UNIVERSALITÉ ET LOIS ESSENTIELLES DE LA MORALE
« Nous vivons en société, dit Voltaire ; il n'y a donc de véritablement bon pour nous que ce qui fait le bien de la société. Un solitaire sera sobre, pieux, il sera revêtu d'un cilice; eh bien, il sera saint : mais je ne l'appellerai vertueux que quand il aura fait quelque acte de vertu dont les autres hommes auront profité. Tant qu'il est seul, il n'est ni bienfaisant, ni malfaisant; il n'est rien pour nous. La vertu entre les hommes est un commerce de bienfaits ; celui qui n'a nulle part à ce commerce ne doit point être compté. Mais, me dites-vous, si un solitaire est gourmand, ivrogne, livré à de secrètes débauches, il est vicieux; il est donc vertueux, s'il a les qualités contraires. C'est de quoi je ne puis convenir : c'est un très vilain homme s'il a les défauts dont vous parlez ; mais il n'est point vicieux, méchant, punissable par rapport à la société, à qui ses infamies ne font aucun mal. Il est à présumer que, s'il rentre dans la société, il y fera du mal, qu'il y sera très vicieux; et il est même bien plus probable que ce sera un méchant homme, qu'il n'est sûr que l'autre solitaire, tempérant et chaste, sera un homme de bien ; car, dans la société, les défauts augmentent, et les bonnes qualités diminuent. »
Arrière de la culture égoïste du moi, sans profit pour le prochain.
Que tous ceux qui pensent et tiennent une plume, s'embrigadent pour le grand combat à livrer en faveur de la justice et de l'humanité !
Quant à lui, simple citoyen, le patriarche de Ferney s'assigne pour but de s'élever contre toutes les iniquités et de servir partout les intérêts de l'homme. Procurer le bien de ses semblables, voilà la vertu.
Certes, exalter les devoirs sociaux est excellent ; mais la meilleure préparation à bien les remplir ne résidet-elle pas dans l'accomplissement des devoirs envers nous-mêmes tels qu'ils résultent .du seul sentiment de notre dignité commune? Voltaire n'insiste pas assez sur l'obligation de respecter en nous la personne humaine, en même temps que nous nous dévouerons à son bonheur et à son perfectionnement chez le prochain.
Cette préoccupation un peu trop exclusive du point de vue social n'est pas particulière à Voltaire; elle lui est commune avec les autres philosophes français du xvine siècle. Durant le siècle précédent, on avait surtout envisagé l'individu ; maintenant on envisage surtout le citoyen.
l'évolution vers la justice sociale selon voltaire
Voltaire remarque que tous les hommes qu'on a découverts, même les plus sauvages, vivent en société. L'instinct et la raison portent l'homme à s'associer avec l'homme, non moins qu'à manger et à boire.
Loin que le besoin de la société ait dégradé l'homme, c'est l'éloignement de la société qui le dégrade. Quiconque vivrait absolument seul perdrait la faculté de penser et de s'exprimer; il serait à charge à lui-même; il ne parviendrait qu'à se métamorphoser en bête.
Il est vrai qu'une fois ensemble les hommes se montrent loups et renards les uns à l'égard des autres. Mais cela tient moins à une mauvaise nature, qu'à l'éducation qu'on leur donne, aux exemples qui les environnent, aux gouvernements sous lesquels ils vivent, aux besoins qui les sollicitent, aux occasions qui les déterminent.