VOLT A IR K
un certain optimisme, un citoyen déshonoré n'est jamais nommé aux charges publiques. »
TENDANCES ANTIDÉMOCRATIQUES ET ANTISOCIALISTES DE VOLTAIRE
Si Voltaire est en somme assez disposé à être républicain, il Test moins à être démocrate.
Selon lui, divers privilèges, tels que les privilèges nobiliaires, peuvent être tolérés, et le droit de suffrage doit être l'apanage exclusif des citoyens qui sont propriétaires.
Il reconnaît bien que tous les hommes, jouissant des facultés attachées à leur nature, sont naturellement égaux, c'est-à-dire ont un droit égal à la liberté, à la propriété de leurs biens et à la protection des lois; et il oppose justement cette égalité à l'inégalité des fonctions qu'implique l'inégalité des talents. Mais il ne s'élève pas à la conception de la vraie égalité politique, qui découle de l'essence même de la raison et de la volonté humaine.
Quant à l'égalité des conditions et des fortunes, Voltaire montre à merveille combien il est chimérique d'en rêver la réalisation. Toutefois, il n'a pas assez le sens des progrès que comporte l'ordre social, et il se résigne trop volontiers à ce qui est. D'après lui, la misère inhérente à notre espèce subordonne nécessairement l'homme à l'homme ; et il est inévitable que la société demeure toujours partagée en deux classes, l'une des riches qui commandent, l'autre des pauvres qui servent.
Rien de plus superficiel que ces paroles : « Le genre humain, tel qu'il est, ne peut subsister à moins qu'il n'y ait une infinité d'hommes utiles qui ne possèdent rien
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du tout; car certainement un homme à son aise ne quittera pas sa terre pour venir labourer la vôtre ; et si vous avez besoin d'une paire de souliers, ce ne sera pas un maître des requêtes qui vous la fera. »
Faut-il conclure que Voltaire a été une sorte de bourgeois gentilhomme foncièrement conservateur? Non pas. Ceux qui ont vu en lui une réédition du Monsieur Jourdain de Molière, tout fier d'être salué mamamouchi, Font bien méconnu. Oui, il avait des goûts d'aristocrate et des ostentations de parvenu ; il n'était pas homme à s'accommoder du brouet noir des Spartiates ; il jouait au marquis dans sa terre de Ferney ; il éprouvait à l'égard des innovations économiques les défiances du gros propriétaire imbu de l'esprit capitaliste, et, pour le besoin de sa cause, il fut l'adulateur des princes, voire de leurs maîtresses. Mais, en même temps, ne tendait-il pas à affaiblir le prestige de la royauté, ce censeur qui ne craignait pas de constater qu' ce il y a une canaille des rois commeil y a une canaille desfaquins ? » Ne préparait-il pas l'abolition des privilèges princiers et seigneuriaux, l'auteur de tant de réquisitoires contre l'iniquité des impôts qui frappent les misérables produits de la terre, cultivée par des mains laborieuses, « endurcies de calus et mouillées de larmes? » Ne s'attaquait-ii pas aux dévoreurs des pauvres gens, l'homme qui demandait qu'après tant de siècles d'inhumanité le temps vînt où l'on sentirait qu'il esthorrible que le grand nombre sème et que le petit nombre recueille ?
Pardonnons au grand démolisseur d'avoir eu ses petites faiblesses et d'avoir caché sous des dehors conservateurs la sape du révolutionnaire.
Pour avoir barre sur les monarques, il fallait ne pas jeter l'anathème à l'institution monarchique. Voltaire s'accommode de souverains tels qu'un Frédéric de Prusse ou une Catherine de Russie, pourvu que leur règne soit celui des lumières, du droit, de la tolérance, et qu'ils développent autour d'eux le bien-être, le luxe, tous les embellissements, tous les bienfaits de la civilisation.
Il écrit : « J'aime mieux être gouverné par un beau lion, plus fort que moi, que par deux cents vilains rats de mon espèce » et il se fait le thuriféraire des rois, en même façon que d'autres se font les thuriféraires du peuple, du moment où le peuple est devenu souverain.
C'est que, dans l'œuvre de régénération des esprits et des lois, Voltaire est un opportuniste qui poursuit la politique des résultats, et qui les attend de la propagande des penseurs, pourvu que les autorités existantes soutiennent les semeurs de progrès au lieu de les inquiéter. Constituer une opinion publique ; agir sur cette opinion ; par elle agir sur les princes de telle sorte qu'ils entreprennent les réformes nécessaires : voilà son plan. Sans crier : Abasl'ordresocial î ilenprépare lerenouvellement.
Pourquoi s'étonner qu'il prononce que « l'égalité ne saurait être l'anéantissement de la subordination », et qu'il estime qu'en fait nous ne sommes pas tous membres égaux de la société, quoique nous soyons tous également hommes et citoyens ? Sans doute l'homme vaut l'homme ; mais les individualités diffèrent, et leur nature, leurs aptitudes, les circonstances les prédestinent à des rôles divers.
Cette modération de Voltaire assura sa grande influence . Sous la vigoureuse poussée de son génie, multipliant en d'innombrables opuscules les appels à la raison, il s'établit dans les monarchies de l'Europe un grand courant