‹ Les pères de la Révolution (de Bayle à Condorcet)Chapitre 72 sur 257 · UNIVERSALITÉ ET LOIS ESSENTIELLES DE LA MORALE · texte numérisé non relu

UNIVERSALITÉ ET LOIS ESSENTIELLES DE LA MORALE

exemples des sauvages qui mangent leur prochain, ou des soldats civilisés qui pillent et tuent sans remords.

De ces faits et de beaucoup d'autres il résulte que les temps, les lieux, l'éducation, la coutume, le tempérament exercent une grande influence sur le développement des consciences. Celles-ci pouvant être viciées en beaucoup de points, chacun doit s'efforcer de rectifier la sienne, et souvent mettre en pratique le beau précepte de Zoroastre : « Dans le doute si une action est bonne ou mauvaise, absliens-toi. »

Mais encore est-il vrai qu'il y a en tous les hommes une certaine impression du bien, qui est ineffaçable. L'Africain ne sent-il pas, comme l'Européen, qu'il est mieux de donner le superflu de son pain ou de son riz au pauvre qui le demande humblement, que de le tuer ou de lui crever les yeux ? N'est-il pas évident à toute la terre qu'un bienfait est plus honnête qu'un outrage, que la douceur est préférable à l'emportement? Sans doute les maximes de convention, les usages arbitraires ne manquent pas. N'empêche qu'un fond de justice subsiste toujours. S'inspirant de Shaftesbury, l'apologiste du sens moral, Voltaire s'écrie : « Montrez-moi un pays où il soit honnête de me ravir le fruit de mon travail, de violer sa promesse, de mentir pour nuire, de calomnier, d'assassiner, d'empoisonner, d'être ingrat envers ses bienfaiteurs, de battre son père et sa mère quand ils vous présentent à manger. »

L'unité de la morale tient à l'identité universelle des rapports fondamentaux qu'implique la nature des choses. Ecoutez ces admirables paroles : « La lumière est uniforme pour l'astre de Sirius et pour nous; la morale doit être uniforme. Si un animal sentant et pensant dans Sirius

est né d'un père et d'une mère tendre qui aient été occupés de son bonheur, il leur doit autant d'amour et de soins que nous en devons ici à nos parents. Si quelqu'un, dans la voie lactée, voit un indigent estropié, s'il peut le soulager, et s'il ne le fait pas, il est coupable envers tous les globes. Le cœur a partout les mêmes devoirs : sur les marches du trône de Dieu, s'il a un trône; et au fond de l'abîme, s'il est un abîme. »

Toutefois, en même temps qu'il y a une loi universelle et naturelle, c'est un fait universel et naturel que bien des gens l'oublient. Il y a nécessairement des méchants, de même qu'il y a des borgnes, des bossus, des boiteux, des infirmes. Mais, comme on préfère les gens bien faits aux gens mal faits, les individus sains aux individus malades, on préfère les bons aux méchants.

Maintenant, quels sont les bons? Ceux qui aiment les hommes. Quel est leur caractère distinctif? La bienfaisance envers le prochain.

Protéger le faible ; soulager le souffrant ; consoler l'affligé; secourir l'indigent; ramener l'égaré; instruire l'ignorant : voilà la vraie vertu.

Qu'importe que vous soyez tempérant? Vous vous en porterez mieux ; mais votre voisin n'en sera pas moins malheureux. Le prudent se fait du bien ; le vertueux en fait aux hommes.

Les vertus qu'enseigne la morale individuelle sont d'excellentes qualités, nous aidant à bien gouverner notre vie et à assurer notre bonheur. Mais les vertus essentielles sont les vertus utiles au prochain.

C'est n'être bon à rien, de n'être bon qu'à soi.

Page 1