‹ Les pères du désertChapitre 10 sur 41 · ACT · texte numérisé non relu

ACT

Il fut enfin libre aux chrétiens de régler leur vie d'après les prmcipes de leur foi, lorsque, dans la seconde partie du IIP siècle, l'Eglise jouit de la paix depuis la persécution de Valérien jusqu'à celle de Dioclétien. Beaucoup d'entre eux

allaient en Orient pour se consacrer aux exercices ascéticjues et vivre dès lors, chacun séparément, en dehors des relations de famille et d'amitié, loin des villes et des villages, où ils avaient reçu le jour. Dans ces lieux retirés, ils passaient leurs heures dans de saintes méditations et dans les exercices d'une pénitence sévère et d'une profonde humilité ; le reste de leur temps était consacré à des travaux assidus et à des prières ferventes. Ils pensaient avec joie h cette promesse du Seigneur que celui qui quittera ses biens et sa famille recevra le centuple, qu'il jouira d'un bonheur cent fois plus grand que l'ombre de bonheur sur cette terre, qu'il sera cent fois plus aimé qu'il ne le serait ici-bas. Cependant, on ne s'enfonçait pas encore généralement dans les solitudes profondes. Paul s'y était caché, lorsqu'il cherchait un asile, et c'est de cette manière seulement qu'il s'était laissé prendre aux appâts d'une solitude entièrement séparée du monde.

x\ntoine vint au monde l'année même de la fuite de Paul, en 251 . Ses parents habitaient Coma dans la Haute-Egypte : c'étaient des chrétiens aussi pieux que nobles, riches et considérés. Il fut élevé sous leurs yeux avec beaucoup de soin ; il leur obéissait humblement, il ne connaissait qu'eux et les membres de sa famille, et vivait heureux et content dans la maison paternelle. Il n avait aucun goût pour les jeux de l'enfance, ni pour les friandises, ni pour les dragées. 11 ne fréquenta jamais les écoles publiques; aussi était-il ignorant dans les sciences humaines. Un penchant insurmontable l'entraînait vers la vie contemplative et méditative. Rien ne lui plaisait autant que les offices de l'Eglise; il ne manquait jamais d'y accompagner ses parents, qu'il ne distrayait jamais par des marques de pétulance enfantine. Il assistait à ces offices avec le plus grand recueillement et il écoutait surtout avec la plus grande attention les lectures tirées des livres sacrés, à tel point qu'il les retenait par cœur, en même temps qu'il les faisait fructifier dans son amc.

102 LES PÈRES Dl DESEKT.

Ses parents se suivirent de près dans la tombe, et celte mort laissa à Antoine, alors âgé de dix-huit^ans, le soin d'une fortune considérable en biens fonds, et l'éducation d'une jeune sœur. Il surveilla consciencieusement cette enfant, et géra avec soin les biens délaissés par ses parents ; mais ses pensées avaient une tout autre direction. Il se trouvait dans cette position depuis six mois, lorsqu'un matin, il songea, en suivant le chemin de l'Eglise, qu'aucun des apôtres n'avait balancé à la parole de Jésus-Christ, qui les invitait à tout abandonner, et que plus tard beaucoup de fidèles vendirent leurs biens et en déposèrent le prix aux pieds des apôtres. Cela lui parut extraordinaire. On lut précisément à l'église l'évangile du jeune homme riche, auquel le Sauveur promit la perfection et un'trésor dans le ciel, s'il voulait donner son bien aux pauvres (l). Antoine ne put résister plus longtemps, car il pensa que ces paroles se trouvaient expressément pour lui dans les saintes Ecritures, et que pour lui, elles avaient été lues dans l'église. Il vendit son bien de campagne qui était très-agréable et très-fertile, et en distribua le prix à ses voisins, sauf une petite somme qu'il réserva pour sa sœur. Il vécut ensuite quelque temps en paix, croyant qu il avait compris et exécuté la volonté de Dieu. Mais Dieu le destinait à une vocation plus sublime. Antoine entendit encore lire le passage de l'évangile où le Seigneur dit : « Ne songez pas au lendemain (2). » Il fut à l'instant saisi d'un si vif désir d'être affranchi de tout lien terrestre, qu'il vendit aussitôt ses meubles, sa maison, ses vêtements, tout, en un mot, et qu'il en versa le produit dans le sein des pauvres. Il prit en même temps la résolution de se vouer à la vie ascétique. On pouvait dire de lui : « Celui-là l'embrasse qui peut l'embrasser. »

Il y avait alors à Coma une demoiselle bien connue pour sa piété. Antoine lui confia sa sœur, afin qu elle l'élevàt dans de

'I) Matth., XIX, 21. (2)MATrH., VI, 34.

bons principes, et lui remit sa petite fortune. Suivant alors l'exemple des autres anachorètes, il se relira dans le creux d'un rocher pour n'y penser qu'au salut de sa pauvre ame. Non loin de lui vivait un autre ermite, qui avait embrassé ce genre de vie dès sa plus tendre jeunesse. Antoine le pria de lui donner quelques détails sur la manière dont il vivait dans cette retraite complète, et le vieillard satisfit volontiers à cette demande. Le secret de son enseignement était de travailler et de prier sans cesse, car Jésus-Christ avait passé ainsi sa vie dans l'atelier de charpentier à Nazareth. Antoine tressait des tapis de joncs, ainsi que des nattes et des corbeilles de feuilles et d'écorces de palmier. 11 vendait ces objets et en consacrait le produit, partie aux pauvres, partie à ses besoins qui étaient fort restreints. Pendant que ses mains travaillaient, ses pensées étaient absorbées dans la méditation des choses divines, de la vérité éternelle de la foi chrétienne, des souffrances et de la mort de Jésus-Christ, des enseignements et des préceptes des apôtres, des événements et des récits rapportés dans les évangiles, delà perfection infinie de Dieu, de sa grâce et de son amour pour les hommes. Comme Antoine ne s'était jamais surchargé la mémoire des connaissances humaines, et qu'il n'avait jamais voulu que les leçons tirées des saintes Ecritures, cellesci s'étaient tellement imprimées dans son esprit qu'il les savait par coeur et que sa mémoire et sa réflexion sagace lui tenaient heu de livre. 11 assistait, chaque dimanche aux offices à Coma, écoutait les saintes lectures avec le plus profond recueillement, demandait de nouvelles forces au saint sacrifice des autels, et s'en retournait ravivé dans son ermitage. Cette vie simple et spirituelle donnait à son ame la plus heureuse égalité et h son C(eur la plus parfaite tranquillité. Jamais il ne songeait à son extraction ou à son rang, à sa fortune ou à sa famille, ou aux avantages que sa jeunesse aurait pu lui procurer dans le monde. Toutes les forces de son ame étaient reportées sur la fin de la voie qu'il parcourait avec une volonté aussi détermi-

née. Son zèle ardent aspirait à la perfection ; s'il entendait parler de quelque maître dans la vie ascétique, il se mettait aussitôt à sa recherche, comme l'abeille laborieuse qui butine le suc des fleurs les plus diverses pour préparer son miel. Il se soumettait avec la docilité d'un enfant aux anachorètes qu'il visitait dans ce but de perfection, et les servait comme un fils soumis. Il admirait sincèrement la vertu dans laquelle chacun d'eux excellait : chez l'un, c'était la joie du cœur, ou la bienveillance, ou la patience ; chez l'autre, l'amour de la prière, ou la sévérité des jeûnes et des veilles ; chez un troisième, une paix inaltérable. Il recueillait toutes ces vertus et toutes ces grâces, et s'en retournait dans sa solitude l'ame remplie de ces beaux et nobles modèles. Là, il étudiait dans son cœur comment il réunirait en lui seul et comment il pratiquerait seul les vertus qu'il avait vues éparses çà et là. Car il était animé d'un zèle pieux, et bien qu'il ne fût jaloux de personne, il ne voulait rester inférieur à personne en vertu. Il surpassa bientôt tous les anachorètes, et tous l'aimaient, le vieillard de son voisinage aussi bien que l'anachorète le plus éloigné ; il était pour l'un un fils soumis et un disciple dévoué, et pour l'autre un frère chéri, et sa perfection était telle qu'elle paraissait tourner à l'avantage de tous. Les chrétiens de Coma se réjouissaient de son arrivée, ou de sa présence aux saints offices, ils le saluaient avec vénération et l'appelaient l'élu du ciel et le vrai serviteur de Dieu.

L'antique ennemi de tout bien, qui se réjouit d'avoir trompé nos premiers parents et de leur avoir ravi les délices du paradis, ne cesse de tenter depuis lors ceux qui emploient toutes leurs forces pour se relever de cette chute originelle, et pour changer le nom de fils d'Adam en celui d'enfant de Dieu. Le démon ne s approcha pas de Jésus-Christ lorsqu'il se rendait dans le désert, mais lorsqu'il crut que les dures pénitences que le Sauveur s'était imposées l'avait enorgueilli et par là même affaibli. 11 en fut ainsi d'Antoine. Le tentateur ne l'importuna

pas d'abord, caria première ferveur de l'homme ne connaît pas plus les obstacles qu'un feu qui dévore tout ; mais il n'est pas rare qu'il survienne bientôt un certain épuisement intérieur. L'esprit surexité et par trop tendu se relâche et s'affaisse, et si une volonté armée de la foi ne saute sur la brèche, l'homme perd facilement le fruit de ses efforts antérieurs, et «déchoit de son premier amour, » comme dit saint Jean dans l'Apocalypse .

Le tentateur plaça peu à peu ses filets autour de saint Antoine. Les infatigables assauts de l'ennemi et l'infatigable résistance d'Antoine, montrent h quel degré sublime de vertu celui-ci était arrivé ; le démon, en effet, n'a guère besoin de tenter beaucoup, et même, hélas! de tenter du tout, les âmes faibles et paresseuses qui se livrent d'elles-mêmes à l'ennemi, en suivant leurs mauvais penchants au lieu de s'y opposer. Il mit d'abord devant les yeux du saint jeune homme la longue durée de cette pénible vie, et les terribles efforts à faire pour marcher, peut-être pendant cinquante ou soixante ans, dans la voie épineuse de l'abnégation; il lui fit voir ensuite les soins que réclamait sa sœur et ceux qu'exigeait sa santé délicate. Pour le détourner de son entreprise, le démon entourait Antoine d'illusions sur le rang et les richesses qu'il eût pu acquérir dans le monde ; il voulait envelopper de ténèbres épaisses la splendeur dont les pensées pieuses entouraient sans cesse le saint ermite ; mais celui-ci écartait ces sombres images, par la prière et une ferme confiance dans les souffrances et la mort du Sauveur. Satan déchaîna alors contre lui toute une légion d'esprits pour le tenter et le porter au mal. Mais Antoine s'arma d'une foi invincible au jugement dernier et aux peines éternelles, parce qu'il est écrit : « Rien d'impur n'entrera dans le royaume de Dieu. » Il recourait continuellement à la prière pour éveiller et stimuler la foi en lui ; il se mettait sans cesse devant les yeux et la valeur inestimable de l'ame qui ne peut être comparée qu'à celle de 1 incarnation divine,.

et la noblesse élevée à laquelle cet acte de l'amour de Dieu appelle et prédestine l'ame. Son corps prenait aussi part à ces combats spirituels, par des jeûnes sévères et des veilles pénibles, et tous les assauts de l'esprit malin tournaient à sa honte. L'ancien serpent, qui se prétendait l'égal de Dieu, fut confondu par un jeune homme délicat, et, malgré son pouvoir sur la chair et le sang, il fut vaincu par un homme de chair et de sang : le Dieu incarné combattait avec ce jeune homme, d'après ce que saint Paul dit dans sa première lettre aux Corinthiens : «Ce n'est pas moi (qui agis) mais la grâce de Dieu (qui opère) en moi. » L'ennemi vit enfin qu'Antoine le chassait toujours de ses pensées et conservait inaltérable la pureté de son ame : il lui apparut alors sous la forme d'un garçon noir et difforme et lui dit : « Je suis vaincu par vous, et cependant j'ai trompé et perdu tant d'ames! » — « Qui êtes-vous? » demanda Antoine. « On m'appelle l'esprit d'impureté, « répondit satan. «Je ne veux pas trembler devant vous, dit Antoine, car je vois à la couleur et à la forme que vous avez prises, combien vous êtes faible et horrible. Le Seigneur me protège, et je méprise mes ennemis. » 11 entonna aussitôt le chant des psaumes pour louer et remercier Dieu, et le démon disparut.

Ce fut le premier triomphe d'Antoine, ou plutôt de Celui qui condamne le péché dans la chair et qui a ordonné «de marcher non d'après la chair, mais d'après l'esprit (i). » Il en résulta aussi qu'Antoine ignora les appâts d'une fausse tranquillité. Il connaissait l'astuce de l'ennemi ; il savait qu'il guettait constamment pour surprendre un moment de faiblesse et en profiter, il savait qu'il faut veiller sans interruption. Il s'affermit encore plus dans sa résolution de marcher courageusement dans la voie étroite qui mène au ciel et de réduire son corps en un esclavage de plus en plus étroit, comme fit l'apôtre Paul (2), afin de ne pas vaincre d'un côté et être vaincu de

(I) Rom., V[ll. 4. (2) 1 Coiu, IX, 27.

l'autre. Il s'imposa un genre de vie plus dure encore qu'auparavant, et son corps habituée la souffrance ne lui rendit pas ce surcroît d'austérité plus difficile à supporter. En acceptant la servitude volontaire de la vie spirituelle, pour crucifier la chair, Antoine paya sa dette à Jésus-Christ, qui pour lui s'était aussi soumis à une servitude volontaire en se revêtant de la chair.

Antoine passait quelquefois des nuits entières à prier. Il ne prenait généralement qu'un peu de pain avec du sel et un peu d'eau, après le coucher du soleil; il restait quelquefois un, deux, et même trois jours avant de toucher à quelque nourriture que ce fût. Sa couche était une natte de joncs, et bien souvent la terre nue ; et son vêtement une sorte de cvlice en crin. Il pratiquait en grand ce qu'il voyait pratiquer isolément et en petit par d'autres anachorètes, car il savait que le vol de l'ame est d'autant plus léger, que les ailes des sens sont raccourcies. « Quand je suis faible, je suis fort (i ), » disaitil avec l'apôtre saint Paul, qui avait aussi passé par toutes ces luttes, comme pour consoler ceux qui voudraient imiter sa foi et ses souffrances. Il ne vint pas à l'esprit d'Antoine de calculer les mérites de la vie ascétique d'après le temps ou d'après les efforts extérieurs, et de les rabaisser ainsi à des jeux puérils ; mais il les apprécia d'après l'étendue de l'amour et la grandeur des efforts intérieurs de l'homme pour arriver à servir Dieu. C'est ainsi qu'il se considéra toujours comme le plus jeune des commençants, parce que tous les jours, il aimait Dieu d'un amour nouveau, parce que tous les jours, il ravivait ses désirs et que jamais il ne regardait en arrière, mais toujours en avant. Antoine voulait devenir tel qu'il désirait paraître devant Dieu, c'est-à-dire, pur de cœur et prêt à obéir à lui seul, à lui obéir en tout ; il allait tous les jours au combat, animé de cette ferme volonté.

(1) llGoK., Xll, 10.

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Antoine avait pris pour modèle le prophète Elie ; il chercha en conséquence une profonde solitude, éloignée de Coma. Il trouva une cavité qui avait servi de tombeau et qui lui plut beaucoup. 11 s'y renferma joyeux, après avoir prié un anachorète de lui apporterdu pain et de l'eau a certains jours. Là il eut à supporter de terribles tentations de la part de l'esprit malin qui, aidé de ses démons, le maltraitait et le tourmentait quelquefois à tel point que la douleur et l'épuisement étaient la parole et la connaissance au saint anachorète. On rencontre souvent de ces souffrances corporelles dans la vie des saints, de ceux-là surtout qui furent comblés de grâces extraordinaires et favorisés de visions et révélations, comme si en combattant pour le ciel, ils eussent aussi dû apprendre à connaître toute la violence de l'enfer. Un jour que le frère apportait du pain et une cruche d'eau dans le tombeau, il y trouva Antoine gisant inanimé sur le sol. Rempli de douleur, il le chargea doucement sur ses épaules, et le porta en versant des larmes au bien de campagne qu'Antoine avait autrefois possédé, et rassembla autour de lui ses parents et ses amis. Tous les voisins accoururent aussitôt pleins d'anxiété, car tous aimaient Antoine du fond de leurs cœurs. Ce fut au milieu des larmes et des sanglots qu'ils passèrent la soirée autour du corps, qu'ils croyaient un cadavre. Plus tard, quelques-uns se retirèrent et d'autres s'endormirent successivement. L'anachorète veillait seul, lorsqu'au milieu de la nuit, Antoine, revenu à lui, se vit avec étonnement au milieu de toutes ces personnes qui reposaient dans un profond sommeil; il fît signe à l'anachorète, et le pria de n'éveiller personne, mais de l'aider à regagner son tombeau, ce qui se fit. Epuisé par les efforts qu'il avait faits et par les blessures qu'il avait reçues, Antoine resta dans sa solitude dénué de toute assistance, de tout soin et de tout secours. Quoiqu il se fût affaissé d'épuisement après le départ de son fidèle frère, il adressa à Dieu une fervente prière, et apostropha le démon

d'une voix ferme : « Voyez, ennemi de Dieu, lui dit-il, voici de nouveau votre ennemi ; il ne craint point de se mesurer avec vous! continuez à m'attaquer de toutes vos forces, je sais que rien ne peut me séparer de l'amour qui est en Jésus- Christ (1). » Et il entonna le XXVP psaume : «Quand des armées entières s'élèveraient contre moi, je ne craindrais point. » Cette pieuse témérité qui portait Antoine à marcher à de nouveaux combats avec un nouveau courage, malgré les défaillances, les faiblesses et les souffrances du corps, valut à cet autre Job de nouvelles attaques furieuses de la part de son ennemi. Des troupes de démons assaillirent le saint anachorète, sous la forme d'animaux carnassiers pour le pousser au découragement, lui inspirer la crainte de la mort et le chasser de la solitude.

Ces frayeurs ne troublèrent pas la sérénité d'ame d'Antoine; humble et confiant en Dieu, il combattit vaillamment ses ennemis. « Si Dieu, leur dit-il, vous a donné quelque pouvoir sur moi, me voici, déchirez-moi! mais si vous n'avez pas ce pouvoir sur moi, par quelle audace voulez-vous témérairement m'effrayer? » Et il fît le signe de la croix, son refuge toujours assuré dans les périls, dans les perplexités et dans les besoins. L'ennem.i s'enfuit, et une lumière céleste remplit la grotte obscure et inonda l'ame et le corps d'Antoine d'un torrent des plus douces et des plus inexprimables consolations. Il s'était guéri de ses blessures et de sa faiblesse, et toutes les souffrances de son corps avaient disparu. Cette lumière semblable h la flamme du buisson ardent, était, pour le buisson de ses peines, le voile derrière lequel Dieu se cachait, Antoine, soupirant du fond de son cœur, disait à Dieu : « 0 mon Sauveur, où étiez-vous? Pourquoi ne veniez-vous pas plus tôt à mon secours ? » Et une voix divine sortant de la lumière, lui répondit : « Je ne cessai d'être auprès de vous, j'ai assisté

(1)RoM., VIII, 39.

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à tous VOS combats, mais j'attendais l'issue de la lutte. Puisque vous n'avez point failli, je serai désormais là pour vous aider à triompher. » Fortifié de la sorte et armé pour ainsi dire d'une armure sainte, Antoine se leva et vit dans cette promesse un encouragement à persévérer avec plus de résolution et à s'abandonner d'une manière plus absolue à l'impulsion divine.

Saint Jérôme dit : « 0 sainte solitude, ô sainte retraite, vous êtes la vraie Arabie-Heureuse sur cette terre, car en vous se forment les pierres précieuses des vertus, de la vie active et des conseils évangéliques, qui servent à édifier la nouvelle Jérusalem céleste, la ville de Jésus-Christ, le grand roi. La solitude, le silence, la prière et une vie austère sont les quatre éléments qui constituent la sainteté et le bonheur d'un homme, qui a une bonne volonté et un cœur pur. »

Ainsi pensait Antoine, et la parfaite égalité qui régnait dans sa sainte ame ne permettait pas que ses pensées allassent d'un côté et ses actions de l'autre : il vivait comme il pensait.

Un jour, il visita le vieil ermite des environs de Coma. Il lui dit qu'il avait le projet de se retirer entièrement dans la solitude, afin que, plus éloigné du trouble, il s'offrît à Dieu d'une manière plus parfaite ; il proposa au vieillard de faire de même. L'anachorète objecta que cela sortait des usages et que personne, sans une vocation particulière, ne devait se hasarder à de pareilles nouveautés. Mais Antoine, qui éprouvait cette vocation, prit amicalement congé du pieux vieillard, et se rendit seul dans les déserts de la Thébaide et aux montagnes de l'Arabie sur la mer Rouge. Il eut nouveaux appâts à vaincre en chemin. C'était alors un homme dans la fleur de l'âge, — car il n'avait que trente-trois ans, — d'une vertu éprouvée, d'un esprit élevé, d'un amour ardent pour Dieu, d'une fermeté à toute épreuve, capable de monter l'échelle de la perfection jusqu'au dernier échelon. Un grand avenir était réservé à un tel homme, s'il persévérait. iMais de quel sacrifice

dépendait cette persévérance ! Quelles batailles à livrer ! Qui sait si sur le cliemin qui conduit à ce nouveau Calvaire, l'image du monde, avec les beautés et les grandeurs qu'il fait miroiter jusqu'entre la poussière et les ruines, ne s'offrira pas encore une fois à son ame et ne cherchera pas à le tromper par ses prestiges séduisants ! Et , en effet, il trouva en chemin deux choses précieuses, avec lesquelles il eût pu rentrer dans le monde. La première fois, il rejeta les illusions sataniques; la seconde fois, il s'éloigna d'un monceau d'or avec autant de précipitation que s'il eût marché sur des charbons ardents. 11 gagna enfin les montagnes, où il trouva, sur une hauteur isolée, un phare abandonné. Ce phare lui parut assez inaccessible pour qu'il en fît sa demeure. Il était infecté d'une multitude de serpents et de scorpions, mais ils firent place à Antoine, comme s'ils eussent reconnu en lui sa supériorité. Notre ermite mura alors la porte de sa nouvelle demeure au moyen de pierres, et ce fut là qu'il vécut désormais comme dans un château inexpugnable; ce fut là que, pendant vingt ans, il ne laissa approcher personne. Un des anachorètes, ses frères, était convenu avec lui de lui appporter tous les six mois le peu de pain dont il avait besoin. Le pain que l'on mange encore aujourd'hui dans ce pays se conserve fort longtemps ; il ne se gâte point, mais il devient tellement dur, qu'il faut le briser à coup de marteau. Ce pain était sa seule et unique nourriture ; il la recevait par-dessus le mur de sa retraite, et jamais il n adressait la parole à celui qui la lui apportait.

Tandis qu'Antoine oubliait le monde, le monde ne l'oubliait point. Antoine le fuyait, et le monde cherchait Antoine. Ses amis arrivèrent d'abord pour s'assurer s'il soutenait la rigueur de cette mortification, et s'il ne succombait pas au besoin ou à la maladie. Ils l'entendirent chanter là, dans le silence de la nuit, des psaumes et de saintes hymnes, ce qui les rassura beaucoup. Mais Antoine ne leur adressait point la parole et

ne les laissait point entrer dans sa retraite, de sorte qu'ils devaient passer la nuit hors du château. Quelquefois, la tranquillité du solitaire était gravement compromise ; on entendait dans sa retraite la voix bruyante de personnes qui se disputaient et se menaçaient, ce qui faisait croire à ceux du dehors que des voleurs et des assassins s'étaient introduits auprès d'Antoine. Cependant, en regardant à travers les fentes et les assises de ce phare abandonné, ils ne voyaient qu'Antoine seul ; si le tapage continuait, ils se sentaient saisis d'une inexprimable frayeur ; tremblant et criant, ils appelaient Antoine à leur secours, comme si un malheur leur était arrivé. L'anachorète s'approchait alors de l'issue du château, consolait et tranquillisait ses visiteurs, et les conjurait de s'en retourner sans rien craindre pour lui. « Il n'y a que les poltrons qui craignent le démon, disait-il ; à eux seuls, il peut leur inspirer des frayeurs. Marquez-vous du signe de la croix, et allez en paix. » Ses combats spirituels se succédaient ainsi sans interruption ; ils lui donnaient constamment l'occasion de remporter de nouvelles victoires et d'avancer de plus en plus dans la paix de Dieu. 11 ne vivait donc pas seulement comme les autres d'une vie double, — celle de la chair et celle de l'esprit, — mais celle-ci était elle-même double dans le saint anachorète, parce que les facultés les plus élevées de son ame, — une volonté pure et un amour pur, — se reposaient en Dieu comme sur un rocher inabordable, et ne se laissaient pas troubler par les combats de la vallée, que devaient soutenir les facultés moins élevées, — la mémoire, le jugement et l'imagination.

Les amis d'Antoine revenaient racontant les choses extraordinaires qui se passaient dans le pieux anachorète et autour de lui. Leurs récits attirèrent nécessairement l'attention générale et éveillèrent la curiosité ou l'intérêt chez les uns, et une confiante bienveillance chez les autres. Tout le monde commença à penser qu'un homme, doué de grâces aussi

extraordinaires, n'apparaissait pas dans le monde sans dessein particulier de Dieu, et l'on vit s'augmenter de plus en plus le nombre de ceux que cette opinion attirait dans le désert, poui' entendre et voir Antoine, ou lui parler. Mais Antoine restait silencieux et invisible. Même le bruit fantastique qui se faisait autour de lui, semblait se dissiper insensiblement, et la tranquillité de la solitude ou du tombeau entourait le château. Lorsque sa vie excitait des craintes pénibles parmi ses visiteurs, il se mettait à chanter d'une voix claire et agréable quelques versets de psaume, tels que celui-ci : a Le Seigneur est mon protecteur ; je dominerai sur mes ennemis,» ou celui-ci: (( Que Dieu se lève atin que ses ennemis soient dispersés. » Quelquefois, il entonnait un chant de triomphe, expression de foi héroïque, tel qu'il s'en élève de la mer d'affliction et d'amertume qui enveloppait le royal psalmiste.

yingt ans s'écoulèrent dans ce parfait renoncement aux choses terrestres, vingt ans pendant lesquels l'Esprit-Saint lui-même formait « celui qui prêche dans le désert,» l'homme tel que le siècle en avait besoin, tel qu'il était nécessaire h l'Eglise. Des temps d'agitation et de tempête travaillaient toutes les âmes, mais toutes ne comprenaient point comment il fallait dompter et disposer ces éléments vigoureux.

Les hommes passèrent du crépuscule .de l'esprit à la pleine lumière de la vérité, et tandis .que les grands caractères embrassaient les divins ravons d'un regard calme, les autres, vains et téméraires, se laissaient volontairement aveugler au heu de s'éclairer. Le mouvement spirituel prédominait, comme il arrive toujours au commencement des grandes époques ; un entraînement puissant prêtait mémeaux esprits paresseux et faibles un élan qui les élevait au-dessus des choses ordinaires. Les caractères moins bien tranchés se formaient d'après l'exemple donné par ceux qui étaient pluscourageux,. mais sans avoir leur courage; et les caractères sans indépendance, contrefaisaient sans imiter et s'épuisaient là où d'autres acquéraient fermeté et

profondeur. Tous ces phénomènes précédèrent immédiatement la direction favorite des esprits de cette époque, c'est-à-dire la voie ascétique, et formèrent les clairs et les ombres du tableau. Beaucoup d'anachorètes avaient, en eiïet, des dispositions pour ce genre de vie, mais ils n'en considéraient que la surface, et ils faisaient consister tout le mérite dans les privations, la mortification et des formules de prières toujours répétées, tandis que leur ame restait vide. D'autres mettaient la perfection dans quelque sentiment personnel et s'estimaient meilleurs, parce qu'ils avaient choisi cette vocation sans s'inquiéter de la manière dont ils la remplissaient. D'autres encore ne voulaient que se distinguer du commun des hommes : ils n'avaient rien d'élevé ni de simple, leur vertu était sauvage et grossière. Ils ne s'inquiétaient que de macérations, mais tout en y parvenant à une hauteur étonnante, ils n'acquéraient point de liberté intérieure, parce qu'ils n'élevaient pas leur ame à la même sublimité. Leur humeur sombre ou leur orgueil opiniâtre prenaient alors le dessus, et il arrivait souvent qu'ils devenaient des fils indignes de l'Eglise leur mère, et qu'ils perdaient non-seulement leur vocation, mais encore leur vertu et leur foi. Pour d'autres encore, la solitude était le premier pas vers l'oisiveté, l'indolence et la paresse de l'ame et du corps. Un grand nombre, enfin, avaient des dispositions, mais ils n'étaient point parvenus, comme Paul, comme Antoine, comme d'autres grands anachorètes, à établir en eux la souveraineté de l'esprit, et à acquérir, comme eux, des trésors de force. Ils avaient donc besoin d'être conduits pour posséder des fondements solides, une culture parfaite et une direction déterminée, et conserver ainsi leurs dispositions intérieures vives et intactes. Et ils le sentaient. Ils désiraient ardemment un modèle, un maître : ils semblaient soupirer après cet avenir immense qui leur était réservé dans les annales du monde et dans le développement de l'esprit humain. La vie monacale ne pouvait parvenir à sa plus haute

prospérité, sans cju'il y eût eu J'ubord^un n\oine parfait qui olVrît, au moins un profil, un idéal de l'activité universelle de cet état.

Le Saint-Esprit avait formé Antoine dans ce but. Il lui avait imprimé les saintes Ecritures dans la mémoire, d'une manière tellement profonde qu'elles étaient devenues inhérentes à l'existence intime de l'anacliorôte. Dans ce but, Antoine avait aussi dû perdre le langage des hommes, afin de parler, pour ainsi dire, avec des langues de feu. Dans ce but aussi, Dieu lui avait tellement insufflé son esprit et les mystères célestes, qu'Antoine, inondé de grâces extraordinaires, pût devenir le centre d'une nouvelle vie, riche en intluences et en résultats. Dans ce but encore, il devait mourir dans l'ordre de la nature, afin que, complètement réconcilié avec Dieu, il entrât dans le mystérieux royaume de la grûce, et que, comme la grâce elle-même, il eût le pouvoir d'animer, de créer et de racheter. Dans ce but, enfin, la foi, comme une vertu divine, comme l'acte le plus constant et le plus élevé de la volonté la plus pure, avait préparé le terrain sur lequel brillaient dans toute leur splendeur les dons de sagesse, de conseil et de science.

La multitude de ceux qui visitaient Antoine et qui le priaient de les instruire ou de les consoler avait frayé un chemin connu dans le désert. Malgré son humilité, qui le faisait, à ses yeux, le plus petit et le plus indigne des hommes, le saint anachorète crut enfin ne pouvoir point refuser ces aumônes spirituelles. La réputation de sa science, de sa puissance et de sa pénétration se répandit de plus en plus, et grandit tellement, qu'on lui apportait les malades, les infirmes et les possédés pour les guérir. Il voyait augmenter en même temps le nombre de ceux qui désiraient devenir ses disciples dans la vie spirituelle, et des anachorètes, ses amis, le pressèrent de quitter sa retraite, pour satisfaire à l'empressement de tant d'hommes. Antoine reconnut sans doute que telle était en effet la volonté de Dieu, et il retourna parmi les hommes, comme s'il

descendait du ciel. Ces vingt ans d'impitoyable mortification n'avaient point laissé de traces extérieures chez Antoine ; sa figure était restée agréable, sa stature majestueuse. Il ne paraissait ni énervé parle calme, ni épuisé par les austérités. Son séjour dans le phare ne l'avait rendu ni craintif ni sauvage,car il n'avait point vécu attaché à des chaînes extérieures comme un esclave sans volonté, mais il s'était librement constitué prisonnier sous le joug paisible et doux de Jésus. Une aimable suavité perçait dans ses traits, dans ses paroles et dans ses actes, sans que cependant la joie le portât à des rires immodérés, et sans que les péchés du monde n'imprimassent sur son visage les traces d'une tristesse trop profonde. Son ame était tellement pure, tellement dégagée de tout rapport qui pouvait le troubler, de tout rapport avec tout ce qui n'est pas Dieu, que rien ne pouvait rompre l'égalité de son caractère. Aussi les louanges ou l'admiration des hommes ne lui inspirèrent-elles ni orgueil, ni crainte : elles le trouvèrent insensible. Paul avait reflété la vie cachée de Jésus-Christ; Antoine renouvela sa vie publique que l'on peut aussi embrasser dans ces deux mots de l'évangéliste saint Luc : « 11 passa en faisant le bien. » Ces deux grands saints se tiennent à l'entrée de la vie monastique de tous les temps, comme deux monuments de l'amour surabondant avec lequel le divin Sauveur remplit ses promesses, lorsque l'homme obéit aux inspirations du Saint-Esprit ; ils sont la preuve vivante que la force delà vie monacale, son activité, sa grandeur et sa beauté ne reposent que sur l'imitation de Jésus-Christ, sur les souffrances endurées par amour.

Antoine vérifia ce fait de la manière la plus complète et la plus étonnante. Les grâces de la mort sur la croix et la gloire de la résurrection de Jésus-Christ, plongèrent son existence et ses actions dans la puissance du Dieu fait homme, de ce Dieu qui le combla des « dons parfaits venant d'en haut, du Père de lumière, » afin qu'il « marchât comme un enfant" de lumière, » et qu'il exerçât les droits de cet enfant après en

avoir rempli les devoirs. Aussi longtemps que le royaume céleste souffrit violence, Antoine avait courageusement pris au combat cette part, dont il est écrit : « On donne à celui qui possède.» C'est ainsi que Dieu lui conféra, dès lors, la puissance complète qui, d'après les règles invariables établies dans l'ordre de la grâce, résulte de l'obéissance parfaite, l'élévation qui résulte de l'abnégation volontaire et la glorification qui résulte de l'entier renoncement à soi-même. Le père divin qui engendra Antoine dans la vie nouvelle, ne lui fut pas avare ; ce père avait vécu dans les miracles, qui, pour lui, auteur de la vie et créateur de la nature, n'étaient pas des miracles, mais de simples effets de sa volonté divine ; les miracles aussi s'épanouirent comme des fleurs autour d'Antoine, qui les opérait par la force divine sortant de sa volonté, parce que l'image de Dieu y avait été rétablie. Les infirmes marchaient, les aveugles voyaient, les malades étaient guéris et les possédés délivrés ; ceux qui étaient affligés recevaient des consolations ; ceux qui étaient faibles, des forces, et ceux qui ne croyaient point, la foi. Beaucoup de ses auditeurs devinrent ses disciples, quittèrent le monde, renoncèrent à leurs biens et à leurs joies, et la solitude commença dès lors apporter des lis, d'après la prédiction du prophète Isaïe. L'amour abondait dans lame d'Antoine ; aussi prêchait-il à tous d'estimer l'amour de Dieu plus haut que les plus grandes joies de la terre, parce que Dieu nous a promis l'indicible bonheur de la vie éternelle et qu'il nous l'a acheté « par son fils unique qu'il n'a point épargné mais livré pour nous (1). » Les paroles d'Antoine, et bien plus encore son exemple, remplirent les cœurs d'un inexprimable mépris pour les choses terrestres ; pour les anachorètes, en particulier, il était la colonne de feu qui leur indiquait le chemin à travers les ténèbres et les déserts de leur vocation. Ils se réunirent un jour en grand nombre autour de lui, et lui

fi; H. M., viii, M.

1 1 8 LES PÈRES Dl' DÉSERT.

flemandèrenl de leur tracer une règle de vie, h laquelle Ws pussent se conformer dans les tentations, les illusions et les périls auxquels leur état les exposait. 11 leur parla ainsi :

« Les saintes Ecritures renferment certainement assez de préceptes; cependant, il est bon que nous nous fortifiions mutuellement dans la foi, et que nous nous mstruisions par des rapports réciproques. Vous, mes enfants, dites à votre père ce que vous savez de bon, et moi, votre aîné, je vous ferai part de mon expérience. Eiïorcez-vous, avant tout, de ne pas abandonner ce que vous avez entrepris et de ne pas faillir au travail. Tous doivent regarder comme précepte principal, que chacun doit se placer son avancement devant les yeux, comme s'il venait d'y mettre la première main. Que chacun aussi, pour ne point se lasser, compare la brièveté de la vie terrestre avec Téternité. Quelle merveille que la libéralité sans borne de Dieu ! Ici-bas, les choses se vendent pour leur prix et tout est compté à sa valeur. Nous achetons pour bien peu de chose la promesse de la vie éternelle; en effet, si nous menons pendant cent ans la vie d'anachorète, nous recevrons une place magnifique dans le royaume de Dieu, non pour cent ans, mais'pour toute l'éternité; nous aurons un bonheur céleste en échange de cette existence périssable, et un corps glorifié en échange d'un corps fragile; nous obtiendrons, mes enfants, une vie immortelle pour cette vie mortelle. Les souffrances de ce monde ne sont pas à comparer avec la splendeur qui nous sera manifestée. Lors donc que vous vous engagez dans la vie ascétique, ne prisez pas haut les biens terrestres que vous avez abandonnés, ne croyez pas que par votre choix vous ayez fait quelque chose de grand. Eussiez-vous quitté 1 univers entier, votre sacrifice serait bien peu de chose en comparaison du ciel, ce serait comme si vous receviez cent pièces d'or pour un jeton. Qu'est-ce qu'un peu d'or, ou une terre, ou une misérable maison? Vous ne pouvez emporter nen de tout cela dans le ciel, et un chrétien ne devrait attri-

buerde valeur qu'aux biens qu'il ne peut perdre, à une foi inébranlable, à l'amour, à la reconnaissance, h la justice, à la chanté pour les pauvres, à l'hospitalité. Agissons ainsi, et nous nous préparerons une demeure dans le ciel, comme dit l'Evangile. Dieu lui-même nous aidera dans ces efforts. L'esclave ne dit pas : J'ai travaillé hier, c'est pourquoi je ne travaillerai pas aujourd'hui: nous ne devons pas croire davantage que Dieu nous dispense du labeur actuel à cause du labeur passé. Oh! non. Il se courroucerait contre nous, h cause de notre indolence. Le coupable Judas a perdu en une nuit tout le fruit de ses peines souffertes pendant plusieurs années. Pour ne plus devenir paresseux, rappelons-nous les paroles de saint Paul : «Je meurs tous les jours (4). » En vivant comme si nous devions mourir tous les jours, nous ne pécherons pas, nous ne nous irriterons contre personne, nous pardonnerons à tous, nous n'aurons point de mauvaises pensées. Courage donc, mes enfants, regardez en avant, regardez en haut ! Ne regardez jamais en arrière comme la femme de Loth, qui fut changée en statue de sel. Notre Sauveur lui-même a dit : « Quiconque ayant mis la main à la charrue, regarde derrière soi, n'est point propre au royaume de Dieu (2). » Regarder derrière soi ne signifie rien autre chose ici que manquer à sa vocation.

» Je vous prie, en second lieu, mes frères, de ne pas envisager la vertu comme quelque chose d'impossible et d'effrayant: de ne pas l'envisager comme une chose étrangère, qu'il nous faut aller quérir à une distance éloignée. Oh non ! elle est en nous; sa semence est jetée dans le cœur de l'homme, et elle n'attend que notre bonne volonté pour y germer. Les Grecs parcouraient les pays et sillonnaient les mers pour chercher la sagesse et la science. Nous n'avons pas besoin de cela pour trouver de saintes inspirations et le rovaumc de Dieu, car

(i)lGuK., XV, il. (-2) Luc, \X,iJ>.

notre Sauveur a dit : « Le royaume de Dieu est au-dedans de vous (4). )) Qui doutera que l'ame pure, l'ame qui n'est pas souillée de la tache du péché, soit la source et le principe de la vertu ? La vertu existe et vit dans la vie spirituelle ; elle meurt dans la vie des sens, parce qu'en celle-ci l'homme se détourne de Dieu et suit ses propres penchants. La vertu, pas plus que le vice, ne vient du dehors: ils naissent de la pureté ou de l'impureté de l'intérieur. Que le Créateur retrouve donc son ouvrage comme il l'a créé, et nous, mes frères, ne détruisons pas ce que Dieu a créé et embelli avec tant de magnificence.

/) JNous devons, en troisième heu, mes frères, ne jamais cesser de penser que nous devons, d'après le témoignage de saint Paul, « nous revêtir des armes de Dieu, afin que nous puissions nous défendre contre les embûches du diable, (^ar nous avons à combattre non contre la chair et le sang, mais contre les principautés et les puissances, contre les princes du monde dans les ténèbres, contre les esprits de malice dans l'air (2). »

» Aussi Dieu a-t-il créé Satan et ses anges, bons et non méchants. Ils se révoltèrent de leur propre mouvement, préférèrent leur chute, et se précipitèrent du ciel. Dieu miséricordieux destina aux hommes les places que cette coupable révolte laissa vacantes dans le ciel. Dès lors, les anges déchus ont voué aux hommes une haine mortelle; ils nous tendent sans cesse des pièges et des embûches ; ils ont trompé nos premiers parents dans le paradis terrestre, et ils exercent continuellement leur ruse auprès des descendants d'Adam. Le culte païen est leur œuvre, et ils y trouvaient un point d'appui à leurs efforts pour ravir le ciel aux hommes. Ils parlaient par les idoles, car ils répondaient par les oracles; les païens, dans leur aveugle esclavage et dans les criminels

:i] Ltc, XVII, 21. f'2) Epues., VI, 1 l-l-J.

désirs de leur cœur, croyaient ces tentateurs el leur étaient soumis. Mais depuis la glorieuse arrivée du Seigneur, les idoles el les oracles sont devenus de plus en plus muets, el le Seigneur nous en a délivrés, puisqu'il a dit : « Retirez-vous de moi, Satan 1 car il est écrit : Vous adorerez le Seigneur votre Dieu, et vous servirez lui seul (1). » Jésus-Christ ayant renversé leur pouvoir, nous ne devons plus rien craindre d eux. Nous avons d'excellentes armes h leur opposer, dans la foi et dans une vie pieuse. Aussi, les démons craignent-ils les chrétiens pieux et surtout les anachorètes, à cause de leurs jeûnes, de leurs veilles, de leurs prières, de leur confiance en Jésus- Christ, de leur humilité, de leur douceur et de leur mépris de la gloire et de la cupidité mondaines. Les esprits malins savent que Jésus-Christ a dit aux siens : « Je vous ai donné le pouvoir de fouler aux pieds les serpents et les scorpions et toute la puissance de l'ennemi ; et rien ne pourra vous nuire (2). » Mais ce n'est pas sans motif que notre Sauveur ajouta immédiatement : « Ne mettez pas votre joie en ce que les esprits vous sont soumis ; mais réjouissez-vous plutôt de ce que vos noms sont inscrits dans le ciel. » C'est, en effet, une ruse de Satan d'exciter notre orgueil, en nous dévoilant et en nous apprenant les choses cachées, afin que nous fassions parade à nos propres veux et à ceux du monde, des dons de prophétie et de science, comme s'ils étaient les fruits de notre sainteté. Il y a là un grand péril, parce que depuis la chute d'Adam, l'homme est facilement porté à l'orgueil et à la fierté. En supposant que le père du mensonge puisse dire et prédire la vérité, quelle nécessité y a-l-il pour nous de connaître les choses à venir quelques jours avant cj^'elles arrivent? Nul ne sera condamné, parce qu'il n aura pas su ces choses, et nul ne sera regardé comme saint pour les avoir sues. Nous entrons dans la gloire céleste en accomplissant les commandements de

1) .Mattii., IV, 10. '2j Lie. X, 10.

Dieu ; el en les transgressant, nous tombons dans les prisons éternelles. Que personne n'embrasse la vie ascétique pour posséder les dons de prophétie ou de miracles, mais pour devenir amis de Dieu par une sainte conduite, et triompher de Satan avec l'aide du Seigneur. Et si quelqu'un désire avoir la prescience des choses futures, qu'il tâche d'avoir un cœur pur et un esprit droit. Je crois fermement que l'homme pieux, lorsqu'il restedans une parfaite innocence, acquiert une science et une perspicacité profondes. Une telle ame possède le Seigneur et il s'ouvre à elle. C'est ainsi que jadis l'esprit d'Elisée posséda à un si haut degré les dons de prophétie et de miracles. Ne faites pas attention aux démons, s'ils viennent avec des prophéties, car ils mentent. S'ils vous louent à cause de la sévérité de votre vie ; s'ils vous proclament saint ; si, sous prétexte de sainteté, ils vous engagent à redoubler vos pénitences ; si même, ils vous invitent à prier avec eux ou à chanter des psaumes avec eux, ne les écoutez point, fermez vos yeux et vos oreilles, votre coeur et votre esprit, faites le signe delà croix et priez; priez avec persévérance, avec foi, avec calme, et ils prendront la fuite. Vous verrez ainsi que ce n étaient point des bons esprits. Quand les anges s'approchent de vous, ils annoncent leur présence par le silence, le calme et la paix. La faiblesse humaine peut s'effrayer un moment, mais la confiance, la joie et l'allégresse renaissent aussitôt, car ils ont près d'eux le Seigneur notre Dieu, l'origine et la source de toute joie. Le cœur jouit alors d'un contentement parfait, et se remplit en même temps d'une lumière surnaturelle ; l'ame, enflammée du désir des biens célestes, pourrait briser les liens du corps et s'envoler avec les anges vers les demeures célestes. La présence des mauvais esprits, au contraire, se révèle dans l'ame par l'abattement et par l'anxiété ; les pensées se remplissent de trouble et de frayeur ; aussitôt arrivent la paresse, l'affliction, la crainte de la mort, l'aversion pour les anachorètes, le désir aussi vif qu'inopportun de revoir ses parents et

amis, el, par-dessus tout, le dédain de la vertu, les penchants pervers, le relâchement des saintes pratiques. Ayez confiance, priez el remerciez Dieu, si, après avoir éprouvé la crainte de quelques-uns de ces dangers, cette crainte s'éloigne et fait place à une joie indicible, à un courage, à un calme et à un esprit nouveaux, à des pensées tranquilles, à l'amour de Dieu; car alors le secours est venu d'en-haut, la joie et la fermeté de l'esprit annoncent 1 approche d un ange.

» Ne vous mettez donc pas en peine, mes frères, de faire des choses extraordinaires. Si quelqu'un d'entre vous chasse les démons, s'il a le pouvoir de guérir les malades, il doit aussi peu s'en glorifier que vous l'admirer, et ne point dédaigner ceux qui n'ont pas ce pouvoir. Mettez-vous, au contraire, en peine d'avoir une conduite exemplaire, tendez à la perfection, tâchez d'acquérir ce qui vous manque. Faire des miracles n'est point votre affaire, mais celle de Dieu ; c est l'œuvre de la toute-puissance divine qui s'exerce quelquefois par notre intermédiaire. C'est pourquoi, le Sauveur a dit à ceux qui exaltaient ses miracles devant lui, mais dont les intentions n'étaient point pures : «Je ne vous connais point (1). » Le Seigneur désavoue les voies de l'iniquité.

» Je vous fais part de mon expérience, mes frères ; si donc je parle de moi, ce n'est point en ma considération : le Seigneur le sait! Les démons m'ont souvent loué et prisé, et tenté de toute manière. .Te leur répondais : « Rien ne me séparera de l'amour de Jésus-Christ (2]. » Satan était alors enchaîné par le Seigneur et non par moi. « Je vis Satan tomber du ciel, comme un éclair (3), » voilà ce que je m'appliquais. Apprenez à avoir du courage dans la vie ascétique. Ecoutez ! le démon vint un jour h moi et se plaignit de ce qu'il était détesté de tous les chrétiens et surtout des anachorètes. Je lui dis : « Pourquoi les troublez-vous? » Il répondit :

(1) .Mattm., vil, i-l. 2j Hom., Vill, ib. [ô] Luc, X, 18.

« Je ne les trouble point ; ils se tourmentent eux-mêmes ; c'est pourquoi ils devraient se maîtriser eux-mêmes et ne point me maudire. » Je répliquai : « Dès le principe, vous avez été le père du mensonge; mais aujourd'hui, pour la première fois, vous avez dit la vérité. Jésus-Christ vous a enchaîné. » Je prononçai ensuite le nom de Jésus-Christ avec une pleine foi, et Satan disparut.

» Vous voyez donc que vous n'avez point à craindre. Ne vous laissez point accabler, réjouissez -vous toujours de ce que vous avez été délivrés. Dites-vous sans cesse . : Le Seigneur est avec nous, que peuvent nos ennemis ? — Ils viennent et prennent la forme sous laquelle se retrouve notre vie spirituelle ; ils reflètent nos pensées. Si votre esprit tient h la terre, vous êtes leur proie : c'est la punition des âmes impies. Réjouissez-vous dans le Seigneur, songez à l'éternité, occupez-vous des choses divines; et vos ennemis ne pourront rien sur vous. »

Ainsi parla Antoine, à la grande consolation des ermites et de ceux qui souhaitaient le devenir. Ils admiraient la grâce que Dieu lui avait accordée de discerner les esprits. Parmi les auditeurs d'Antoine, l'un quitta la fausse route qu'il suivait, l'autre brûla d'un nouvel amour pour sa vocation, un troisième vit clairement s'il était ou non appelé à être anachorète, un quatrième fut armé contre les tentations qui le tourmentaient. Chacun se sentait posséder un puissant remède à son imperfection et un soulagement à sa misère. Antoine devint ainsi l'égide et le centre de leur vie spirituelle. Les rochers et les montagnes se peuplèrent alors d'habitants, qui formaient, pour ainsi dire, des chœurs célestes, chantant, [)riant, apprenant ; qui ne pensaient qu'à l'éternité ; qui étaient unis par un même amour et travaillaient avec ardeur à bien mériter de leur vocation. Chacun vivait dans sa cellule, qui était presque toujours une cavité de rocher ou un ancien tombeau creusé dans le roc. Nul ne troublait ni importunait les autres ; nul

SAINT ANTOINE, 1 2îj

ne soufVrait ni faisait d'injustice. C'était comme un pays de salut, existant en lui-même et séparé du monde. Les cellules étaient éparses et formaient moins un cloître qu'un village : ces réunions de cellules s'appelaient laures. La première fut créée à Pispir, non loin delà mer Rouge, et bientôt il s'en éleva une autre près d'Arsinoé, vers le Nil. Antoine les dirigeait toutes deux, et les gouvernait seul; il prévenait la nécessité indiquée dans ce passage des samtes Ecritures : « Malheur à celui qui est seul; s'il tombe, il n'a personne pour le relever.» La vie ascétique, jusque là sans forme et sans consistance, reçut une constitution régulière, et Antoine fut regardé comme le créateur de la vie monastique. Au milieu delà nature la plus déserte, la beauté spirituelle tlorissaitdans toute sa splendeur, et l'on pouvait dire : « Que vos lentes sont belles, ô [sraël ; elles sont comme des vallées couvertes de grands arbres, comme des jardins le long des fleuves, toujours arrosés d'eau; comme des tentes que le Seigneur lui-même a afTermies ; comme des cèdres plantés sur le bord des eaux (1). » En guidant 1 ame du prochain, Antoine n'oubliait point la sienne. Il se tenait d'habitude seul dans sa cellule, et s occupait constamment à tresser des nattes de joncs, travail qui ne le distrayait point de l'oraison mentale. Son ame entière brûlait du plus vif désir des tabernacles célestes, et souvent cette ardeur inexprimable lui arrachait des soupirs et des plaintes de ce que son corps eût encore besoin de nourriture et de sommeil. Il mangeait rarement avec ses frères, et quand il s asseyait au milieu d'eux, il arrivait qu'abîmé dans ses méditations, il oubliait de manger. Il conseillait cependant toujours à ses frères de ne point maltraiter leur corps à ce point que, contrairement à la volonté de Dieu, il devînt impropre au travail ; il leur conseillait de prendre garde que le corps ne maîtrisât l'ame, mais que l'ame conservât toute sa puissance sur

(I) NiJi.XXlV, D et G.

le corps, atln de s'élever avec lui jusqu'au troisième ciel, comme dit l'apôtre saint Paul (1 ).

Quand la persécution de Maximin Daia se déchaînait avec i'ureur en Egypte, (305-313), Antoine dit à ses frères : u Allons à Alexandrie ; assistons au triomphe des martyrs ; peut-être obtiendrons-nous aussi la palme, ou nous sera-t-il donné d'accompagner les chrétiens à la mort. » Animé du désir de souffrir pour Jésus-Christ, Antoine vola à Alexandrie accompagné de quelques frères. U se tenait partout, aux côtés des confesseurs, devant le tribunal, dans la prison, au lieu du supplice ; mais l'ange exterminateur l'épargna. Il arriva seulement que les magistrats publièrent une ordonnance qui interdisait aux moines et aux ermites de se montrer dans la ville. Les jours suivants, il se revêtit d'habits blancs, comme aux jours de fêtes ; il se plaça sur un endroit élevé, lorsqu'on conduisait les confesseurs au tribunal, et de là i! leur adressa des paroles d'encouragement. U ne lui survint cependant rien de fâcheux. Lorsque la persécution eut cessé, il regagna la solitude et y recommença son martyre journalier de foi et de souffrances. Ses veilles devinrent plus longues, ses jeûnes plus rigoureux, ses prières plus ferventes et son ardeur pour la mortification plus vive. Au-dessus du vêtement de crin qu'il portait, il en mit un autre de peau de bête sauvage, et il doubla ainsi ses souffrances sous un climat brûlant. Ce qui le tourmentait le plus, c'était le concours de ceux qui venaient à lui comme à un thaumaturge. Il craignait l'orgueil qui pouvait naître de la considération dont on se plaisait à l'entourer. Les besoins corporels et les besoins spirituels attiraient la foule des pays éloignés; nul chemin était trop long, nul trajet incommode : personne ne se plaignait de la fatigue, ni ne craignait le danger; la mer et le désert n'étaient plus des obstacles lorsqu'il s'agissait de voir Antoine. El cependant, il ne permettait

(I] Il Cuu., XII, ■>.

SAINT ANTOIiNE. 127

pas II tous de le voir, quoiqu'il les aidi\t tous ; car il s'était opéré en lui un échange miraculeux, mystique, par lequel Dieu se donnait à lui, comme il s'était donné à Dieu. Un officier, nommé Marlinien, vint à lui, trouva sa cellule fermée et le pria humblement de le laisser entrer, parce qu'il avait besoin d'assistance pour sa fille qui était possédée du démon. Antoine répondit sans ouvrir la porte : « Pourquoi me demandez-vous assistance? Je suis un homme mortel et pécheur comme vous. Si vous croyez en Jésus-Christ Notre-Seigneur que je sers aussi, appelez Dieu à votre secours avec foi et confiance, et votre fille sera guérie. «Martinien s'en alla consolé, et sa fille fut délivrée.

Un homme de Palestine, nommé Fronton, qui était aussi sous l'empire d'une possession, vint également trouver Antoine et implorer ses prières. Antoine satisfit à ses désirs, et puis il lui dit : « Allez ! vous serez guéri ! » Fronton ne voulut pas le croire et persista à rester auprès de lui ; Antoine lui dit alors : « Vous ne serez point guéri ici. Si vous prenez le chemin de votre pays, 1» miséricorde de Dieu suivra la trace de vos pas. » Fronton se décida enfin à croire à ces paroles et à s'en retourner, et la prédiction d'Antoine s'accomplit à la lettre.

11 y avait à Tripoli , dans le nord-ouest de l'Afrique , un père et une mère inconsolables des douleurs cuisantes qu'éprouvait leur fille, afïligée d'une maladie cruelle et extraordinaire. Ils entreprirent avec elle le long voyage eie Tripoli à la cellule d'Antoine. Lorsqu'arrivés près des frontières d'Egypte, ils apprirent que le chemin était très-difficile à travers le désert et qu'Antoine ne laissait pas approcher tout le monde auprès de lui, ils furent saisis de crainte et implorèrent l'intercession de quelques moines qui avaient le projet de se rendre auprès de lui. Les parents de la jeune fille attendirent le résultat de cette démarche, près du saint ermite Paphnuce, qui, sous la persécution de Maximin , avait eu les yeux crevés

128 LES l'ÈRES DU DÉSERT.

il cause (Je son allachement à la foi. Les moines partirent et parvinrent à la cellule d'Antoine. Avant qu'ils se fussent acquittés de leur mission, l'anacliorèle leur raconta toutes les circonstances qui leur étaient arrivées, et il ajouta : « Je les ai vus, lorsque je priais, et la jeune tille malade a également eu l'assurance de sa guérison, lorsqu'elle priait. En conséquence, ni elle, ni qui que ce soit ne viendront à moi ; car ce n'est pas moi qui puis guérir, mais Dieu qui le peut en tout lieu, lorsqu'on le prie avec un cœur droit. »

Antoine désirait si ardemment être seul avec Dieu, qu'il résolut de s enfuir dans la Thébaide supérieure. Tandis que cette pensée l'occupait, une voix d'en .haut lui dit : «Où allezvous, Antoine? Qu'est-ce qui vous chasse d'ici ? » Sachant quelle voix il avait entendue, et quelle voix il devait écouter ou ne point écouter, il répondit : « Je veux m'enfuir dans la Thébaïde supérieure, parce qu'on veut de moi des clioses trou grandes pour moi. - - N'allez pas là, » reprit la voix ; « vous rencontrerez le repos dans le fond du désert. — Comment le trouverai-je? » demanda Antoine, La voix se tut. Il rencontra aussitùl des Arabes nomades ou Bédouins, qui vont quelquefois faire le commerce dans le pays sis entre leurs oasis et les plus profondes solitudes de l'Egypte ; il leur demanda de faire route avec eux, ce qu'ils lui accordèrent volontiers. Après avoir marché avec eux pendant trois jours et trois nuits, il parvint à un endroit qui lui plut beaucoup. C'était un rocher d'un millier de pieds d'élévation ; il s'en échappait une source, qui y formait un ruisseau, et celui-ci, quelque modeste, qu'il fût, avait ses bords garnis de beaux datiers. Dans ce rocher, il y avait une cavité, juste assez longue pour qu'un homme pût s'y coucher. Une issue cachée conduisait à un puits étroit et sombre, qui, se dirigeant vers le haut, se. terminait en deux petites ouvertures, au sommet de la montagne. C'était le mont Colzin, aujourd'hui la montagne de Saint-Antoine, qu'une journée de marche sépare de la mer

Rouge. Antoine en fit le paradis de la solitude, il y resta. Les Bédouins lui donnèrent du pain ; les palmiers lui fournirent des dattes et le petit ruisseau de l'eau ; il avait ainsi ce qu'il désirait.

Aussitôt que les anachorètes remarquèrent la disparition d'Antoine, ils se lancèrent dans toutes les directions pour avoir de ses nouvelles, et ils ne tardèrent pas à découvrir sa retraite. Tout joyeux de ce succès, ils voulurent reconduire Antoine dans les Laures, mais il leur dit que la voix et la mam de Dieu lui avaient indiqué son chemin. Il consentit cependant, pour autant qu'ils le désirassent, à visiter quelquefois tous les moines et les anachorètes, et à les recevoir dans sa retraite ; mais il refusa de quitter ce lieu, qui devait être le lieu de son repos. Les frères demandèrent et implorèrent la permission de lui procurer du pain. Il ne voulut pas leur occasionner cet embarras, et les pria seulement de lui apporter du blé, une bêche et une hache, parce qu'il voulait pourvoir lui-même à son entretien. Il fut obéi, et Antoine commença à se livrer à ces travaux qui acquirent à ses fils spirituels la reconnaissance des siècles postérieurs, une mémoire impérissable et la gratitude des hommes de tous les temps et de toutes les opinions. Le saint vieillard fertilisa le désert de ses propres mains ; il creusa de petits canaux pour conduire l'eau aux endroits qui lui semblaient propres à produire du blé ou à être convertis en jardins ; il y planta successivement des légumes, des arbres fruitiers et des ceps de vigne, — non pour lui, ni pour ses frères, ses disciples ou ses élèves, mais pour les malades et les pauvres qui venaient le visiter. Ces travaux exigeaient des efforts et des peines ; Antoine n'éprouva cependant jamais de dégoût, parce qu'il s'endurcissait au travail par le chant des psaumes. S'il était par trop fatigué, il s'asseyait sous un palmier; là, il priait mentalement, tout en tressant ardemment, avec des fibres et des feuilles de palmiers, des corbeilles qu'il donnait h ses disciples, lorsqu'ils

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lui apportaient parfois des olives el do l'huile, pour soutenir un peu son corps qui dépérissait de plus en plus.

Dans le commencement, les animaux du désert, et surtout les Anes sauvages, firent beaucoup de dégâts ci ses plantations. Habitués à s'abreuver au ruisseau, ils accouraient dévorer ses semailles et ses légumes. Un jour, il arrêta avec douceur un de ces hôtes, et lui dit : « Pourquoi mangez-vous ce que vous n'avez point semé? Pourquoi me causez-vous des dégâts, à moi, qui ne vous fais point de tort? Allez, au nom de Dieu, et ne revenez jamais. » Depuis lors, ils ne l'inquiétèrent plus. Cependant , les tentations assaillaient encore Antoine , et cet athlète de Jésus-Christ, si rudement éprouvé, n'osait déposer un instant les armes spirituelles, dont il recommandait l'usage à ses frères. Son ame acquit une telle pureté, par ces combats incessants, qu'elle s'éleva souvent au point de jouir du privilège des esprits célestes, et de participer à la science, 5 la connaissance et à la vue de Dieu. Il voyait alors les choses dans leurs rapports les plus intimes, les efièts dans leurs causes les plus reculées, les modifications du temps dans un présent immobile , et celles de l'espace dans un centre commun.

Une fois, il interrompit soudain sa prière el dit à deux jeunes moines qui étaient auprès de lui : « Munissez-vous d'une cruche d'eau, mes fils, et prenez promptement le chemin de l'Egypte ; car j'ai vu là un de vos frères en grand danger de périr de soif. Un autre gît inanimé sur le sable. Allez ! » Les moines atterrés se mirent aussitôt en route , car ils avaient à franchir une journée de marche pour arriver à leurs frères en détresse. Une autre fois, il avait réuni un grand nombre de moines sur le sommet de la montagne ; comme il les entretenait des choses de 1 éternité, il porta les regards vers le ciel , et vit une légion d'anges qui en descendaient et volaient au-devant d'une ame qui s'élevait de la terré vers eux . Antoine jouit de cette sainte vision comme un homme

SAINT ANTOINK. 131

dont le corps est déjù transfiguré, et comme voir et connaître sont une même chose pour les élus, il sut aussitôt ce que signifiait cette apparition. Après quelques moments de silence, il dit à ses auditeurs attentifs : « Notre frère Ammon , à Nitria, vient de quitter cette vie, et d'entrer dans la gloire éternelle. » Nitria était située dans l'Egypte inférieure, non loin du lac Mareotis, à treize jours de marche, au moins, du mont Colzim. 11 s'y était formé une réunion excessivement nombreuse de moines, parmi lesquels Ammon brillait par l'éclat des prodiges étonnants qu'il opérait, et qui l'avaient fait regarder dans toute l'Egypte comme un saint instrument de Dieu. Longtemps après la vision d'Antoine, on apprit de Nitria que celui-ci avait exactement indiqué le jour et l'heure de la mort d' Ammon.

En 340, Antoine eut une autre vision moins consolante. Abîmé dans ses méditations, il poussa des soupirs profonds et répétés, quitta en tremblant son travail, se jeta à genoux et resta longtemps, bien longtemps en prière. Lorsqu'enfin il se leva, les frères, pleins d'inquiétude, le prièrent de leur dire ce qui l'affligeait tant. Il leur répondit, en gémissant et en versant un torrent de larmes : « Oh ! mes enfants . qu'ai-je vu ! Le courroux du Seigneur pèse sur l'Eglise ! Elle tombe au pouvoir d'hommes semblables à des animaux sans raison. Je vois les saints autels entourés de mulets qui se ruent contre eux, et renversent le tabernacle et ce qu'il renferme ; et une voix dit : « Mon autel sera profané. » Mais après ces mots, le charitable vieillard consola ses frères désespérés, en ajoutant que la colère de Dieu s'apaiserait et que l'Eglise brillerait d'un nouvel éclat ; et qu'eux devaient se prémunir contre l'hérésie des ariens. Deux ans s'étaient à peine écoulés" depuis cette vision, lorsque les cruelles et sauvages persécutions des ariens vinrent éprouver l'Eglise de Dieu à Alexandrie.

Dieu fit encore d'autres révélations à Antoine pour le salut

des âmes. Les frères lui demandèrent un jour ce qu'il adviendrait de l'ame de l'homme , après avoir dépouillé son enveloppe mortelle. La nuit suivante, une voix le réveilla et lui dit : « Antoine, levez-vous ! sortez et voyez. » Il obéit, sortit de sa cellule, et vit un géant dont les pieds louchaient la terre, et dont la tête se dressait dans les nuages. Il vit des figures ailées qui cherchaient à s'élever de la terre au-dessus des nuages, mais les mains vigoureuses du géant s'efforçaient de les retenir. Il réussissait pour quelques-unes, qu'il parvenait à terrasser; d'autres lui échappaient et s'envolaient vers les cieux. Mais le géant et les figures retenues sur la terre grinçaient des dents; tandis que les autres figures étaient dans la joie. La voix lui dit : « Antoine, faites attention. » Et il comprit que Satan ne peut ravir le bonheur céleste qu'aux âmes qu'il a entraînées dans le péché ici-bas , et qu'il n'a aucun pouvoir sur les âmes saintes. De telles visions enfiamniaient de plus en plus son amour, et il faisait part de ces visions à ses frères, afin d'augmenter aussi cet amour en eux, et de leur donner le désir de la souffrance , de l'abnégation, et le courage de combattre et de persévérer. Quant à lui, il acceptait ces faveurs, comme les tentations, c'est-à-dire que, se confiant en Dieu, il ne les désirait point et ne s'en réjouissait pas davantage. Il savait combien les voies extraordinaires de la vie spirituelle sont périlleuses pour l'orgueil humain. Quant aux prêtres, au contraire, il n'oublia point que, par leur consécration, ils appartenaient à un autre ordre de grâces que lui, simple laïc. Quoiqu'il eût reçu l'onction du Saint-Esprit à un degré extraordinaire, et que, en qualité de chrétien, il fût roi et prêtre, il ne songea jamais à s'appliquer le sacerdoce royal de l'apôtre saint Paul (1), comme s'il eût joui dans le monde de la force et de l'autorité d'un roi, et dans l'Eglise de la toute-puissance d'un prêtre. Le chrétien doit être roi,

(I; 1, II, i».

mais dans l'éternité, où l'attendent un trône et une couronne. Le chrétien doit être prêtre et sacriticaleur, mais d'une manière spirituelle, en s'immolant lui-même tous les jours, et en ne pensant qu'à ce qu'il y a de plus saint. Le sacerdoce royal de chaque chrétien consiste à diriger tous les efforts de son ame sanctifiée, vers ce qu'il y a de plus élevé. Antoine n oublia pas la vénération due aux prêtres. 11 recevait avec humilité la sainte bénédiction des évêques. Si des prêtres le visitaient ou s'ils se rencontraient avec lui, il les priait de prononcer les prières accoutumées, au lieu de les dire lui-même. Il donnait bien aux jeunes diacres les conseils qu'ils lui demandaient, mais il cherchait en retour à apprendre d'eux quelque chose d'utile , et se réjouissait lorsqu'il y avait réussi.

Cependant, les moines ne lui laissaient point de repos : ils voulaient qu'il quittât sa montagne et visitât les Laures. Il se rendit à Pispir, à Arsinoë ; il alla trouver les ermites qui n'avaient point formé de Laures, mais vivaient en des cellules isolées. Il arriva de la sorte à la limite qui séparait sa patrie du pays habité. Là, il eut la consolation de revoir sa sœur, qui était aussi très-âgée, et qui, ayant embrassé la virginité, était alors supérieure d'une congrégation de jeunes vierges. Elles pratiquaient ensemble la vie ascétique, et formèrent ainsi le premier couvent de femmes. Le peuple accourait vers Antoine, en troupes innombrables. Il guérissait, exhortait, consolait, convertissait, enseignait, priait. Et tandis qu'il « passait ainsi en faisant le bien, ))et qu'il répandait charitablement autour de lui le salut et la bénédiction, il ne faisait que soupirer après sa paisible montagne, et brûler pour le désert d'un désir aussi vif que l'homme mondain pour les biens de la terre. Lorsque sa présence ne fut plus absolument nécessaire, il s'enfuit joyeux dans sa solitude, comme un homme cjui a échappé à un grand danger. Un homme distmi;ué, entièrement subjugué par sa conversation édifiante et

134 LES l'ÈRES DU DFSEKT.

agréable, pria un jour Antoine de lui accorder la faveur d'en jouir plus longtemps. Mais Antoine répliqua : « Je ne le pourrais ! Comme il faut l'eau au poisson, qui meurt dans la sécheresse, il faut au moine sa cellule. Spirituellement parlant, les moines courent le plus grand danger en respirant trop longtemps l'air du monde, parce que, sous son influence, leurs résolutions et leurs elTorls s'assoupissent aisément. »

L'empereur Constantin entendit parler de ce grand ami de Dieu, et lui adressa une lettre, qui partit de la magnifique Byzance et arriva dans la solitude. L'empereur y priait humblement Antoine de lui accorder le secours de ses conseils et de ses prières. Constant et Constance lui firent le même honneur. Antoine ne fut ni flatté ni surpris de cette faveur impériale ; dans le premier moment, il ne fut point tenté de répondre à la lettre, parce que, disait-il, il était incapable d'écrire selon les usa2;es du monde. Les anachorètes lui conseillèrent cependant de ne pas agir ainsi, parce que ce dédain aurait pu oflfenser le bon empereur. « En ce cas, je répondrai, dit Antoine. Mais ne vous étonnez point et ne vous réjouissez point de ce que les rois de ce monde m'ont écrit ; ce sont des hommes pécheurs et mortels comme nous. Il n'est qu'une seule chose dont nous dussions nous réjouir et nous étonner: c'est que Dieu lui-même nous a donné sa loi par son Fils unique. » Il répondit donc comme il convenait à un humble et saint ermite, qui n'a à cœur que la gloire de Dieu et le salut des âmes, auprès des rois comme auprès des peuples.

La réputation d'Antoine passa du palais des empereurs dans l'habitation des philosophes païens. Deux d'entre eux se rendirent au montColzim. Antoine les vit arriver et sut en esprit qui ils étaient. Il leur adressa cette question par leur interprète : « Pourquoi vous, hommes sages, avez-vous entrepris le chemin fatigant qui conduit à un vieillard insensé comme moi? «Ils lui répondirent qu'il n'était point un insensé mais un saii^e. Mais il leur répliqua : « Il ne valait pas la peine

de venir voir un insensé ; si vous croyez (|uo je possède la sagesse, ayez le courage de la reconnaître et d'en suivre les préceptes. Si j'étais arrivé devant vous avec une telle conviction, j'aurais suivi vos leçons. Puisque vous vous présentez à moi, comme à un philosophe chrétien, devenez ce que je suis, c'est-à-dire, chrétien catholique. » Les sages du monde admirèrent celte logique simple et solide, et s'en retournèrent 5 leur système et à leurs écoles philosophiques.

Il arriva encore d'autres philosophes, mais ceux-ci ne le regardèrent pas comme un sage, mais comme un homme excessivement borné, parce qu'il ne savait ni lire ni écrire. Ils lui tirent, avec le plus profond dédain, quelques questions sur son ignorance. Antoine leur répondit: «Dites-moi, je vous prie, laquelle des deux exista d'abord, de l'intelligence ou de l'écriture? et d'après cela, dites si l'intelligence a inventé l'écriture ou l'écriture l'intelligence ? » Ils répliquèrent que l'intelligence avait trouvé l'écriture. Antoine leur dit : '( Fort bien ! il en résulte que celui qui a de l'intelligence n'a pas besoin d'écriture. » Cette conclusion leur parut extraordinaire, car Antoine avait une expression si pure, si agréable, si calme, que personne ne pouvait se fâcher contre lui, ou le haïr : tous devaient l'aimer.

Cependant la sagesse païenne ne se tint point pour vaincue. Quelques-uns de ses partisans les plus versés dans les sciences et les arts, s'en vinrent à l'extrémité du monde, pour éclairer cet homme simple dans son désert, et lui prouver la « folie de la croix. » Il entra dans plus de détails avec ces derniers ; il leur parla d'une manière plus grave ; il passa en revue leurs préceptes religieux, et en démontra l'absurdité radicale et l'immoralité profonde ; parlant ensuite des enseignements chrétiens, il dit à ses auditeurs : « Ou vous croyez ce qui est renfermé dans nos saintes Ecritures, ou vous n'v croyez pas. Si vous n y croyez pas, gardez- vous de blasphémer la croix, car vous n'en connaissez rien. Si vous croyez à ces Ecritures,

pourquoi restez-vous près de la croix sans faire un pas de plus vers la résurrection et l'ascension ? Une seule et même Ecriture témoigne de l'ignominie du Fils de Dieu crucifié, et de la gloire du Fils de Dieu ressuscité. Lisez celle Ecriture avec simplicité, et vous verrez que tout ce que Jésus-Christ a fait et opéré, prouve qu'il est le Dieu qui habite parmi nous pour le salut des hommes. «Les philosophes bavardèrent longtemps et beaucoup, et eurent recours à des sophismes pour tenter une vaine réfutation. Antoine leur répondit en souriant : « Vous vous glorifiez de votre argumentation, et vous prétendez que nous aussi nous n'adorons pas Dieu sans preuve. Eh bien ! dites-moi : comment s'obtient la vraie connaissance des choses, et avant tout la connaissance de Dieu? Cette connaissance est-elle démonstrative ou immédiate, est-elle née de la force de la foi? cette connaissance est-elle plus simple par la perception que par la force de la foi?

— Par la force de la foi, répliquèrent les philosophes.

— Vous avez bien répondu, dit Antoine, car la foi naît d'une tendance immédiate de l'ame vers ce qui est divin, et la dialectique n'est que l'art d'employer la réflexion et l'abstraction pour tirer des conséquences relativement à ce qui est divin. Cette science n'est donc pas nécessaire, elle est même superflue à celui qui possède la force de la foi, car par la perception on arrive à la synthèse de ce qu'on connaît par la foi, tandis que jamais on ne parviendra, par la perception, à ce que la foi nous enseigne. C'est pourquoi, la connaissance acquise par la foi est plus élevée et plus certaine, que celle qui découle de l'argumentation des sophistes. Chez nous donc la sainteté ne repose point sur une telle sagesse, mais sur la force de la foi que Dieu nous a donnée par Jésus-Christ. Pour se convaincre que notre doctrine est vraie, il n'y a qu'à remarquer que, sans science, nous croyons à Dieu, et que nous connaissons sa providence souveraine et modératrice par ses œuvres. Vous aurez une autre jireuve de notre force, à nous

qui nous appuyons sur Jésus-Christ, par la foi, et de votre faiblesse, à vous qui disputez sur les mots, si vous considérez que vos raisonnements ne convertissent pas les chrétiens à votre système et n'arrêtent point la propagation de la doctrine de Jésus- Christ. Où sont vos oracles? où sont les sortilèges de l'Egypte? où sont les jongleries des mages? quand tout cela a-t-il cessé? quand la croix de Jésus-Christ'a paru ! Cela n'est-il pas étonnant? Votre religion n'est point persécutée, et elle ouvre elle-même sa succession ; notre religion est persécutée, et, riche et bénite, sa prospérité fait oublier votre culte. Quand la mort fut-elle méprisée comme au temps que parut la croix de Jésus-Christ? Quand la vertu des vierges se montra-t-elle aussi brillante? Regardez les martyrs, qui méprisèrent la mort pour l'amour de Jésus-Christ; regardez les vierges de l'Eglise qui, pour le même amour, se conservent pures et immaculées de corps et d'ame ; ils vous répondent qu'ils sont issus de la puissance de la croix. Votre ouvrage tant célébré tombe, mais la foi de Jésus-Christ, que vous calomniez et que les empereurs poursuivirent, remplit le monde.

» Cela suffit pour vous démontrer que la foi chrétienne est la seule vraie religion. Voyez ! vous-mêmes, vous n'avez point de foi, et vous cherchez toujours ce que ceci ou cela peut prouver. Croyez donc! et vous reconnaîtrez que notre affaire n'est pas d'user de sophismes, mais de posséder la foi, qui opère par l'amour. Ayez la foi et l'amour, et vaus ne chercherez plus de preuves, mais vous regarderez la foi en Jésus- Christ comme suffisante par elle-même. »

Il y avait précisément auprès d'Antoine quelques personnes qui étaient venues pour qu'il les tirât de leur misérable état. C'étaient des possédés. Les possessions dont les saintes Ecritures font souvent mention, n'étaient point rares dans les premiers siècles de l'Eglise. Les puissances des ténèbres, agissant sous des formes diverses et recourant à des phénomènes divers, se creusaient des retranchements pour prolon-

ger leur domination et leur résistance à la grâce. Par la Rédemption, l'homme revivifié n'est pas seulement devenu, d'une manière figurée, le fils de Dieu, mais encore, d'une manière réelle, le temple vivant du Saint-Esprit, dans lequel, — conformément à la promesse du Seigneur, — « lui-même et son Père ont établi leur demeure, » et dont ils ont de nouveau fait l'image de Dieu. L'ancien serpent cherchait à fortifier son royaume contre ce royaume de lumière, de salut et de sainteté, et à établir sa résidence dans la créature qui n'était pas délivrée du péché. Et de même que dans l'ordre de la grâce, l'homme s'élève jusqu'à ressembler à Dieu, de même, hors de cet ordre, il s'abaisse jusqu'à contrefaire la divinité: il devient semblable à l'esprit impie qui a pris sa demeure en lui. La possession prenait diverses formes; tantôt, elle ravalait ses victimes en-dessous des animaux ou leur donnait une puissance diaboliquement surhumaine; tantôt, elle affligeait le corps de maladies mystérieuses et effroyables, ou accablait l'ame de désespoirs ou de tourments sans nom. Ces souffrances, quelque indicibles et quelque grandes qu'elles fussent pour ceux qui les éprouvaient, n'étaient que des efforts impuissants du serpent contre celui qui lui avait écrasé la tête, — quelques gouttes de son venin, rejaillies sur les pieds de son vainqueur, au moment où celui-ci lui écrasa la tète. Les amis de Dieu, les saints, continuaient son œuvre, lorsqu'il lui plaisait de se servir d'eux dans ces circonstances ; et Dieu donna à Antoine le pouvoir de délivrer les possédés des mauvais esprits qui les tourmentaient, en recourant au signe de la sainte croix, dont découlent toutes les grâces, au très-saint nom de Jésus, «devant lequel tout genou fléchit, au ciel, sur la terre et dans les enfers. » C'est ce qui arriva au moment même où les sages du monde voulaient convaincre Antoine des connaissances sublimes de leur esprit. Mais ils restèrent sourds et se bornèrent à témoigner leur satisfaction d'avoir vu cet admirable vieillard et de lui avoir parlé.

Il arrivait très-rarement que quelqu'un méprisât les avis ou les exhortations d'Antoine, Les empereurs et les hommes d'Etat, les mihtaires et les magistrats, les évêques et les prêtres, les nobles et le peuple, les ecclésiastiques et les laïcs, tous le vénéraient. Les Ariens seuls le méprisaient. Et c'était naturel, puisqu'ils méprisaient Jésus-Christ. Arius, 1 hérésiarque de ce siècle , prétendait que le Fils n'était pas d'une même essence avec le Père, mais seulement sa première créature. Cette doctrine conduisait directement à la négation du Saint-Esprit; car le Saint-Esprit procéda du Père et du Fils, comme l'enseigne l'Eglise catholique. Arius niait conséquemment le mystère fondamental de la foi chrétienne, le dogme de la très-sainte Trinité, et conséquemment il avait cessé d'être chrétien. Il en fut d'Arius comme il en est souvent des hérétiques : ils ne sont pas chrétiens, ils ne conservent rien du christianisme ; mais non contents de le renier, ils mentent et soutiennent qu'ils sont chrétiens, qu'ils ont conservé ce qui est essentiel dans le christianisme, et rejeté ce qui n'est pas essentiel. Si Arius eût exposé sans détour la sauvage hideur de son système, tous eussent fui ce squelette et cette atmosphère de mort. Il trompa les hommes bornés et irréfléchis en soutenant que le Fils de Dieu, quoique n'étant pas d'une même essence avec le Père, mais seulement sa créature, était cependant Dieu. Ce système faisait d'Arius non-seulement un hérétique et un antichrétien, mais encore un polythéiste et un idolâtre, puisqu àcôté de Dieu, il plaçait une créature à laquelle il rendait un honneur et un culte divins. Les protecteurs et les partisans d'Arius ne voulurent point faire attention à tout cela. Les passions des hommes se firent de la foi un masque commode ; les intrigues et l'esprit de parti, l'opinion et l'ignorance du siècle, cherchèrent, là comme partout et toujours, la satisfaction de leur égoïsme. L'arianisme fut ainsi un fléau qui, pendant deux siècles, fil des plaies sanglantes à l'Eglise de Dieu. Saint Athonase-le-Grand le combattit

toute sa vie. Cetathlète courageux dut abandonner, en34l , le siège patriarcal d'Alexandrie, parce que levêque arien Grégoire, protégé et soutenu par des hommes puissants, et fort de l'appui des Juifs et des païens d'Alexandrie, s'était rendu maître du siège de l'évangéliste saint Marc. Athanase, un des esprits les plus élevés et les plus remarquables non-seulement de son temps, mais encore de toutes les époques de l'histoire, était l'ami intime, l'admirateur, l'élève et le partisan d'Antoine. Athanase, lui le prince de l'intelligence, écrivit la vie de ce pauvre d'esprit, de cet ermite qui n'avait d'autre science que celle de tresser des corbeilles, parce qu'il avait vu dans Antome l'imitateur vivant de Jésus-Christ. Et comme Antoine était réellement un tel imitateur, il était dans l'ordre des choses qu'Arius le méprisât; car il ne peut y avoir rien de commun entre Jésus-Christ et Bélial. Des âmes saintes et des âmes impies. Athanase et Arius, ne peuvent point honorer et aimer un même objet.

Une nouvelle espèce de persécution sévissait à Alexandrie. Trente ans s'étaient à peine écoulés depuis la persécution de Maximin Daia, que déjà le loup envahissait de nouveau le troupeau du Seigneur. Cette fois, il se revêtit de la peau de l'agneau, comme un de ceux dont le Sauveur avait prédit l'arrivée. L'arianisme se déchaînait contre l'Eglise. Philagrius, gouverneur arien, accueillit avec joie l'évêque Grégoire, "qu'un synode arien , assemblé à Alexandrie , avait donné pour patriarche aux catholiques d'Egypte, à leur grande douleur et h leur extrême surprise. Ils se détournèrent avec mépris de l'intrus, et se refusèrent à livrer leurs temples à lui et aux siens. Alors Philagrius poussa, par l'appât du butin, la populace juive et païenne qui était toujours nombreuse dans les grandes villes de commerce, h dévaster et à piller les églises. Dans la Semaine-Sainte de l'an 341 , Jésus-Christ fut, dans les siens, couvertd'ignominieet attaché à la croix. Des bandes d'hommes ivres de sang et de pillage, armés d'èpées et de gros bâtons.

envahirent l'Eglise de Sainl-Quirin, se ruèrent sur les fidèles, blessèrent les uns, massacrèrent les autres, en entraînèrent un grand nombre en prison et se livrèrent à toute espèce d'excès. Ils foulèreni aux pieds quelques moines, qui étaient venus de leur solitude pour célébrer la fêle de Pâques ; ils arrachèrent le voile ù des vierges consacrées à Dieu, et les fouettèrent jusqu'au sang. Les femmes furent accablées de coups de poings et les prêtres maltraités et frappés de verges, pour les forcer à renier Jésus-Christ. Les pillards renversèrent les hosties et offrirent aux idoles des oiseaux et des cônes de pin sur l'autel du saint sacrifice, en chantant des hymnes païennes ou blasphémant Jésus-Christ. Juifs et païens sautèrent dans le baptistaire et y commirent des horreurs ; ils brûlèrent les saintes Ecritures et l'autel, pillèrent tout ce qu'ils trouvèrent de vin, d'huile et de cierges, et finirent par arracher les grillages et les portes. Grégoire permit tous ces attentats; le vendredi-saint, ils se renouvelèrent même sous ses yeux et avec son assentiment. Un jour, il entra dans une église avec Philagrius, et comme les fidèles, loin de demander la bénédiction épiscopale, se détournaient avec horreur, il fit saisir sur-le-champ trente k quarante personnes, qui furent aussitôt frappées de verges et jetées dans les fers. 11 y avait, parmi elles, une jeune personne qui récitait les psaumes; elle eut le courage de subir ces traitements ignomyj^eux, sans laisser échapper son livre et sans en détacher les yeux. Le jour de Pâques, beaucoup de catholiques furent traînés en prison, et Philagrius, le gouverneur, punissait comme des crimes les simples plaintes des fidèles, et les traitait avec une cruauté indigne quand ils réclamaient justice devant son tribunal. Telles furent les conditions dans lesquelles Grégoire prit possession de tous les temples d'Alexandrie, et les catholiques durent, pour éviter toute communauté religieuse avec les ariens, renoncera tout culte public, sans même avoir la consolation de se réunir en silence dans leur habitation, comme au temps des persécutions des

142 LES PÈRES Dl' DÉSERT.

païens. Les infiitigahles espions do Grégoire rôdaient parloiil, et dénonçaient i\ Pliilygrius toute assemblée secrète des chrétiens, qui étaient aussitôt dispersés par la force et punis par la prison. Les prêtres mêmes, qui portaient aux malades les sacrements des mourants, étaient épiés et arrachés autant que possible à l'exercice de leur saint ministère.

Après avoir ainsi persécuté l'Eglise d'Alexandrie, Grégoire et Philagrius entreprirent, dans le même but, un voyage dans tout le patriarcat. Ils s'adjoignirent un compagnon digne d'eux, Balace, officier supérieur de l'armée. Des évoques^- qui avaient consacré leur longue carrière aux soins du saint ministère, furent arrachés de leurs sièges et condamnés à de vils travaux publics. L'évêque Potamon, ce vieillard vénérable, ce saint confesseur, auquel les bourreaux de la persécution païenne avaient arraché les yeux, fut tellement accablé de coups, qu'il mourut des suites de ses blessures. Des ermites et des moines, des prêtres et des laïcs, des femmes et des jeunes filles furent frappés de verges, puis exhortés à communiquer avec les ariens. Antoine avait bien souvent engagé les gouverneurs, les juges et les généraux à user de douceur et de miséricorde dans leurs fonctions, h donner la liberté aux prisonniers, et même à ne pas se montrer si sévères envers les coupables. Comme il s'agissait ici de personnes innocentes et sans défense, il renouvela ses exhortqj^ons auprès de Grégoire, mais ce fut en vain. Il s'adressa en dernier lieu à Balace, qui avait fait arracher les vêtements à de jeunes filles et à des moines, et avait ordonné de déchirer leurs corps à coups de fouets. '( Je vois le courroux de Dieu descendre sur toi, écrivit Antoine. Il est proche. Si tu veux conjurer la perte éternelle dont tu es menacé, cesse de persécuter les chrétiens. » Balace se moqua de la menace, jeta la lettre à terre, cracha dessus, injuria celui qui la lui avait portée et le chargea de dire à Antoine : « Comme tu es un ermite et que tu portes de l'intérêt aux chrétiens, je viendrai bientôt te trouver. » Peu

de jours après, Balace sortit avec le gouverneur, et fui soudainement mordu, d'une manière si cruelle, par son cheval, qu'il ne tarda pas à mourir de ses blessures.

Ce fut après cela que le démon tenta Antoine en lui suggérant qu'il n'y avait jamais eu de serviteur de Dieu aussi fidèle et aussi parfait que lui.

Nos lecteurs ont vu, dans la vie de saint Paul, comment Antoine découvrit cette ruse, comment il alla trouver Paul, avec quelle charité ces deux saints patriarches, que Dieu conduisait d'une manière si directe, si extraordinaire et si affectueuse, se saluèrent, au moment de se séparer pour toujours sur cette terre. Antoine s'en alla vers sa montagne chérie, et vécut encore treize ans, d'une vie pleine de grâces et de bénédictions. Il s'identifiait tellement à ceux qui souffraient et qui étaient opprimés, qu il eût pu croire qu'il portait lui-même leur fardeau. Il était, en quelque sorte, le médecin de toute l'Egypte. Tout le monde accourait au mont Colzim, comme à une source salutaire. Toutes les peines, toutes les douleurs, tous les besoins perdaient leur aiguillon près d'Antoine. Ceux qui étaient affligés s'en allaient en paix ; les pauvres découragés apprenaient à mépriser les richesses ; ceux qui pleuraient la mort de leurs proches et se lamentaient, essuyaient leurs larmes ; ceux dont le cœur était plein de haine et d inimitié, recevaient la paix. Antoine relevait le courage des moines qui avaient l'ame abattue et les forces affaiblies ; il leur inspirait de nouvelles résolutions et les y raffermissait. Aux jeunes gens qui fuyaient les appâts du monde, il inspirait le mépris du monde. A sa vue, l'amour terrestre expirait dans le cœur des jeunes filles, pour lesquelles la couronne et la fête nuptiales se préparaient, et faisait place à l'amour céleste et au banquet des noces de l'Agneau. Antoine avait toujours un conseil pour ceux que tourmentaient la maladie, la pauvreté, les tentations, le démon, les pensées tristes ou impies, les mille et mille chagrins intérieurs et extérieurs :

tous s'en allaient calmes. Possédant le don de discerner les esprits, il connaissait parfaitement les mouvements intérieurs de chacun, ses penchants favoris, ses inclinations, ce qui l'entraînait. Antoine lui donnait les consolations et les remèdes nécessaires, et personne ne pouvait le tromper ni l'induire en erreur.

Antoine atteignit ainsi la vieillesse la plus avancée, et l'approche de son départ lui fut révélée par Dieu. Calme et serein, il quitta, une fois encore, sa chère montagne et parut dans les Laures, qu'il parcourut, qu il examina, qu'il disposa toutes pour le mieux. La joie que les moines éprouvaient de son arrivée, se changea bientôt en tristesse, lorsqu'Antoine leur annonça avec une indicible sérénité d'ame, que c'était la dernière fois qu'il venait. «Je ne pense pas, mes enfants, dit-il, que je vous reverrai encore sur la terre, car je suis âgé de 105 ans, et les forces de mon corps sont presque épuisées. Ne vous attristez point; je pars avec grande joie de cette terre étrangère pour ma patrie. Pensez toujours que vous pouvez mourir chaque jour, et que vous devez vous conserver purs de toute souillure, pour vous réjouir aussi de votre retour dans notre patrie. Il n'y a qu'un moyen de conserver cette pureté, c'est la fidélité inébranlable à notre Seigneur Jésus-Christ, aux doctrines de l'Eglise catholique et aux traditions des Pères, comme vous les avez reçues par les saintes Ecritures et par mes exhortations. Gardez-vous bien de toute hérésie et de tout hérétique. Fuyez-les, quels qu'ils soient, ariens, mélétiens ou autres, car ils n ont ni la vérité ni la chanté. Ne vous laissez pas induire en erreur, et ne craignez rien, si vous voyez les puissants de la terre, les princes et les magistrats, protéger les fausses doctrines. Cette [irotection n'est qu'humaine et terrestre, et périra avec l'erreur qu'elle veut maintenir. »

Les frères versèrent des larmes et poussèrent des gémissements, parce qu'Antoine ne restait point au milieu d'eux, et qu'ils ne pouvaient pas jouir jusqu'au dernier moment de sa

présence et de ses exhortations. Mais la solitude avec Dieu était le but constant de sa vie, et ce désir surhumain le ramena vers sa montagne, aux pieds de laquelle sa main laborieuse et bénie avait créé un petit paradis qui étalait ses fleurs et qui, comme une terre sainte, entourait cet homme vénérable.

A cette époque, c'était encore la coutume en Egypte de conserver les cadavres en momies et de les déposer dans des chambres sépulcrales sans les couvrir de terre, et même de les conserver ainsi de longues années dans les habitations. Antoine abhorrait cet usage, auquel se mêlaient facilement des pratiques impies. 11 s'était souvent élevé contre ce genre de sépulture, et craignait que les moines, par une tendresse mal inspirée, ne donnassent pas à son corps le repos du tombeau, qui avait été consacré par le saint corps de Jésus-Christ. Il prit congé des moines, comme un père de ses enfants et regagna sa cellule. Lorsque les ermites étaient, comme Antoine, parvenus h un âge avancé, un ou deux jeunes moines se tenaient ordinairement auprès d'eux, tant pour leur rendre les services que réclamaient la maladie ou la faiblesse de leur corps, que pour profiter de leurs exemples et de leurs leçons. C'est ainsi que, depuis quinze ans, Antoine avait auprès de lui deux jeunes disciples qu'il préparait avec beaucoup de soin à la vie spirituelle. Ils se nommaient Pélusien et Isaac ; ce dernier, instruit dans les langues étrangères, servait d'interprète au saint anachorète. Lorsque peu de mois après il devint malade, il appela ces deuxjeunes moines auprès de lui, et les fit ses exécuteurs testamentaires. 11 voulut qu ils l'enterrassent dans un lieu connu d'eux seuls ; « Car j'espère de Dieu, dit-il, qu'au jugement général, mon corps ressuscitera sans avoir été embaumé. » 11 légua une de ses melotes (peau de brebis) à saint Alhanase, et une autre à l'évéque Sérapion, courageux défenseur de la foi et défenseur de l'Eglise ; il donna son vêtement de pénitence à ses deux élèves. 11 leur

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dit ensuite : « Mes enfants, Je vais retrouver les itères. Dieu m'appelle, je le vois. Ne perdez [)ys le fruit de vos travaux ; soyez modérés, constants et courageux; les tabernacles éternels vous attendent. Sanctifiez-vous, mes enfants; Antoine s en va et n'est plus auprès de vous. « Les deux moines l'em.brassèrent. Il laissa tomber sur eux un dernier regard calme et affectueux, fit encore un mouvement, sourit et mourut, — comme il avait vécu, saint, dans celui en qui il avait cru.

Telle fut la fin de cet homme puissant dans le royaume de Dieu. Pendant toute sa longue carrière, il conserva la santé, la force physique, la démarche dégagée, la vue perçante ; son corps ne se courba point sous le poids de la vieillesse, et ses dents résistèrent aux ravages du temps. A thanase-le-Grand écrivit sa vie, pour donner à tous les moines un exemple de la perfection de leur état et pour leur montrer en même temps en quoi consiste cette perfection. 11 dit dans sa préface : « C'est un grand profit pour moi de penser h Antoine, c'est déjà avoir un bon guide vers le chemin de la vertu, que de savoir qui fut saint Antoine. » Choisissons entre mille un exemple qui prouve toute la justesse de ces paroles.

Trente ans après la mort de saint Antoine, arrivée en' 356, trois jeunes gens se trouvaient à Milan, dans une maison agréable et entourée de jardins. Le premier était un professeur de rhétorique célèbre et le second un jurisconsulte ; le troi-r sième, attaché à la cour impériale, s'appelait Pontitien et était chrétien. Les deux autres n'étaient que des catéchumènes très-peu fermes dans la foi. Pontitien, qui avait la vie de saint Antoine écrite par saint Athanase, entretenait ses amis du célèbre ermite égyptien, et de la vie monastique qu'il avait fondée et propagée autour de lui ; les auditeurs de Pontitien étaient dans l'étonnement, car ils n'avaient jamais entendu parler de ces choses. Il continua ainsi ; k Lorsque jetais à Trêves avec la cour impériale, deux jeunes gens de mes connaissances allèrent un jour se promener dans les jardins

situés devant la ville. Ils rencontrèrent près d'une habitation rustique, simple et retirée, quelques hommes qui, à l'instar des moines de l'Egypte, menaient là une vie pauvre et solitaire. Ils engagèrent la conversation avec eux et ils les accompagnèrent dans leur [)etite maison, où ils trouvèrent la vie de saint Antoine. L'un d'eux ouvrit cet ouvrage, et en lut quelques passages à son compagnon ; ils en furent tellement touchés, qu'ils continuèrent leur lecture et ne quittèrent le livre qu'après l'avoir parcouru entièrement. Alors, ils se levèrent avec un esprit nouveau, et prirent la ferme résolution d'abandonner leurs richesses, leurs fonctions à la cour, leurs espérances mondaines et leurs fiancées, et de se mettre du nombre de ces pauvies d'esprit, auxquels est promis le royaume céleste. Un de mes amis et moi, nous étions sortis avec eux ; mais comme nous avions pris un chemin différent, nous ne nous mîmes à leur recherche qu'au déclin du jour. Nous les trouvâmes enfin dans la maisonnette des pieux ermites, et nous leur proposâmes de retourner avec nous au palais impérial. Ils nous firent part de leur projet de servir Dieu seul et sans partage, et nous convièrent à prendre la même résolution. Nous leur souhaitâmes beaucoup de bonheur, et nous nous recommandâmes à leurs prières, mais, sans obéir à cette vocation, nous reprîmes le chemin du palais, avec le cœur abaissé vers la terre, tandis que nos deux amis élevaient le leur vers le ciel dans la pauvre maisonnette des serviteurs de Dieu. Les deux jeunes personnes auxquelles ils étaient fiancés, ayant appris ces choses, se vouèrent aussi à Dieu. »

Ainsi parla Pontitien ; il quitta ses deux auditeurs, qui l'avaient écouté avec la plus grande attention. A peine se fut-il retiré, que l'un deux s'écria : «Qu'est-ce cela ? Qu'avons-nous entendu ? Les hommes simples se lèvent et s'emparent du ciel avjc violence, et nous, hommes savants, prudents, instruits, nous nous traînons, lâches et sans cœur, dans la chair et le sang! » 11 s'élança dans le jardin, se jeta à terre sous un

figuier, et là, il gémit, soupira et pleura, aiïaissé sous la douleur inexprimable et inouïe de l'homme qui meurt lentement à lui-môme. Cette douleur de son ame, qui aspirait vers Dieu, déborda en un torrent de larmes, tandis que les passions l'entraînaient vers la terre. « 0 Seigneur, ô Seigneur ! criaitil en gémissant, combien de temps encore ? dirai-je donc toujours : Demain ! oui, certainement demain ? pourquoi ne pas rompre aujourd hui, à l'instant même, avec la misère de ce monde? » Il éprouvait ainsi toutes les angoisses d'un cœur broyé pour ainsi dire entre ces sentiments opposés, lorsqu'il se rappela qu'Antoine avait regardé comme si Dieu les avait adressées à lui-même, ces paroles de l'Evangile : « Vendez tout ce que, etc. » Et il se leva, prit l'épître de saint Paul, l'ouvrit, et y lut en silence : « Revêtez-vous de notre Seigneur Jésus- Christ (1). » La nuit se dissipa et la lumière parut; il était sauvé et se convertit sur-le-champ à Dieu avec son ami Alipius. Et celui qui s'était ainsi converti était saint Augustin!

II le raconte lui-même dans le VIII'" livre de ses Confessions, qui conquirent à Dieu des milliers d'ames, comme Antoine avait conquis celle d'Augustin. Antoine, Athanase, Augustin : quelle grandeur, quel génie et quelle sainteté, ces trois noms ne rappellent-ils point? que leur ame était belle! que leur esprit était pénétrant ! que leur cœur était sublime ! Leur science égalait celle des chérubins, leur amour celui des séraphins! Qui est-ce qui fit leur grandeur? L'Eglise catholique seule, cette mère qui leur donna la vie surnaturelle de l'amour, l'amour des souffrances! Antoine priait avec cet amour, Athanase combattait avec cet amour, Augustin enseignait avec cet amour, et l'auréole qui brille autour de leurs fronts, n'est que le reflet de l'Esprit-Saint, qui vit dans l'Eglise de siècle en siècle. Amen.

(1) Rom., XIII, 14.

SAINT HILARION. i 49

Iir. — SAINT HILARION.

Sainl llilarion, âgé de quatorze ans, s'instruit auprès de saint Antoine et se retire dans des déserts fangeux, sur les bords de la Méditerranée, près de Gaza. Son ardeur à se mortifier. L'efBcacilé de ses prières opère des miracles. Son ermitage devient un lieu de pèlerinage. Des disciples s'assemblent autour de lui ; des laures et des cloîtres peuplés, ceux-ci de moines, ceux-là d'anachorètes, fleurissent en Palestine, en Syrie et en Mésopotamie. Hilarion fuit les honneurs du monde en Egypte, en Sicile, en Dalmatie et dans l'île de Chypre. Sa mort.

n Vous êtes à moi. »

IsAi. XLIll, 1.

Il y eut des enfants parmi les martyrs.; il yen eut aussi parmi ceux qui embrassèrent le martyre de l'ame avec un amour surnaturel : cela montre clairement que le renoncement au monde pour l'amour de Jésus-Christ, tel que ce renoncement était vivace dans des milliers de cœurs, n'était pas une pensée de ce monde.

Parmi ceux qui s'étaient fixés dans le désert pour chercher leur salut auprès d'Antoine, se trouva un jeune garçon âgé de quatorze ans, remarquable par sa jeunesse et sa beauté : son nom était Hilarion. Il était venu de cette partie de la Palestine qui confine aux petits déserts d'Arabie et à l'isthme de Suez. Il était né, — comme une rose entre les épines, car ses parents étaient païens, — à Thabatha, non loin de Gaza, antique cité des Philistins. Le père et la mère d'Hilarion étaient riches et voulurent employer tous les moyens pour donner une bonne éducation à leur fils et développer ses brillantes qualités. Les

écoles d'Alexandrie étaient alors célèbres dans tout l'univers ; Hilarion y fut envoyé de bonne heure, et confié à un nnaître sous la direction duquel il étudia avec ardeur. La vie païenne, au point de vue de la religion comme à celui du monde, lui répugnait tellement qu'il n'éprouva point, à l'exemple des autres enfants, l'attraitdes jeux de l'amphithéâtre. Dieu seul saitquand et comment la grâce le convertit à la foi chrétienne. Le résultat en fut qu'il abandonna la grammaire et la rhétorique, Aristote et Platon, dès qu'il entendit parler d'Antoine, dont la renommée retentissait alors par toute l'Egypte. Il traversa les déserts pour arriver à Antoine, et là il devint aussitôt l'admirateur et le disciple de l'ermite. Il déposa ses habils mondains et se revêtit d'une rude tunique en forme de sac et d'une peau de brebis, et vécut comme les autres anachorètes. 11 avait constamment les yeux fixés sur Antoine et voyait avec quelle persévérance il priait; avec quelle humilité il recevait tout le monde; avec quel amour il instruisait ses frères; avec quelle austérité il vivait, jeûnant, veillant et priant sans interruption. Cette vie plut au jeune garçon, mais ce qui lui déplaisait, c'était le concours de ceux qui venaient exposer à Antoine leurs mille soucis et besoins. « Je n'ai pas abandonné la ville, disait-il, pour revoir. tout ce monde dans la solitude! Cela peut être bon pour notre père Antoine, car il a vaincu dans les combats spirituels, et il a reçu pour récompense d'aider les autres à vaincre également. Mais je dois commencer précisément comme lui. »

Deux mois après avoir pris cette résolution, Htlanon, chéri d'Antoine et admiré de tous les ermites, quitta le désert et retourna dans sa patrie. Ses parents étaient morts ; il partagea l'héritage qu'ils lui avaient laissé, entre ses sœurs et les pau vres; et, complètement dénué de tout bien de ce monde, il chercha un endroit tel qu'il convient h celui qui a renoncé à tout pour devenir un disciple de Jésus- Christ. Cette extrême pauvreté faisait sa joie.

A (|uekjue:5 milles deGiiza, se trouve une ville commer- .çante nommée Majuma, sise sur le rivage de la mer Méditerranée. Là commence le long de la côte un pays bourbeux qui s'étend .jusqu'en Egypte, h l'embouchure d'un bras du Nil qui forme le Delta. Ce n'est qu'un marais, dans lequel rien ne vit, si ce n'est des mouches et. descousjns ; et où rien ne croît, si ce n'est des joncs et des roseaux ; ce pays est, si c'est possible, plus nu, plus triste, plus sauvage que le désert sablonneux qu'il longe vers le sud. Tel fut le lieu qui plut à Hilarion. Ses parents de Thabatha et ses amis de Gaza l'avertirent que cet endroit sauvage n'était souvent rien moins que sûr, à cause des voleurs et des assassins qui rôdaient autour de Majuma pour faire du butin, dévalisaient les voyageurs et les marchands, disparaissaient devant les espions et Jes émissaires envoyés contre eux, et se cachaient dans des retraites profondes où personne ne pouvait les suivre. Hilarion répondit qu'il ne craignait pas les assassins, mais la mort éternelle. Chacun était effrayé de voir un tel projet conçu par un jeune homme aussi jeune et aussi délicat, et admirait le feu que lé cœur d'Hilarion avait trouvé dans cette foi ardente qui brillait dans ses yeux et répandait un éclat extraordinaire sur son visage. Hilarion passa par-dessus son habit de pénitence et son scapulaire, un manteau grossier tel qu'en portait le bas peuple du pays, prit une petite provision de figues sèches et s'enfonça bien avant dans l'affreuse solitude qu'il avait choisie. Là, il avait la mer devant lui et un marais sans bornes dernière lui ; pour se garantir des flots de la mer, qui déversait parfois- de terribles averses, il construisit, avec des motte&de terre humides prises dans le marais, une espèce de hutte qu'il couvrit de joncs ; il se servit aussi de joncs pour tresser une natte qu'il étendit sur le sol nu : tel était le palais dont il prit possession comme s'il fût entré dans le parvis du ciel.

11 avait alors quinze ans. 11 commença sa lutte contre l'homme terrestre, avec un courage héroïque. Quinze figues

sèches formaient la seule nourriture qu'il prenait chaque jour, après le coucher du soleil. Se rappelant les paroles de l'apôtre: « Qui ne travaille pas, ne doit pas manger (1), » il chercha à fertiliser une parcelle de marais, et à y semer quelques légumes. Il tressait aussi des corbeilles comme les ermites d'Egypte, non avec des feuilles de palmier, qu'il n'avait pas, mais avec des joncs, qui, cassant facilement, rendait son travail fort pénible. Il s'efforçait de tenir son ame constamment unie à Dieu par la prière et la méditation des mystères divins et des choses célestes, et de sanctifier ainsi toutes ses actions. L'homme sensuel qui, par suite du premier péché, est constamment porté vers ce qui est terrestre, cherche à faire valoir ses droits sur le monde et sur ses joies ; Hilarion l'éprouva aussi, quoiqu'il ne sût et ne connût rien des félicités d'ici-bas. Son ame fut assaillie de pensées et ses yeux virent des visages dans lesquels il reconnut des tentai ions de l'esprit malin , parce qu'ils voulaient troubler sa joie en Dieu et arrêter ses élans vers Dieu, en promettant des juies fausses, par là même qu'elles n'avaient aucun rapport avec Dieu. Le saint jeune homme se fâchait alors contre lui-même, et se frappait avec mépris cette poitrine, dans laquelle un cœur de chair et de sang osait s'élever contre les célestes aspirations de son ame. Il commença un jeûne effravant pour augmenter les forces qui élèvent l'ame et neutraliser celles qui l'abaissent. Il ne prit que tous les trois ou quatre jours quelques figues et quelque peu d'une liqueur amère qu'il obtenait en pressant des herbes de marais. Il ne ralentit cependant en rien son assiduité au travail et redoubla même ses veilles et ses oraisons. Son corps, déjà délicat, s'amaigrit au point de n'être plus que peau et os, mais son esprit se fortifiait et mettait en fuite les illusions du démon. Il s'ingéniait à trouver quelque nouvelle torture, dès que la

(I) lITiiKss., 111, 10.

docilité extraordinaire de sa nature corporelle s'était fait une habitude des douleurs qu'elle endurait déjà. Il vécut de cette manière jusqu'à vingt ans ; alors il abandonna sa hutte de joncs, traîna péniblement, à peu de distance de là, quelques pierres, dont il se fit une sorte de cellule ou de cavité. Elle était assez longue pour qu'Hilarion pût s'y coucher, mais elle n'avait que quatre pieds de largeur et cinq de hauteur. Il était du reste impossible de s'y tenir debout, et cette nouvelle demeure ressemblait plus à un tombeau qu'à une cellule. Sa nourriture ne consista plus alors qu'en quelques lentilles trempées dans de l'eau froide. Il prit ensuite du pain avec du sel et de l'eau ; puis, pendant trois ans, des racines crues et des herbes sauvages, après quoi il se contenta de six onces de pain d'orge par jour. A soixante-quatre ans, il recommença, pour ainsi dire, à servir Dieu avec une ardeur incroyable ; il redoubla d'austérités envers lui-même, s'abstint de pain, pour ne manger que des légumes mêlés à un peu de farine ; il n'en mangeait jamais plus de cinq onces par jour. Avec ce régime, il atteignit quatre-vingts ans.

La solitude d'Hilarion fut un jour troublée par les voleurs. Ces bandits audacieux savaient bien qu'ils ne trouveraient rien chez lui; ils se proposaient uniquement de rire aux dépens du pauvre solitaire, en lui causant une grande frayeur. Ils rôdèrent donc tout une nuit aux alentours, bien qu'ils connussent la localité, et n'aperçurent Hilarion qu'après que le jour eût paru. L'ermite priait tranquillement, assis dans sa cellule, tout en tressant des corbeilles. « Que feriez-vous, si des voleurs vous assaillaient, lui dirent-ils?

— Un homme aussi pauvre que moi ne les craint point, répliqua Hilarion.

— Mais ils pourraient vous tuer de dépit de ne rien avoir trouvé chez vous?

— Ils le peuvent, sans doute; cependant, je ne les crains point, car je suis prêt à mourir. »

1o4 LES PÈRES DU DÉSERT.

Le calme de saint Ililarion dans une aussi grande pauvreté et dans un aussi grand abandon, fit une telle impression sur ces hommes turbulents, brutaux et criminels, qu'ils lui promirent de s'amender.

Hilarion fut, du reste, peu troul)lé dans sa solitude, quoique toute la Palestine connût quelle vie surhumaine il menait, et combien il était absorbé dans une oraison continuelle. Il savait les saintes Ecritures par cœur ; et lorsqu'il avait fini le chant de ses hymnes et de ses psaumes journaliers, il les répétait lentement et attentivement en la présence de Dieu. Quelques anachorètes, ou quelques-uns de ceux qui désiraient le devenir, cherchaient à le voir, lui portaient de quoi satisfaire à ses besoins restreints et recevaient en échange les corbeilles qu'il tressait si péniblement ; mais il plut à Dieu de le laisser dans une complète obscurité pendant ce long espace de temps. Un jour, cependant, il reçut une visite inattendue. Une femme d'Eleuthéropolis. en Palestine, vint le trouver avec la ferme confiance qu'une ame aussi mortifiée devait être plus intimement unie h Dieu, et que ses prières devaient conséquemment être plus efficaces. Hilarion n'était pas habitué à de telles visites dans sa solitude, et il était peu disposé à les recevoir. Cette femme tomba aux genoux d'Hilarion, et s'écria en gémissant : « 0 père, ne fuyez point, et pardonnez ma témérité! Ayez égard à ma prière et non à ma race, bien que d'elle soit sorti le Sauveur. Je réclame votre intercession ! » Hilarion lui demanda alors, avec bienveillance, ce qu'elle désirait, et elle lui raconta comment elle avait perdu l'affection de son époux, parce que, bien qu unis depuis quinze ans, leur mariage n'avait point été béni par la naissance d'un enfant, et qu'ainsi elle souffrait d'une double affliction; elle espérait que la prière d'Hilarion lui viendrait en aide et lui obtiendrait une aumône spirituelle. L'ermite lui prodigua des paroles de consolation, et l'engagea à mettre une plus grande confiance en Dieu, qui a fixé heure et temps pour toute chose, que dans les prières

d'un pauvre ermite. Comme le don de la consolation est une grâce dans les âmes saintes, cette femme s en retourna pleine de force et de joie. Plus tard, elle exalta, avec reconnaissance, 1 mtercession de saint Hilarion, lorsque la naissance d'un fils vint combler ses vœux.

Vers la môme époque, une autre femme, plus désolée encore, prit son recours vers Antoine, dans une extrême douleur. C'était Aristénète, femme d'Elpidius, gouverneur de la Palestme, qui avait entrepris, avec son mari et ses trois enfants, un voyage en Egypte pour visiter saint Antoine. En retournant chez eux, leurs trois enfants furent saisis à Gaza d'une fièvre tellement dangereuse, que bientôt tout espoir de les sauver fut perdu, malgré les efforts des médecins et les soins les plus assidus de leurs parents. Aristénète. mourante elle-même, pour ainsi dire, allait et venait au milieu de ses enfants qui se mouraient. Ses servantes lui parlèrent du saint ermite, qui menait dans la solitude près de la mer, une vie si sainte que Dieu se plaisait à exaucer ses prières. Aussitôt Aristénète, du consentement de son mari, alla vers Hilarion, accompagnée de quelques serviteurs. « Pour l'amour de Jésus-Christ, s'écria-t-elle de loin, je vous prie de venir à Gaza et de conserver mes fils en vie. » Hilarion s'excusa et dit qu'il n'allait que très- rarement et pour d'absolues nécessités, dans quelques paisibles villages, mais que jamais il n'allait dans une ville, et surtout dans une grande ville païenne, remplie d'idoles et de temples de faux dieux. Aristénète se jeta à ses pieds et lui dit : « C'est un motif de plus pour que vous veniez, afin que, par la guérison de mes pauvres enfants, vous glorifiiez le nom de Jésus-Christ et couvriez de honte les idoles des païens. >; Hilarion persistait à refuser, parce que son humilité craignait l'éclat; mais Aristénète, toujours prosternée à ses pieds, redisait ces mots : «Pour l'amour du sang de Jésus-Christ, sauvez mes enfants ! » et elle pleurait si amèrement, que toute sa suite fondait en larmes et qu'Hilarion.

vaincu |3ar la pilié, promit enfin, qu'après la chute du jour, il serait à Gaza. Il tint parole, et à peine eut-il achevé sa prière, que ces enfants qui expiraient furent guéris. Ils reconnurent aussitôt leurs parents ivres de bonheur, louèrent Dieu, baisèrent avec reconnaissance la main d'IIilarion et demandèrent à manger, obéissant h l'instinct de leur ège. Ce miracle qui prouvait que la puissance de Dieu exauçait la prière de son serviteur, répandit la renommé d'Hilarion dans le monde, et sa solitude devint un lieu de pèlerinage. Les païens venaient et s'en allaient croyant ; les croyants venaient et ne s'en retournaient plus dans le monde. Il n'y avait alors ni couvent ni moines en Syrie ni en Palestine ; Hilarion en fut le fondateur, et devint en même temps le maître de la vie spirituelle pour la foule de tout sexe et de tout rang qui affluait vers lui. Saint Jérôme, qui a écrit sa vie, dit en deux mots comment il accueillait tout le monde : «Notre Seigneur Jésus-Christ avait, en Egypte, le saint vieillard Antoine; et en Palestine, Hilarion. » Lorsque des malades ou des infirmes venaient de Syrie vers Antoine, il leur disait d'habitude : « Pourquoi n'allez-vous pas à mon fils Hilarion ? Il sait mieux vous aider que moi. »

Les déserts et les montagnes de la terre promise, le Liban et r Anti-Liban, la Mésopotamie et la Perse, se peuplèrent insensiblement de fidèles qui aimaient la vie ascétique, de grands pénitents et d'ermites, qui vivaient, les uns complètement isolés, les autres en communauté dans des laures ; plus tard, il y en eut qui se réunirent dans des habitations clôturées ou cloîtres (claustra). Hilarion était leur père spirituel ; de temps h autre, il visitait tous ces frères dans leurs cellules ou leurs laures, pour les surveiller et les exciter à persévérer et à avancer dans la voie qu'ils avaient choisie. Il avait coutume de leur dire : « La figure de ce monde passe (1 ), et cela seul est, et donne la vie éternelle, qui s'acquiert parles afïlic-

(I) I Cor., VII, 31.

SAIIST HILARION. 1 o7

lions de la vie présente. » Ces voyages ressemblaient à de petites migrations ; car presque tous les ermites qu'il visitait, le reconduisaient et faisaient un peu de chemin avec lui, de sorte qu'ils se trouvaient souvent au nombre de mille et môme de deux mille. Chacun devait se munir de provisions pour n'être importun à personne. Cependant, cette grande foule était parfois encore une charge pour les couvents dans lesquels lïilarion logeait; mais la joie de le recevoir faisait oublier ces petits inconvénients.

Hilarion inscrivait ordinairement les endroits où il voulait loger et ceux qu'il comptait visiter sans s'y arrêter. Parmi les frères, il y en avait un qui pouvait avoir de bonnes qualités, mais qui n'était cependant pas fort avancé dans la sainte pauvreté. Il vivait dans son vignoble et le considérait tout à fait comme sa propriété. Les frères prièrent Hilanon de prendre note de ce vignoble pour s'y arrêter, afin de corriger un peu l'avarice de leur frère. «Non, dit Hilarion, pourquoi importunerions-nous ce frère, et lui ferions-nous de la peine? » L'avare ayant appris cette réponse, eut honte et conjura Hilarion de loger chez lui avec ses compagnons. Hilarion accepta. Mais il ne s'était pas encore mis en route, que l'avare regretta mille fois l'invitation qu'il avait faite, entoura son vignoble de gardes, et leur ordonna de chasser la foule pieuse à coups de pierres et de bâtons, aussitôt qu'elle approcherait du vignoble. Ce qui fut dit fut fait. Les frères se fâchèrent, mais Hilarion sourit et passa outre, en faisant remarquer que ce n'est pas l'avarice, mais la bénédiction de Dieu qui remplit les granges et les tonneaux.

Le frère Sabas accueillit alors, avec affection, cette petite armée de trois mille personnes. Il avait aussi bâti sa cellule au milieu d'un vignoble; il travaillait aussi avec ardeur et persévérance, mais uniquement pour distribuer aux pauvres les produits de ses labeurs. Quant à lui, il vivait en véritable ascète, d'un peu de pain d orge et de légumes. Quoique la

plus grande joie de ce pauvre volontaire en Jésus-Christ, fût départager ses riches produits aux nécessiteux, il n'hésita cependant pas un instant à exercer cet acte d'hospitalité, à recevoir ses frères et à les rafraîchir avec des raisins. Hilarion pria Dieu avec lui, se leva, bénit ce vignoble et ordonna h son petit troupeau de s'y refaire, en leur disant : «Faites ce qui vous est permis. » Après ils se retirèrent. Lorsque les vendanges arrivèrent, le vignoble de Sabas donna des produits plus riches que jamais, et celui de l'avare une moisson beaucoup inférieure. Hilarion n'aimait pas du tout les religieux qui ne se jettent pas en toute confiance dans les bras de la Providence divine, et qui sont remplis de soins inquiets pour leurs vêtements, leur habitation et leur nourriture. 11 pensait que le soldat de Jésus-Christ doit être chargé du moins de bagage possible pour conquérir le royaume de Dieu. 11 congédia un frère, parce qu'il distribuait avec avarice les récoltes de son jardin pour se faire des provisions et qu'il possédait même de l'argent comptant. Ce frère désira se rapprocher d'Hilarion ; dans ce but, il alla trouver Hésichius, le disciple chéri du saint ermite, et lui apporta, comme preuve de son amendement, les primeurs de son jardin, qui consistait en une botte de pois verts. Le soir, Hésichius les présenta à Hilarion, mais celui-ci les refusa et dit que l'odeur lui répugnait, parce qu'il y flairait l'avarice. 11 demanda ensuite qui avait apporté ces pois, et lorsque Hésichius eut nommé le frère, Hilarion ajouta : « Mettez-les dans la mangeoire des bœufs, et vous verrez que les animaux eux-mêmes les repousseront. La main qui les a donnés n'est pas pure de la soif des richesses. » Hésichius obéit et les pois restèrent intacts.

En livrant des combats incessants au mal, Hilarion acquit une grande foi'ce contre lui, et il plut à Dieu de permettre qu'elle se manifestât extérieurement et triomphât de l'esprit malin. Il arrivait donc, de loin et de près, des possédés vers Hilarion, qui, par ses prières, les délivrait du démon qui les

SAl^iT niLARIO.N. 1 59

touriuenlyil. A l'égard des hommes de foi, s accomplissait cette promesse du Sauveur : « Qu'il vous soil fait comme vous avez cru (i). » L'empereur Constance envoya même de Byzance à Gaza, un jeune Franc de sa garde personnelle avec une escorte d'honneur, pour implorer l'assistance d'Hilarion. Par une secrète permission de Dieu, il arriva alors, comme en d'autres temps, que tous ceux qui sont les plus proches des samts les apprécient le moins. La plus grande partie des habitants de Gaza étaient païens, adoraient leur faux dieu Marnas et haïssaient Hilarion à cause de ses miracles, comme l'adversaire de leurs idoles. L'ambassadeur impérial les eiïrava et, pour se faire pardonner leurs olTenses antérieures, ils déléguèrent un grand nombre d'entre eux pour se joindre à l'escorte d'honneur. Hilarion marchait paisiblement et récitait à mivoix des psaumes, lorsqu'il rencontra ce flot de monde. Sa réputation de sainteté et de (îharité était telle, que tous tombèreiil à genoux devant lui ; il leur donna sa bénédiction, les salua d'une manière affable, et les laissa s'en retourner. Mais il retint le possédé. Le jeune homme se trouvait dans. un état épouvantable, et faisait des mouvements tellement désordonnés, que ses pieds touchaient à peine au sol, et que tous ses membres étaient disloqués. 11 parlait alors le grec ou le syriaque, selon qu'on lui adressait la parole dans l'une ou l'autre de ces langues, tandis qu'il ne comprenait que le latin et le franc aux jours qu'il n'était pas atteint de' son mal. Des accès de fureur le rendaient plus souvent semblable à une bête féroce qu'à un homme. Hilarion s'armant du nom de Jésus, ordonna au démon de se retirer du corps du jeune homme, ce qu'il fit sur-le-champ. Le Franc, se voyant guéri, voulut forcer son bienfaiteur à accepter dix livres d'or. Hilarion lui donna un morceau de pain d'orge et lui dit : « Pour celui qui vit de cela, l'or et la poussière sont une seule et même chose. » Hilarion

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avait aussi une puissance étonnante sur les animaux en fureur. Un énorme chameau de la Bactrie était devenu enragé, et avait déjà écrasé beaucoup de personnes sous ses pieds. Trente hommes, le tenant enchaîné avec des liens solides, le conduisirent à Hilarion ; ils s'enfuirent soudain avec tous les spectateurs, lorsque l'ermite leur ordonna de laisser l'animal en liberté. Il éleva la main et alla tranquillement au devant du chameau, qui sembla d'abord se ruer sur lui avec rage, mais qui tomba instantanément dompté sur le sol.

C est ainsi qu'Hilarion passa toute sa jeunesse dans la plus profonde solitude et qu'il servit Dieu dans le silence. Parvenu à l'âge viril, cette époque de sa vie s'écoula avec les personnes les plus différentes, au milieu de leurs soucis et de leurs besoins, de leurs chagrins et de leurs mfirmités. Il en conduisit un nombre incalculable sur la voie de la vérité, et des milliers dans le chemin de la plus haute perfection. Hilarion devint le fondateur de la vie monastique en Orient ; il donna l'existence à une foule de cellules, de laures et de cloîtres. Au milieu de tous ces travaux, pleins de distractions, d'illusions et de dangers, au milieu de l'admiration et des éloges de tout ce que son temps avait de plus noble et de plus distingué, son ame paisible ne chercha jamais sa gloire, mais celle de Dieu, et n'eut jamais le moindre accès d'orgueil ou d'amour-propre. Agé de plus de soixante ans, le saint vieillard eût pu se reposer, s'il n'eût consulté que la conduite ordinaire des hommes. Hilarion ne voulut pas de ce repos. Il pleurait tous les jours et soupirait profondément après le retour de la vie tranquille qu'il avait menée dans sa jeunesse. Lorsque ses frères le voyaient dans cette grande tristesse, et qu'ils s'empressaient autour de lui, il leur disait : « 0 mes enfants, je suis complètement redevenu mondain, et je reçois déjà ma récompense en cette vie. Où est l'obscurité de mes jeunes années? Ah ! ne voyez-vous pas combien toute la Palestine et les pays voisins m'honorent ? Que d'hommes nobles et distingués, que de

prêtres pieux et même de saints évêques viennent me visiter, moi misérable créature? Où est ma solitude? Ne voyez-vous point qu'elle est devenue un monde, et qu'elle est remplie de ceux qui viennent à moi avec leurs mille peines, comme si je pouvais les aider, quand Dieu a tant d'autres instruments plus dignes que moi! Où est ma pauvreté! Ah! j'ai une propriété et une possession temporelle sous le nom de couvent et sous l'enveloppe du soin de nos frères. Ne voyezvous pa» quel péril je cours de rendre mon ame mondaine et de perdre dans l'éternité le prix de l'abnégation, que le Seigneur nous a promis au centuple? Ainsi gémissait Hilarion, et sa douleur était inconsolable. Ses disciples, et surtout Hésichius, surveillaient avec sollicitude toutes ses démarches, pour empêcher qu'il ne s'enfuît dans quelque désert inaccessible. Afin de faire au moins ce qui était en son pouvoir, Hilarion commença à exercer de nouvelles rigueurs sur lui-même. Il priva de pain son corps affaibli et exténué ; il expliqua à ses frères, avec plus de zèle et de profondeur, les saintes Ecritures qui étaient la douce nourriture de son esprit. Son salut éternel était la constante sollicitude de son ame.

Un jour Hilarion reçut la visite d'Aristenète, dont ses prières avaient rappelé les enfants à la vie, de longues années auparavant. Ces enfants étaient devenus des hommes et leur mère, comme tant d'autres femmes distinguées de son temps, vivait retirée du monde, ne songeant qu'à mettre ordre aux affaires de son ame, avant de comparaître devant le juge souverain pour rendre compte de ses actions. Elle avait l'intention d'aller vers saint Antoine, et elle s'était d'abord arrêtée près de saint Hilarion. Elle n'était plus, comme au temps de sa jeunesse, accompagnée d'une suite nombreuse et entourée de commodités somptueuses : elle était simple et modeste, et son cortège peu nombreux. Elle demanda à saint Hilarion de bénir son voyage, mais l'ermite lui dit, les larmes aux yeux : «Depuis longtemps je serais volé vers notre père Antoine,

p.Dnn. "(1

dans les déserts, si je n'étais enfermé dans le cloître et dans la prison. Mais aujourd'hui, il est trop tard : nous avons perdu Antoine hier. DifTérez votre départ, car cette nouvelle nous sera bientôt transmise.» C'est ce qui arriva. Antoine était monté aux cieux, mais il continuait à vivre pour ceux qui, comme Hilarion, trouvaient la réalisation de l'idéal de leur vie spirituelle, et qui se formaient d'après lui, non-seulement dans les choses extérieures, mais encore dans leur existence la plus intime. Hilarion en éprouva un besoin d'autant plus impérieux de s'éloigner du tracas du monde. Les jeûnes l'avaient tellement affaibli qu'il ne pouvait entreprendre un voyage à pied ; un jour donc, il demanda un ânon, et s'apprêta à partir. Cette nouvelle se répandit avec la rapidité de l'éclair, et, comme si toute la Palestine fut menacée d'un désastre commun, tout le monde afflua vers le couvent pour retenir l'anachorète. « Laissez-moi partir, disait-il en pleurant, Dieu ne ment point ! Il me montre son Eglise dévastée, ses autels profanés et le sang de ses enfants répandu. Je ne puis voir ces horreurs ! Laissez-moi partir. » On comprit alors que Dieu lui avait révélé l'avenir ; cependant, dix mille personnes veillaient sur lui jour et nuit. Alors Hilarion déclara qu'il se priverait de toute nourriture, jusqu'à ce qu'on le laissât partir; et comme il tint parole, il resta à peu près six jours entiers sans boire ni manger, on se résolut à lui céder, au milieu des pleurs et des gémissements. Alors Hilarion bénit le peuple, choisit quarante moines calmes de corps et d'esprit, leur ordonna de prendre quelques provisions, et s'en alla avec eux vers le mont Coizim. Chemin faisant, il visita les couvents de moines et les ermites, ainsi que deux saints confesseurs, les évéques Dracontius et Philon, que Constance, empereur arien, avait chassés de leurs sièges et exilés en Egypte, à Babylone, aujourd'hui le Caire. En sortant de la ville d'Aphrodite, ils entrèrent dans le désert, qui s'étend jusqu'à la mer Rouge. Le diacre Baison avait reçu l'ordre de fournir aux voyageurs

SAINT BILARION. 1 63

étrangers qui devaient traverser les déserts sans source ni chemin, des chameaux aussi habitués à glisser sur le sable avec vitesse et légèreté, que ceux qui servent encore aujourd'hui aux courriers, en Egypte et en Syrie. Cependant, il fallait encore trois jours pour arriver au mont Colzim. Hilarion n'épargna nulle fatigue pour voir les lieux sanctifiés par Antoine, les lieux où Antoine, — le maître de sa jeunesse, celui qui avait eu une si grande influence sur toute sa vie, celui qui l'avait attiré à lui, — avait vécu dans l'union la plus intime avec Dieu et avait rendu son ame à son Créateur. Hilarion y arriva le jour de l'anniversaire de la moçt d'Antoine, et fut accueilli avec joie par Isaac et Pélusien, les deux fidèles disciples d'Antoine. Ils avaient été les deux compagnons des dernières années du saint patriarche et les témoins de sa mort, et ils pouvaient ainsi donner, de la manière la plus précise, tous les détails qu'Hilarion désirait. Ils parcoururent avec lui toute la petite oasis qu'Antoine avait créée, et racontèrent comment, sous sa main bénie, cette nature morte et sauvage avait été vivifiée et adoucie. Hilarion s'agenouilla devant le banc de rocher qui avait servi de couche et de lit funèbre au saint vieillard, et l'embrassa respectueusement. Les saints savent le mieux ce que requiert et ce que c'est que la sainteté.

Hilarion revint à Aphrodite ; il laissa ses compagnons de voyage dans leurs couvents de Palestine, sauf deux qu'il retint auprès de lui. Il alla avec eux dans une solitude, qui n'était pas éloignée et y vécut dans un jeûne et un silence tellement rigoureux qu'il avait coutume de dire qu'alors, seulement, il avait commencé à servir Dieu. Depuis trois ans, il n'avait point plu dans ce pays, le sol durci ne pouvait être suffisamment arrosé, et toute culture étant ainsi devenue impossible, la mortalité était grande parmi les hommes et les animaux : on disait communément que les éléments pleuraient la mort d'Antoine. On apprit alors l'arrivée d'Hilarion. Personne ne doutait que ce ne fût aussi un ami de Dieu, et tous étaient

persuadés que son intercession leur sufïlrait pour êlre soulagés dans leurs peines et leur détresse. Aussi, le peuple se portat-il en masse vers Hilarion : des hommes affaiblis, des femmes exténuées, des enfants mourants, tous en proie aux horreurs de la faim et de la mort, conjuraient le successeur de saint Antoine de prier Dieu pour obtenir de la pluie. Hilarion fit ce qu'on demandait et fut exaucé. La vénération reconnaissante du peuple le chassa de nouveau de sa cellule, parce qu'il n'y trouvait plus l'isolement et l'obscurité, qui étaient les besoins les plus impérieux de son ame ; il s'en alla donc vers Alexandrie, pour s'ensevelir dans les déserts de l'Egypte-Inférieure. Dans une visite qu'il fit à un couvent de Bruchium, port d'Alexandrie, il apprit que Julien l'Apostat, qui était devenu empereur, était courroucé contre lui, et le faisait cherchera Gaza. Il sella aussitôt sa monture et se disposa à partir. Les moines pleuraient en disant qu'il pouvait rester sans danger, que personne ne viendrait le chercher chez eux, et qu'ils voulaient tous souffrir et mourir avec lui, si, par hasard, on le découvrait. « Laissez-moi partir, mes enfants, dit-il, vous ne savez pas ce que Dieu nous envoie. » 11 était à peine parti, que déjà les satellites du gouverneur de la Palestine arrivaient pour chercher Hilarion et Hésichius, et les massacrer d'après les ordres de l'empereur. Tant il était vrai que le puissant empereur ne pouvait souffrir le pauvre ermite, tant l'apostat haïssait le saint ; L'empereur apostat reconnaissait dans le vieil ascète une puissance telle qu'il ne voulait permettre qu'il vécût avec lui sur la terre. Et depuis lors on remarqua ce fait que ceux qui imitèrent Jésus-Christ dans la plus haute perfection, tels que les ermites dans l'Eglise, furent l'objet de la haine et des persécutions des apostats de tous les temps ; et c'est une preuve de leur immense influence. Car l'impuissance a partout et toujours son libre accès.

Tandis qu'Hilarion se cachait dans le désert, les ariens et les païens de Gaza, déjà unis par leurs idées, firent cause

commune contre les couvents, les incendièrent, les dévastèrent et en chassèrent les religieux. Il y avait, parmi eux, un nouveau Judas. Il s'appelait Adrien. Il se rendit auprès d'Hilarion, et. chercha à le faire retourner en Palestine, sous prétexte qu'il serait d'une grande consolation pour les frères désolés, tandis qu'en réalité ceux-ci se réjouissaient de savoir le saint vieillard en sûreté. Hilarion ne se laissa point tromper, renvoya Adrien, continua sa route, et se rendit par mer en Sicile. En abordant, il offrit au capitaine, en paiement de son voyage et de celui de son compagnon Zananus, le livre des Evangiles qu'il avait transcrit dans sa première jeunesse, et qu'il portait toujours avec lui. Mais le capitaine eut compassion de ces deux mendiants, refusa le paiement d'Hilarion, et les laissa partir. Hilarion se réjouit d'avoir été regardé comme un mendiant, quitta cette côte trop peuplée et trop animée et pénétra dans l'intérieur du pays; arrivé à la lisière d'une forêt, il s'y construisit une cellule avec des branchages. Il rassemblait chaque jour une botte de bois sec, que Zananus allait échanger contre un morceau de pain, dans un village voisin. Les deux ermites vivaient ainsi en paix et entièrement absorbés dans l'oraison. Mais la lumière d'Hilarion fut, encore une fois, mise sur le chandelier, quel que soin qu'il prît de la cacher sous le boisseau. Ici, comme en Egypte, ceux qui souffraient s'adressaient à cet homme de prière. Dieu écoutait l'intercession que l'ermite ne pouvait refuser; les malades étaient guéris et la vénération succédait, chez eux, à la reconnaissance, et Hilarion fut, de nouveau, troublé par l'affluence des visiteurs. Entre temps, Hésichius, — qui s'était séparé de son maître, on ne sait où, ni pourquoi, — cherchait en vain Hilarion dans tous les déserts, les cloîtres et les ports de l'Orient . Après trois ans de perquisitions, il fit voile vers le Péloponèse, et y entendit un juif raconter beaucoup de choses d'un prophète chrétien qui, comme un autre Elie, faisait beaucoup de merveilles et de miracles en Sicile. Hésichius demanda le nom et

l'âge de ce prophète, mais le juif en avait seulement entendu parler, sans l'avoir vu. Ilésichius s'embarqua pour la Sicile, et s'y enquit, tout d'abord, du thaumaturge dont le nom était dans toutes les bouches. Il se réjouit, en apprenant que ce serviteur de Dieu n'acceptait pas même un morceau de pain de ceux qui voulaient témoigner leur reconnaissance par les dons les plus riches, mais qu'il leur répondait toujours pd^ ces paroles du divin Sauveur : « Donnez gratuitement ce que vous avez reçu gratuitement (1). » A ces mots, Hésichius avait reconnu Hilarion et s'était aussitôt rendu auprès de lui. Ils s'en allèrent ensemble dans un pays qui leur était complètement étranger et dont la langue leur était tout à fait inconnue. Ce pays était la Dalmatie, située sur la côte orientale de la mer Adriatique. Il était beau, mais exposé à de fréquents tremblements de terre. Une de ces commotions désolait précisément alors la ville d'Epidaure, qui a un port sur cette mer. Tandis que la terre qui s'entr'ouvrait et les montagnes qui s'entrechoquaient, menaçaient d'engloutir ou d'ensevelir la ville , la mer soulevait ses flots à une hauteur prodigieuse, et les navires, qui en étaient le jouet, allaient se briser contre les rochers de la côte. Le peuple consterné, obéissant, pour ainsi dire, à une impulsion supérieure, courut à Hilarion, qui vivait dans une gorge de montagne ; ces malheureux le conjurant de les sauver, le conduisirent sur le bord de la mer. Hilarion avait la foi qui transporte les montagnes. Il traça trois fois le signe du salut sur le sable du rivage et étendit la main vers les flots. Ils se dressèrent fièrement comme des chevaux indomptés, s'arrêtèrent, puis se replièrent sur eux-mêmes et se retirèrent lentement du rivage. Saint Jérôme, qui a écrit la vie d'Hilarion et qui était Dalmate lui-même, dit : «La ville d'Epidaure et toute la Dalmatie ont encore le souvenir de ce prodige ; les

(I) Matth , X, s.

mères le racontent à leurs enfants, afin que la tradition s'en transmette aux générations futures. » Pourquoi nous est-il si difficile d'embrasser les miracles par les yeux de la foi ! Sommes-nous peut-être de ceux à qui le Seigneur a dit : « Vous, hommes de peu de foi ! » quand il imposa silence à la mer (1)?

Hilarion ne pouvait choisir de retraite dans un pays où il entrait sous de tels auspices. Il se rendit dans l'île de Chypre qui avait pour primat saint Epiphane, évêque de Salamine, son compatriote et son ancien disciple. On servit un jour à Hilarion des oiseaux à la table du prélat. Il refusa d'en goûter, parce que depuis qu'il avait pris l'habit d'ermite, il n'avait jamais rien mangé qui eût vécu. « Et moi, répliqua Epiphane, depuis que j'ai revêtu cet habit, je n'ai jamais permis que personne ne se mît au lit ayant quelque chose sur le cœur à mon sujet, et je ne me suis jamais endormi en discussion avec quelqu'un.

— Pardonnez-moi, mon père, répondit humblement Hilarion, vous avez suivi une meilleure règle de vie que moi. »

Hilarion s'établit à quelques milles de Paphos, dans les ruines d'un temple païen abandonné; là, il vécut pendant deux ans, priant, opérant des miracles, et fuyant toujours devant sa réputation de sainteté. Cinq ans avant sa mort, il envoya Hésichius saluer ses frères en Palestine, et chercher, en Egypte ou en Lybie, quelque endroit où il pût attendre en paix sa dernière heure. Hésichius revint et conseilla au vieillard de rester dans l'île de Chypre, au fond de laquelle il avait trouvé une vallée sauvage et isolée. Elle était élevée et entourée de rochers hauts et escarpés qui la rendaient presque inaccessible. Il y avait cependant un petit ruisseau d'eau limpide, des prés verdoyants et beaucoup de beaux pommiers. De plus, tout ce pays avait la réputation d'être hanté par les

(1) Matth., VIII, 26.

mauvais esprits. Le saint vieillard se réjouissait de vivre et de mourir, entouré de ses anciens ennemis, dans une retraite aussi sauvage. Ce ne fut qu'avec peine, en grimpant et se traînant à l'aide des mains et des pieds, qu'ils parvinrent dans cette vallée, qu'Hilarion regardait comme le lieu de son repos. Il ne voulut y avoir aucune consolation terrestre et renvoya son cher disciple Hésichius en Palestine, en permettant de lui rendre visite deux fois par an. Hésichius obéit. Hilarion se fit un petit jardin près du ruisseau, et vécut d'herbes et d'eau, comme dans sa jeunesse. Il ne touchait pas aux fruits qui lui récréaient seulement la vue. Hilarion était heureux de ce que personne ne se risquait à venir le voir; il avait ainsi retrouvé cette solitude si chère et tant désirée, dans laquelle il n'entendait rien que la voix de Dieu, et ne voyait rien que le spectacle des cieux , que l'œil humain ne peut observer, parce qu'il est ébloui par les sens terrestres. Peu avant sa mort, un paralytique vint à lui d'une manière extraordinaire. C'était le propriétaire du désert qu'il habitait; il implora, d'une manière si touchante, les prières d'Hilarion, que celui-ci invoqua, en pleurant, la miséricorde de Dieu, et le paralytique s'en retourna guéri. Ce miracle eut les mêmes résultats que les autres, mais ils ne troublèrent plus le saint. Hilarion tomba malade, fit, en faveur d'Hésichius, un testament par lequel il lui léguait son livre d'évangiles, son habit de pénitent et son pauvre manteau .Beaucoup de personnes pieuses vinrent de Paphosle visiter avec recueillement. Les yeux seuls et la voix vivaient encore en lui : tout le reste de son corps était mort. Dans cet état, il fut saisi d'une sainte frayeur du jugement de Dieu ; mais il s'encouragea, en disant à son ame : «Ne craignez pas, mon ame! Ayez confiance ! vous avez servi Jésus-Christ pendant soixante-dix ans, et vous craindriez la mort? » Son front redevint ensuite calme, et Hilarion s'endormit dans le Seigneur, dans le Dieu qui l'avait choisi de si bonne heure, et qui lui avait dit : « Vous êtes à moi. »

[mort a la fin DD IV^ SIÈCLE.)

Paul devint le disciple de saint Antoine, à l'âge de soixante ans ; il s'illustra par sa parfaite obéissance.

« Il y aura là un sentier et une voie, la voie di^oite, en sorte que les ignorants y marcheront sans s'égarer. »

Is.*ïE. XXXV, 8.

Un villageois, âgé de soixante ans, profondément affligé, errait à l'aventure dans le désert où vivait saint Antoine. Sa femme, jeune et belle, mais méchante et iinpie, l'avait trompé et gravement offensé Dieu. Il avait abandonné sa demeure et tout ce qu'il possédait, s'enfuyant sans savoir ce qu'il allait devenir. C'était un homme simple et innocent qui, pour tout au monde, n'aurait dit un mensonge ou fait du mal à son prochain ; il s'appelait Paul. Inquiet et irrésolu, il porta, pendant huit jours, ses pas çà et là. Dieu lui inspira alors de tout oublier sur la terre, et de ne penser qu'à son ame. Paul se mit aussitôt en route et se rendit directement auprès d'Antoine, et lui dit qu'il voulait aussi devenir ermite. Antoine lui fit observer que cela était impossible à son âge ; qu'il devait chercher une autre voie pour servir Dieu fidèlement, parce qu'il ne pourrait supporter la rigueur de la vie érémitique.

« Dites-moi seulement ce que j'aurai à faire, répondit Paul avec sang-froid, je le supporterai bien.

— C'est impossible, répliqua Antoine, vous ne pouvez devenir ermite. Si vous êtes déterminé à quitter le monde, allez dans un couvent où des moines vivent ensemble, afin

que vous y receviez les soins et l'assistance que votre âge réclame. Vous ne trouveriez rien ici, car je vis complètement seul, et je ne mange qu'un peu de pain tous les trois ou quatre jours. »

Cela dit, Antoine se retira dans sa cellule, où il s'enferma, priant et méditant pendant trois jours, afin de laisser à Paul le temps de réfléchir s'il suivrait ou non ses conseils. Le quatrième jour, Antoine sortit de sa retraite et vit que Paul était encore là. « Cher vieillard, lui dit-il avec bonté, cet endroit ne vous convient point.

— Mon père, répondit Paul avec calme, je ne veux mourir qu'ici. « ,

Antoine, voyant que Paul n'avait point de provisions et ignorant encore quel esprit le guidait, le fit entrer, lui donna un peu de pain et d'eau, et lui dit : «Paul, vous pouvez devenir saint et parfait, si vous voulez vous exercer à l'obéissance.

— Je le veux, commandez-moi, dit Paul avec simplicité. » Antoine se réjouit de trouver une telle promptitude dans

un âge aussi avancé, et commença à traiter Paul, comme un homme doué de grâces spéciales. « Sortez, lui dit-il ; tenezvous à la porte de la cellule et priez jusqu'à ce que je vous porte de l'ouvrage. » Paul sortit et se mit en prière ; Antoine le laissa ainsi tout le jour et toute la nuit qui suivirent, et regardant par un trou de sa cellule, il voyait Paul immobile, absorbé dans l'oraison: vingt-quatre heures après, il n'avait pas bougé d'une paille, malgré l'ardeur du jour et la fraîcheur de la nuit. Antoine lui apporta alors des branches de palmier trempées dans l'eau, et lui dit : « Tressez une cordie avec ces branches, comme vous me voyez faire. » C'était un travail pénible et fatigant, mais Paul se mit résolument à l'œuvre et tressa quinze aunes. Antoine examina la corde, et, ne la trouvant pas de son goût, il dit à Paul : « Vous avez tressé cette corde d'une manière trop serrée ; défaites-la et retressez-la plus

PAUL-LE-SIMPLE. 1 7l

légèrement. » Paul défit et refit les quinze aunes, ce qui était excessivement dilTicile, parce que les branches trempées et humides s'étaient entièrement recourbées après avoir été travaillées une première fois. Paul dut y consacrer sept longs jours, sans boire ni manger : Antoine voulait ainsi éprouver s'il supporterait patiemment de telles privations et s'il ne se laisserait abattre par aucune peine. Ni le cœur ni le courage ne faillirent au nouvel ermite ; pas un mot, pas un regard ne trahirent son impatience : Paul accomplissait sa tâche avec plaisir. Antoine éprouvait une joie de plus en plus grande ; après le coucher du soleil, il alla vers Paul et lui dit : «Mon cher Paul, voulez-vous manger un morceau de pain avec moi ?

— Comme vous voulez, mon père, fut la réponse de Paul.» Ils allèrent à la cellule, et Antoine prit quatre petits pains, chacun de six onces, un pour lui et trois pour son hôte ; ces pains étaient tellement durs qu'il fallait les tremper dans de l'eau. Pendant ce temps, Antoine récita un psaume, qu'il répéta douze fois, et Paul, plein de joie, priait avec lui.

«Méditons, dit le saint ermite à son saint disciple, nous mangerons après avoir pensé aux bienfaits que Dieu nous accorde. » Et quand la nuit fut venue, Antoine reprit :

« L'heure du repas est passée ; faisons notre action de grâces et allons nous coucher. » Paul obéit sans répliquer. A minuit, Antoine réveilla Paul pour prier ensemble, et ce fut seulement le soir de ce jour, qu'ils mangèrent un peu de pain. Quand chacun eut goûté, Antoine, qui ne mangeait plus, dit à Paul:

« Prenez encore un morceau de pain et man^ez-le.

— Si vous en mangez, j'en mangerai aussi; sinon, je n'y toucherai point, répondit Paul.

— Je ne le puis pas, repartit Antoine, parce que je suis ermite, et que, comme tel, je dois vivre pauvre.

— Je ne le puis pas davantage, dit tranquillement Paul, parce que je veux devenir ermite. »

Voici quelle était la doctrine d'Antoine au sujet de l'obéissance : « Notre Seigneur a dit : « Je suis venu pour faire non ma volonté, mais la volonté de celui qui m'a envoyé. » Ces paroles doivent nous servir d'avis. Si quelqu'un veut devenir parfait en peu de temps, qu'il ne soit pas son propre professeur et maître, et qu'il ne suive pas sa volonté, quand même sa volonté ne serait pas mauvaise. Car la volonté de Jésus- Christ n'était certainement pas contraire à celle de son père céleste; bien loin delà! et cependant, il ne voulut pas faire sa volonté, afin de ne point paraître désobéissant, et nous enseigner l'obéissance, qui consiste, avant tout, dans le complet renoncement à sa propre volonté. Le Fils de Dieu ne pouvait point faillir, s'il avait fait sa volonté, et cependant il ne la fit point. A combien plus forte raison devons-nous, si nous voulons atteindre une haute perfection, ne pas agir à notre gré, nous qui sommes, avec la meilleure volonté, si souvent en défaut, nous qui, de plus, avons si rarement une volonté complètement pure. » Antoine suivait cette doctrine, en traîtant et exerçant son disciple, et Paul s'y pliait avec une humilité et une simplicité extraordinaires. Un jour, Paul devait, du matin au soir, puiser de 1 eau à une source et l'y reverser ; un autre jour, découdre son vêtement, le recoudre, puis le découdre de nouveau ; et souvent défaire des corbeilles achevées, pour les refaire. Il arriva qu'Antoine reçut en cadeau une écuelle de miel. Il dit à Paul : « Brisez le vase et laissez coulez le miel à terre. » Cet ordre était à peine exécuté, qu'il donna à P-iul celui de recueillir proprement le miel, sans y mêler du sable et de le mettre dans une autre écuelle. Si l'on considère les épreuves et les afflictions que Dieu nous envoie et que notre esprit ne peut pas plus sonder que notre sagacité et notre pénétration ne sont souvent capables de les prévoir, on reconnaîtra toute la sagesse et la charité de l'école dans laquelle Paul s'exerçait avec une résignation toujours aussi uniforme. Et si l'on considère avec quelle violence

l'homme est entraîné à faire sa propre volonté, on louera Dieu dont la grâce permet de renoncer à cette vive inclination, et on admirera l'homme qui correspond à cette grâce et qui en favorise l'action avec une aussi indicible pureté d'arae.

Antoine voyant enfin que Paul lui obéissait dans toute la rigueur de la vie spirituelle, lui dit : « Voyons maintenant, mon frère ! Vous pouvez vivre ainsi chaque jour, car je veux vous garder auprès de moi. » Paul répliqua avec beaucoup de douceur : « Je ne sais pas, mon père, si ce qui est difficile n'est pas encore venu, ou si vous m'enseignerez et me commanderez encore des choses pénibles ; car, avec la grâce de Dieu et sans des efforts extraordinaires, j'accomplirai tout ce que j'ai fait jusqu'ici et tout ce que je vous ai vu faire. » Quelques mois après, Antoine conduisit cette ame si parfaite en sa simplicité, dans une cellule située à peu près à trois mille pas de la sienne, et dit : «Paul, vous voilà devenu solitaire au Dom et par la grâce de Jésus-Christ ; vivez dans la solitude, travaillez avec ardeur, tenez vos pensées, votre cœur et votre ame élevés vers Dieu, tandis que vos mains seront occupées ; buvez et mangez seulement après le coucher du soleil, et de manière à ne pas être rassasié ; apprenez à combattre et à lutter centre notre antique ennemi, le diable, et faites ponctuellement tout ce que je vous ai dit et montré. » Paul reçut ces avis avec la plus grande attention, ei les observa avec la plus grande ponctualité, car il les regardait comme lui ayant été donnés par Dieu lui-même. Antoine le visitait souvent et se réjouissait de cette sainteté tellement simple, qu'elle ne soupçonnait pas le haut degré de vertu auquel elle était arrivée. Quand Antoine recevait la visite de frères étrangers, il faisait souvent appeler Paul, pour leur servir d'exemple et les édifier. Un jour, des frères instruits et distingués vinrent visiter Antoine, et Paul fut appelé pour les servir, ce qu'il faisait volontiers et avec une humble joie. Ces hommes pieux et savants parlaient entre eux de choses divines de l'ordre le

174 LES l'ÈUES DU DÉSERT.

plus élevé, et, un jour, des prophètes. Paul, n'ayant jamais* entendu parler des prophètes, demanda naïvement s'ils avaient existé avant Jésus-Christ ou après. Antoine rougit presque c» cette demande, et dit tranquillement à Paul : «Mon frère, taisez-vous. » Paul se tut. Les frères restèrent trois semaines auprès d'Antoine, et Paul les servit avec la plus grande attention, mais dans un silence tellement absolu, qu'ils lui demandèrent enfin pourquoi il ne disait rien. Paul sourit d'une manière affable, et ne répondit pas. Les frères demandèrent à Antoine le motif de cette conduite, et l'ermite ne se rappelant point l'ordre qu'il avait donné, dit à Paul : « Parlez donc avec les frères ! pourquoi gardez-vous le silence ?

— Mon père, parce que vous me l'avez commandé, répondit Paul avec tranquillité. »

Antoine s'écria : « 0 mes frères, ce Paul nous condamne tous, car aucun de nous n'observe ni ne suit les sentences des saintes Ecritures avec autant d'attention, qu'il recueille chaque mot que je prononce. »

Paul était réellement un des. « petits» auxquels Dieu révèle ses secrets éternels. Dieu avait ouvert, non à son intelligence, mais à son cœur, le mystère doux, sublime, et sanctifiant de l'obéissance du Verbe éternel dans l'incarnation. Il c^éissait, parce que son Dieu avait obéi : c'est ce que saint Bonaventure appelle la perfection de l'obéissance.

D'après la doctrine de saint Antoine, il est des esprits malins qui dominent les hommes par certains vices ; si quelqu'un avait complètement vaincu en lui quelqu'un de ces vices tels que l'orgueil, l'avarice, la paresse, l'envie, etc., et l'avait entièrement déraciné, le Dieu tout-puissant le récompensait quelquefois, cet intrépide athlète du Christ, en lui laissant exercer sa propre puissance sur le démon de ce vice, dans les autres hommes. Paul remporta, par l'humilité et l'obéissance, une victoire tellement complète sur le vieil homme, qu il parvint, d'une manièi'e rapide, à la plus haute perfection. La puis-

sance de Dieu ne trouva pas d'instrument plus pur que ce vieillard innocent; aussi, sa prière était-elle toute-puissante sur les démons et les possédés. Antoine confiait à Paul, pour les délivrer, les malheureux que le démon tourmentait le plus affreusement; en cela, Antome agissait par humilité, car, dans cette vertu, un saint surpasse toujours l'autre. Antoine lui amena un jour un jeune homme, que le démon du blasphème torturait jusqu'à la fureur. Il le conduisit à Paul et dit à celui-ci :

«Chassez l'esprit malin de cette ame, afin qu'elle aime et loue Dieu.

— Pourquoi ne le faites-vous pas, mon père, dit Paul ?

— Parce que je n'ai pas le temps, répondit Antoine en s'éloignant. »

Paul adressa à Dieu la prière la plus fervente, et dit ensuite: «Avez-vous entendu, esprit méchant, Antoine vous ordonne de quitter cette ame. » Mais le jeune homme se déchaînait encore plus audacieusement et plus furieusement contre Dieu et tous les saints. « Quittez cette ame, ou je vous assigne par devant Jésus-Christ,)) reprit Paul, mais en vain. 11 alla alors s'exposer aux rayons du soleil qui, semblable à la fournaise de Babylone, brûle l'Egypte au milieu de sa course. Là, il monta sur pn rocher et dit : « Cher Sauveur, vous voyez que je suis ici. Eh bien ! je ne veux quitter cette place, ni dormir, ni manger, ni boire, jusqu'à ce que vous ayez délivré ce pauvre jeune homme de l'esprit malin ; car Antoine m'a ordonné de vous adresser cette prière. » Et, avec cette simplicité de colombe, il accomplit son œuvre.

Palladius.évéque d'Hélenopolis, qui, vers la fin de ce siècle, passa trois ans dans les déserts de l'Egypte, rapporte que les frères, pleins d'admiration et d'une tendre affection pour cet enfant de Dieu, ne lui donnaient que le nom de Paulle-Simple.

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