'autre toute pénétrée de bon sens, la philosophie de Voltaire est foncièrement active. A la conception monacale des âges catholiques où l'obsession de l'autre monde poussait les âmes à mépriser l'existence présente, à maudire la nature, à se désintéresser de l'action, il oppose l'idéal de la vie intense, ouverte à toutes les curiosités et pleine de foi dans les énergies naturelles qu'elle féconde.

Voltaire estime qu'agir est l'essentiel. La question n est pas de pouvoir dire : « J'ai cru » ; mais de pouvoir dire : « J'ai fait ». Qui demeure oisif est comme s'il n'existait pas. De môme que le feu tend en haut et la pierre en bas, l'homme est né pour l'action. « Mon cher ami, écrivait Voltaire à Cideville, il faut donner à son âme toutes les formes possibles. C'est un feu que Dieu nous a confié : nous devons le nourrir de ce que nous trouvons de plus précieux. Il faut faire entrer dans notre être tous les modes imaginables, ouvrir toutes les portes de notre âme à toutes les sciences et à tous les sentiments. »

Mais L'action sur soi ne suffit pas; il est nécessaire d'y joindre Faction sur autrui. C'est celle-ci qui donne du prix à celle-là, en faisant tourner notre perfectionnement

personnel au perfectionnement de tous. Fi du philosophe qui n'est philosophe que pour son hien à luimême ! Voltaire entend qu'on soit aussi philosophe pour le bien du prochain. Le prosélytisme, si souvent mis au service des pires superstitions, doit être mis au service de la saine raison. Elle mérite qu'on se passionne et qu'on passionne les autres pour elle.

Le philosophe est l'homme de l'humanité. Il lui appartient de se faire le porte-voix du bien public et de mener les foules à la conquête de tous les progrès. « Quand l'émulation n'excite point les hommes, dit Voltaire, ce sont des ânes qui vont leur chemin lentement, qui s'arrêtent au premier obstacle, et qui mangent tranquillement leurs chardons à la vue des difficultés qui les rebutent; mais, aux cris d'une voix qui les encourage, aux piqûres d'un aiguillon qui les réveille, ce sont des coursiers qui volent et qui sautent au delà de la barrière. Heureusement il y a souvent des hommes, tels que l'abbé de Saint-Pierre et Locke, qui, sans avoir le droit de juger leurs semblables, aiment le bien public autant qu'il est négligé par ceux qui acquièrent comme une métairie le pouvoir de faire du bien et du mal. »

Ainsi absorbé par les vues pratiques, Voltaire était conduit à subordonner la science à la morale. Sans doute les sciences l'intéressent lui qui étudie avec ardeur la physique et les mathématiques, lui qui entreprend de mettre à la portée de tout le monde les éléments de la philosophie de Newton, lui qui encourage la marquise du Ghâtelet à traduire les œuvres de l'illustre savant anglais. Mais c'est surtout à cause des applications qu'elles comportent que les sciences le captivent. Il ne saurait admettre que le savoir puisse être notre dernier but.

LA PRIMAUTÉ DE LA MORALE SELON VOLTAIRE 22o

Encore une fois, le but c'estPaction, l'action ayant pour inspiration le vrai, pour règle la justice, et pour effet le bien des hommes.

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