L'ÉVOLUTION VERS LA JUSTICE SELON VOLTAIRE
Puis, il faut tenir compte de leur commune ignorance. La multitude des bêtes brutes appelées hommes, comparée avec le petit nombre de ceux qui pensent, est dans la proportion de cent à un chez beaucoup de nations.
Songe-t-on bien au nombre immense d'individus dont l'unique occupation est de subsister? Tandis qu'un Spinosa, un Newton, un Leibniz s'élèvent aux spéculations les plus hautes, des millions de malheureux ne cessent d'arroser la terre de leurs sueurs pour avoir du pain, sont logés dans de misérables huttes, ont à peine de quoi se vêtir, ne diffèrent guère des animaux muets et stupides, vivent et meurent sans presque le savoir. « Misérable humanité ! Il faut vingt ans pour mener l'homme de l'état de plante où il est dans le ventre de sa mère, et de l'état de pur animal, qui est le parlage de sa première enfance, jusqu'à celui où la maturité de la raison commence à poindre. Il a fallu trente siècles pour connaître un peu sa structure. Il faudrait l'éternité pour connaître quelque chose de son âme. Il ne faut qu'un instant pour le tuer. »
Cependant, quelles que soient les infirmités de sa nature, cet être qui a des mains industrieuses, une tête capable de généraliser les idées, et une langue assez souple pour les exprimer, a pu, ici et là, grâce aux bons effets du groupement social, triompher des éléments et des animaux hostiles, se dégager des étreintes de l'ignorance et de la barbarie, inventer les arts et les sciences, et s'acheminer au bien-être.
(Jette marche ascendante de la civilisation, qui s'effectue non sans beaucoup de haltes, de reculs, d'essais infructueux ou funestes, est éclairée par une idée, qui, tantôt obscurcie, tantôt lumineuse, brille à travers les
âges. C'est l'idée de la justice. Elle est comme le foyer d'où rayonnent les lois.
L'œuvre des lois est la promulgation et la consécration des droits du genre humain. « Pour connaître les droits du genre humain, dit Voltaire, on n'a pas besoin de citations. Les temps sont passés où des Grotius et des Puffendorf cherchaient le tien et le mien dans Aristote et dans saint Jérôme, et prodiguaient les contradictions et l'ennui pour connaître le juste et l'injuste. Il faut aller au fait. »
Sans recourir à des textes obscurs, consultons le sens commun. La plupart des hommes en ont assez pour démêler quelles sont les prescriptions essentielles qu'exige le bien général. « Assemblez les simples et tranquilles agriculteurs : ils conviendront tous aisément qu'il doit être permis de vendre à ses voisins l'excédent de son blé, et que la loi contraire est inhumaine et absurde ; que les monnaies, représentatives des denrées, ne doivent pas plus être altérées que les fruits de la terre ; qu'un père de famille doit être le maître chez soi; que la religion doit rassembler les hommes pour les unir, et non pour en faire des fanatiques et des persécuteurs ; que ceux qui travaillent ne doivent pas se priver du fruit de leurs travaux pour en doter la superstition et l'oisiveté. Ils feront en une heure trente lois de cette espèce, toutes utiles au genre humain. Mais vienne un despote, il n'y aura plus que des lois arbitraires. »
Il semble qu'ayant une si grande confiance dans le bon sens des hommes, Voltaire doit être entièrement
favorable au gouvernement républicain. Il n'en est pas ainsi. Sans doute Voltaire convient qu'il n'y a qu'un esclave qui puisse dire qu'il préfère la royauté à une république bien constituée où les hommes seraient vraiment libres, et où, jouissant sous des lois équitables de tous les droits qu'ils tiennent de la nature, ils seraient aussi à l'abri de toute usurpation étrangère. Mais il est convaincu que les hommes sont rarement dignes de se gouverner eux-mêmes ; et, à cause de leurs passions, il ne croit guère qu'une bonne république soit possible.
Selon lui, le vice des républiques est justement représenté par la fable turque du dragon à plusieurs têtes et du dragon à plusieurs queues. La multitude des têtes se nuit; et la multitude des queues obéit à une seule tête qui veut tout dévorer. Ainsi, « on ne peut choisir qu'entre la monarchie, l'aristocratie et l'anarchie, et, dans ce cas, un homme sage peut très bien donner la préférence à la monarchie, surtout s'il se défie d'un sentiment naturel qui le porte à préférer la constitution républicaine non parce que tous les hommes y sont libres, mais parce qu'il se croit fait pour devenir un de leurs maîtres ».
Ce secret instinct de domination que signale Voltaire est bien le ver rongeur des républiques. Que s'ensuit-il? qu'il faut que les peuples renoncent à s'appartenir ? Non ; mais qu'il faut que, par la sagesse de leurs institutions et de l'éducation publique, ils se précautionnent contre l'ambition de ceux qui, sous prétexte de liberté, voudraient imposer leur tyrannie.
Toute tyrannie est détestable. Toutefois il est sûr que celle de plusieurs est pire que celle d'un seul. « Un despote, dit Voltaire, a toujours quelques bons moments ; une assemblée de despotes n'en a jamais. Si un tyran
me fait une injustice, je peux le désarmer par sa femme, son confesseur ou ses favoris ; mais une compagnie de graves tyrans est inaccessible à toutes les séductions. Quand elle n'est pas injuste, elle est au moins dure, et jamais elle ne répand de grâces. Si je n'ai qu'un despote, j'en suis quitte pour me ranger contre un mur lorsque je le vois passer, ou pour me prosterner, ou pour frapper la terre de mon front, selon la coutume du pays; mais s'il y a une compagnie de cent despotes, je suis exposé à répéter cette cérémonie cent fois par jour, ce qui est très ennuyeux à la longue quand on n'a pas les jarrets souples. Si j'ai une métairie dans le voisinage de l'un de nos seigneurs, je suis écrasé; si je plaide contre un parent des parents d'un de nos seigneurs, je suis ruiné. »
Faut-il donc penser, avec Voltaire, qu'on soit réduit en ce monde à la triste alternative d'être enclume ou marteau ? Lui-même ne peut s'en tenir à cette conclusion ; et, après avoir mis en suspicion le régime républicain, après avoir flatté les rois dont l'aide lui est nécessaire pour sa propagande contre l'esprit de superstition et d'intolérance, il se laisse aller à flétrir le système monarchique et à célébrer les bienfaits de l'autonomie des peuples. Ainsi il remarque que, si les riches veulent l'aristocratie, la masse de la nation veut la démocratie ; et il ajoute : « Il n'y a que les rois qui préfèrent la royauté. »
Si les sujets subissent celle-ci, au risque de passer alternativement des mains d'un prince faible aux mains d'un prince méchant, c'est faute d'avoir la volonté ou Thabileté de se gouverner eux-mêmes. La royauté est
comme l'expiation de leur infériorité morale. Qu'est-ce en effet qu'une société d'hommes gouvernée arbitrairement, sinon « un troupeau de bœufs mis au joug pour le service d'un maître, qui les engraisse pour se nourrir de leur substance, et se sert de la peau des uns pour attacher les autres à la charrue? »
N'est-il pas plus rationnel que la volonté de tous soit exécutée par un seul ou par plusieurs, en vertu des lois que tous ont portées?
Certainement il n'y a jamais eu de gouvernement parfait, parce que les hommes ont des passions ; et, s'ils n'avaient pas de passions, on n'aurait pas besoin de gouvernement. Mais « le plus tolérable de tous est sans doute le gouvernement républicain, parce que c'est celui qui rapproche le plus les hommes de l'égalité naturelle ».
Aussi est-ce avec admiration que Voltaire parle de cette république de Hollande où il ne voyait ni oisifs, ni pauvres, ni petits-maîtres, ni valets ayant leur cour à faire, et où l'on pouvait rencontrer le chef de l'Etat à pied, sans laquais, au milieu de la foule. « Un citoyen d'Amsterdam, dit-il, est un homme. Un citoyen à quelques degrés de longitude par delà est un animal de service. »
Du citoyen ou du sujet lequel sera le plus patriote? N'est-ce pas le premier? « Un républicain est toujours plus attaché à sa patrie qu'un sujet à la sienne, par la raison qu'on aime mieux son bien que celui de son maître. »
Puis, considérez les monarchies : vous y verrez des hommes sans honneur élevés aux plus hautes dignités. Au contraire, « dans les républiques, dit Voltaire avec