VOLTAIRE HOSTILE A TOUS LES SERVAGES
ticulièrement sur cette forme de l'esclavage qu'il voyait exister à ses côtés, le servage.
Après avoir coudoyé à Paris des hommes vivant librement au sein des plaisirs, il rencontrait en divers points de la France des hommes soumis à la même condition que le bétail. Il voyait spécialement en Franche-Comté des personnes, constituées en main mmtev qui étaient privées de la faculté d'hypothéquer ou de vendre leurs biens, et ainsi mises dans l'impossibilité d'engager des emprunts et de se livrer au commerce; qui, en outre, étaient tenues de laisser toutleur avoir à leurs seigneurs et n'avaient pas le droit de faire de leurs enfants leurs héritiers, du moment où ceux-ci n'étaient pas constamment demeurés depuis leur naissance dans la maison paternelle.
Les maîtres de la plupart de ces malheureux serfs du Jura qui apitoyaient Voltaire étaient des moines, cruellement jaloux de leur droit d'asservissement et l'exerçant avec une extrême dureté.
Voltaire les combattit, mais en vain. Ses requêtes, ses suppliques, ses mémoires devaient bien agir sur l'opinion publique ; mais ils n'agirent pas sur l'esprit des moines de Saint-Claude et des Chartreux . Les mêmes religieux pour qui c'était un péché mortel de manger une once de mouton, croyaient pouvoir, en sûreté de conscience, manger la substance de toute une famille.
« Quand nous avons fait quelques remontrances modestes, disait Voltaire, sur cette étrange tyrannie de gens qui ont juré à Dieu d'être pauvres et humbles, on nous a répondu : Il y a six cents ans qu'ils jouissent de ce droit ; comment les en dépouiller ? Nous avons
répondu humblement : Il y a trente ou quarante mille ans que les fouines sont en possession de manger nos poulets ; mais on nous accorde la permission de les détruire quand nous les rencontrons. »
Nullement découragé par toutes les résistances, Voltaire conçut un projet d'affranchissement général, et revendiqua avec science et éloquence Y entière abolition de la servitude en France.
Tous les abus lui paraissaient susceptibles d'être corrigés. « On peut tout faire, disait-il. Le grand défaut de presque tous ceux qui gouvernent est de n'avoir que des demi-volontés et de n'employer que des demi-moyens. Si Pierre le Grand n'avait pas voulu fortement, deux mille lieues de pays seraient encore barbares. Il s'agit d'oser vouloir. »
Des hommes allaient bientôt venir, hommes osant vouloir, qui firent disparaître de la loi française les dernières traces de l'ancienne servitude et qui commencèrent contre les misères sociales une lutte appelée à prendre un développement que n'a pas même soupçonné Voltaire.
A l'esclavage Voltaire assimilait les vœux perpétuels ; et il n'admettait point que les lois consacrassent la conduite d'un homme qui s'engage à demeurer isolé des autres hommes durant toute sa vie. « Promettre à Dieu par serment, disait-il, qu'on sera, depuis l'âge de quinze ans jusqu'à sa mort, jacobin ou capucin, c'est affirmer qu'on pensera toujours en capucin ou en jacobin. Il est plaisant de promettre pour toute sa vie ce que nul homme n'est sûr de tenir du soir au matin. Gomment les gouvernements ont-ils été assez absurdes, pour autoriser
les citoyens à faire l'aliénation de leur liberté dans un âge où il n'est pas permis de disposer de la moindre partie de sa fortune ? Gomment tous les magistrats, étant convaincus de l'excès de cette sottise, n'y mettent-ils pas ordre? N'est-on pas attendri quand on découvre les secrets des cloîtres, les turpitudes, les horreurs, les tourments auxquels se sont soumis de malheureux enfants qui détestent leur état de forçats quand ils sont hommes, et qui se débattent avec un désespoir inutile contre les chaînes dont leur folie les a chargés? Enfin, n'est-on pas épouvanté quand on fait la réflexion qu'il y a plus de moines que de soldats? »
Si Voltaire regrette qu'il y ait de son temps plus de moines que de soldats,, c'est à cause des nécessités cruelles que peut imposer le patriotisme, mais ce n'est pas par goût pour l'esprit militaire.
En digne contemporain de l'abbé de Saint-Pierre, il flétrit cet art de la guerre qui traîne à sa suite la peste et la famine, désole les campagnes, détruit les habitations et fait périr tant de millions d'hommes.
Quelle n'est pas la folie humaine ! « A l'heure où je parle, dit Voltaire, il y a cent mille fous de notre espèce, couverts de chapeaux, qui tuent cent milles autres animaux couverts de turbans, ou qui sont massacrés par eux, pour quelques tas de boue. Ce n'est pas qu'aucun de ces milliers d'hommes qui se font égorger prétende un fétu sur ce tas de boue. Il ne s'agit que de savoir s'il appartiendra à un certain homme que l'on nomme Sultan, ou à un autre qu'on nomme Empereur. Ni l'un ni
l'autre n'a jamais vu ni ne verra jamais le petit coin de terre dont il s'agit, et presque aucun de ces animaux qui s'égorgent mutuellement n'a jamais vu l'animal pour lequel il s'égorge. »
Si du moins les princes, avant d'engager une guerre, tachaient d'avoir le bon droit de leur côté ! Mais non. Il suffît qu'un généalogiste affirme à un roi que sa maison a eu jadis autorité sur une province pour que ce roi et son conseil décident qu'ils ont un droit évident à la posséder. Vainement cette province proteste qu'elle ne connaît pas ce roi, qu'elle n'a nulle envie d'être gouvernée par lui, que, pour donner des lois aux gens, il faut au moins avoir leur consentement. Le roi et son conseil demeurent sourds ; une armée est réunie, et on marche à la gloire. D'autres princes interviennent avec leurs troupes. « On voit à la fois cinq ou six puissances belligérantes, tantôt trois contre trois, tantôt deux contre quatre, se détestant toutes également, s'unissant et s'attaquant tour à tour; toutes d'accord en un seul point, celui de faire tout le mal possible. »
Peut-on ne pas prendre en pitié ces multitudes de soldats qui s'acharnent les unes contre les autres, non seulement sans avoir aucun intérêt au débat, mais sans même savoir de quoi il s'agit? Peut-on ne pas déplorer les complaisances de la religion qui prodigue ses encouragements à toutes les cruautés qu'on exerce de compagnie, surprises de villes, pillages, meurtres? Chacun a sa pieuse bannière, et de chaque côté il se trouve des prêtres pour mêler le nom de Dieu aux atroces entreprises des conquérants. « Chaque chef des meurtriers fait bénir ses drapeaux et invoque solennellement le Très- Haut avant d'aller exterminer son prochain. Si un chef n'a
eu que le bonheur de faire égorger deux ou trois mille hommes, il n'en remercie point Dieu ; mais lorsqu'il y en a eu environ dix mille d'exterminés par le fer et par le feu, et que, pour comble de grâce, quelque ville a été détruite de fond en comble, alors on chante en grande pompe une hymne de remerciements et de louanges à l'adresse du Très-Haut.
Les prédicateurs qui célèbrent les journées meurtrières sont bien les mêmes qui parlent contre les vices. Pourquoi donc ne remarquent-ils pas que tous les vices réunis de tous les âges et de tous les lieux, n'égaleront jamais les maux que produit une seule campagne ?
La guerre est un fléau qui contient tous les fléaux, un crime qui contient tous les crimes. « Tant que le caprice de quelques hommes fera périodiquement égorger des milliers de nos frères, la partie du genre humain consacrée à l'héroïsme sera ce qu'il y a de plus affreux dans la nature entière. Que deviennent et que m'importent l'humanité, la bienfaisance, la modestie, la tempérance, la douceur, la piété, tandis qu'une demilivre de plomb tirée de six cents pas me fracasse le corps, et que je meurs à vingt ans, dans des tourments inexprimables, au milieu de cinq ou six mille mourants, tandis que mes yeux, qui s'ouvrent pour la dernière fois, voient la ville où je suis né détruite par le fer ou par la flamme, et que les derniers sons qu'entendent mes oreilles sont les cris des femmes et des enfants expirants sous des ruines; le tout pour des prétendus intérêt d'un homme que nous ne connaissons pas ? »
Mais peut-on abolir la guerre? Voltaire en doute. Ne semble-t-il pas qu'une loi de mutuelle destruction
domine la nature entière? Tous les animaux sont perpétuellement en lutte, et les différentes espèces s'entredévorent. L'air, la terre et les eaux sont des champs de carnage. On aurait pu croire que l'homme, ayant la raison, ne s'avilirait point à imiter les animaux. Mais l'expérience nous montre qu'il a employé sa raison à les dépasser, en introduisant les raffinements de Fart dans ces tueries où les animaux ne font qu'obéir grossièrement à l'instinct.
Cependant, malgré tous les faits, il ne faut pas désespérer de l'humanité, par cela même qu'elle est essentiellement perfectible. Notre devoir est de croire, quoi qu'en dise Voltaire, que la guerre à la guerre aboutira tôt ou tard au triomphe général de la paix.
Du moins, Voltaire n'accepte-t-il que la guerre strictement défensive. Il prend même à partie cette pensée de Montesquieu : « Entre les sociétés, le droit de la défense naturelle entraîne quelquefois la nécessité d'attaquer, lorsqu'un peuple voit qu'une plus longue paix en mettrait un autre en état de le détruire, et que l'attaque est dans ce moment le seul moyen d'empêcher la destruction. » Voltaire n'admet pas qu'on puisse ainsi porter le feu et la flamme chez ses voisins, en s'autorisant de la crainte qu'ils ne fassent trop bien leurs affaires. « Si c'est là, dit-il, l'esprit des lois, c'est l'esprit des lois de Borgia et de Machiavel. Si malheureusement cela était vrai, il faudrait encore écrire contre cette vérité. Mais, n'est-il pas évidemment injuste d'aller tuer votre prochain, de peur que votre prochain qui ne vous attaque pas ne soit en état de vous attaquer? Et, en agissant ainsi, que faites-vous sinon hasarder de ruiner votre pays, dans l'espérance de ruiner sans raison celui