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leur maison, Iruvuillail avec ardeur pour habiller des. personnes pauvres et ûgées, visitait et soignait les malades, et, comme Ammon, elle sanctifiait toutes ces occupations simples et communes, en élevant constamment son ame vers Dieu. Deux fois par jour, ils récitaient ensemble des psaumes, et vers le soir, ils se réunissaient pour prendre un repas frugal. Les jours s'écoulaient ainsi dans une paix que le monde ne connaît et ne donne point, et leur prière devint tellement puissante, que la grâce se communiquait de plus en plus à eux. Tout ce qui les entourait s'édifiait de la céleste conduite de ces deux anges de la terre. Les jeunes personnes, qui aspiraient à une plus grande perfection, imploraient les conseils, les avis et les prières de celte sainte femme ; les hommes et les jeunes gens, qui voulaient assurer- leur salut, recouraient aux enseignements d'Ammon ; toute ame qui s'approchait d'eux pleine de tristesse, s'en retournait consolée et fortifiée. Le don de consolation, quoiqu'il ne soit pas nommé parmi les sept dons, est aussi un effet de l'Esprit-Saint, que le divin Sauveur appelle « le consolateur » .
Un jour, la pieuse femme dit à Ammon : « Cher seigneur, il y a déjà dix-huit ans que, par la grâce de Dieu, je suis votre conseil salutaire ; si vous voulez maintenant accepter le mien, je serai assurée que vous m'aimez tendrement en Dieu. » Ammon lui répondit qu'elle pouvait toujours être assurée de cette affection, son conseil pût-il, ou ne pût-il pas être suivi, et il lui demanda quel il était. «Je crois, dit-elle, que vous, et peut-être moi aussi, nous pourrions travailler plus efficacement pour le salut des autres âmes, si dorénavant nous vivions séparés. Autrefois, vous avez eu compassion de ma jeunesse et de mon inexpérience, et vous êtes resté auprès de moi ; mais aujourd'hui, que je suis devenue votre disciple dans la vie spirituelle, je trouve équitable de vous rendre à une entière liberté, afin que votre grande vertu et votre sagesse ne restent pas plus longtemps cachées. » Ammon
remercia Dieu et sa femme avec la joie la plus vive, et dit : «Chère sœur, celte pensée vous est venue d'en haut, et, puisque vous y consentez, je me bâtirai une hutte dans la sqHtudc. Quant h vous, restez dans cette demeure, sous la protection du Dieu tout-puissant. » 11 lui laissa tout son avoir, afin d'exercer sans entrave les œuvres de miséricorde. Bientôt après de jeunes personnes pieuses se joignirent à elle; elles embrassèrent toutes ensemble la vie érémitique, et formèrent une communauté religieuse, ressemblant aux couvents p.opr le fond, mais non pour la forme.
Ammon promit à sa femme de lui rendre visite une ou deux fois par an, prit congé d'elle, et porta ses pas vers le désert, qui allait être son séjour pendant vingt-deux ans II était un de ces hommes rares, qui ont une telle originalité et une telle force d'esprit que. dans la voie qu'ils choisissent, ils reçoivent peu des autres, mais leur donnent au contraire beaucoup, et peuvent les encourager et les animer. C'est pourquoi il ne se sentit point poussé à aller vers Antoine, dont la cellule était le but commun des pèlerinages du temps, mais, comme Antoine, il chercha d'abord la parfaite solitude avec Dieu ; plus tard seulement, il se rendit auprès du grand patriarche, et se réjouit du fond de son cœur avec lui, comme on devait s'y attendre de la part de ces deux saints, dont les âmes étaient unies en Dieu. Ammon s'établit dans l'Egypte inférieure, sa patrie. Là, s'étendait à l'ouest d'Alexandrie, la grande mer Mareotis, moitié eau, moitié marais, comme cela se rencontre souvent sur les côtes de la mer Méditerranée. Cette contrée a reçu le nom de Nitria, parce qu'on a découvert beaucoup de sel [nitrum] sur la côte méridionale de cette mer, que Palladius n'atteignit qu'après une journée et demie de marche. Elle se terminait en une immense forêt qui s'étendait vers le sud jusqu'en Mauritanie, et qui, vers le nord, se prolongeait impénétrable jusqu'au cœur de l'Afrique. Des roches calcaires, avant-coureurs des montagnes de la Lybie,
s'élevaient dans ce désert et formaient le mont appelé communément mont Nilria. Ce fut \h qu'Ammon choisit sa retraite dans la piemière moitié du IV'" siècle, et que Palladius trouva cmq mille moines à la (in du môme siècle. Ammon se battit une cellule de locliers dans celte affreuse solitude. Là, il se livra à la méditation la plus sublime, et parvint à la connaissance la plus élevée de la vérité; la plénitude des forces vivifiantes, qu'il puisait dans la plénitude des lumières et de l'amour de Dieu, s'épanchait, — semblable au ruisseau tombant dune montagne dans une vallée, — dans d'autres âmes qu'elle excitait, qu'elle rafraîchissait, qu'elle purifiait. Il était parvenu à cette indicible union avec Dieu, par d'autres voies que Paul de Thèbes, qu'Antoine et qu'Hilarion. Il n'avait pu quitter le monde dès sa tendre jeunesse, ni s'enfuir dans une solitude inhabitée. Par les circonstances dans lesquelles il se trouvait, tout ce qui peut contribuer au bonheur matériel de l'homme lui était offert et lui appartenait. iMais ceux qui craignent Dieu, n'envisagent leur vocation et toutes choses qui s'y rapportent, que du point de vue qu'ils embrassent par les yeux de la foi ; ils les embrassent dans leur ensemble et les poursuivent jusque dans leur abîme le plus profond, et jusqu'à leur hauteur la plus élevée ; ils se font ainsi une tout autre félicité. Les hommes timides les tiennent pour exagérés et outrés, tandis qu'ils n'ont qu'une seule et même pensée ; ces hommes du monde les prennent en pitié et les méprisent, tandis qu'ils marchent à la conquête du véritable bonheur. Pour y parvenir, ils ont, commue Ammon l'avait, un guide assuré dans les sentences émanées des saintes Ecritures. « Vous posséderez, comme si vous ne possédiez point » , lisons-nous dans l'admirable épître aux Corinthiens, qui propose ainsi dans l'esprit du Sauveur l'uléal que l'on peut réaliser, sans cependant décourager ceux qui n'y parviennent point. Ammon tendait vers ce but de toutes les forces de son arae, et il était tellement rempli
de l'attente et de l'espérance des biens célestes et des joies éternelles, que toutes les ciioscs: terrestres et passagères n'étaient plus de son domaine. 11 les voyait face h face, sa nnain les louchait, il en était entouré, et cependant, \\ s'en était si complètement détaché, qu il n'était pas plus pauvre dans son désert abandonné que dans sa riche demeure.
Ammon devint bientôt ce que devinrent Antoine dans la Thébaïbe et Hilarion dans la Palestine, c'est-à-dire, le maître et' le centre de la vie spirituelle. Ceux qui désiraient leur salut accouraient en foule au mont Nitria, et beaucoup d'entre eux restèrent auprès dAmmon, et devinrent de grands anachorètes. Sa montagne était comme une ruche perforée de cellules, dont les habitants se nourrissaient du doux miel des saintes méditations. Ils s'occupaient d'ouvrages de tisseranderie, dont Ammon consacrait le produit, partie au soutien des frères, partie au soulagement des pauvres qui l'entouraient, même au loin, partie enfin à l'entretien de ses nombreux hôtes, car, à Nitria, l'hospitalité était exercée de la manière la plus large. Aussitôt qu'il arrivait des étrangers, les moines couraient à leur rencontre, et les conduisaient d'abord à l'église en chantant des psaumes ; ils les menaient, ensuite dans de spacieux logements, leur lavaient les pieds, leur apportaient à boire et à manger, et les servaient humblement. Une grande maison, située au haut de la montagne, à côté de l'église, était destinée aux hôtes. Là. ils pouvaient rester des années entières, s'ils le voulaient. Pendant les huit premiers jours , on ne leur demandait pas de travail, mais s'ils restaient plus longtemps, ils devaient s'occuper dans le jardin légumier, dans la cuisine, dans la boulangerie, ou à quelque autre travail utile à la maison ; ils devaient aussi observer le silence absolu, prescrit à certaines heures. S'il arrivait des hommes savants ou versés dans les sciences, on leur procurait des livres et des écrits, pour les maintenir dans leur genre d'activité ; eux aussi devaient se soumettre à la
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manière de vivre adoptée, pour ne point porter le trouble dans la règle monacale. Ckarjue jour, à certaines heures, les moines récitaient plusieurs fois certains psaumes, et chantaient des hymnes et des cantiques de louange, de sorte que toute la montagne retentissait de chœurs célestes. Chaque jour aussi, Ammon instruisait les moines de leurs devoirs, de la voie et du but de la vie ascétique, et leur expliquait les saintes Ecritures. Le samedi et le dimanche, les offices avaient lieu dans la grande église, qui se trouvait au milieu du sommet de la montagne. Peu à peu, il fallut huit prêtres pour satisfaire aux nécessités spirituelles d'une communauté aussi excessivement nombreuse ; aux grands jours de fête,, le plus âgé de ces prêtres avait le privilège d'offrir le saint sacrifice de la messe et de prêcher la parole de Dieu.
Quand un des fils spirituels d'Ammon se sentait particulièrement appelé à une vie plus pénitente et plus mortifiée, et qu'il avait donné des preuves de son humilité et de sa persévérance, il obtenait la permission de quitter la vie commune à Nitria, et de se retirer dans une plus grande solitude. Ceux qui se trouvaient dans ce cas, allaient planter leur tente à dix milles plus avant dans le désert. A l'époque où cinq mille frères vivaient réunis à Nitria, six cents s'étaient retirés dans cette solitude, qui reçut le nom de Cellia, du grand nombre de cellules ou huttes qui s'y trouvaient éparses.. Ces cellules étaient assez distantes les unes des autres pour que les ermites ne pussent se voir ni s'entendre. Chacun demeurait chez soi, et s'occupait de son travail manuel, qu'il portait , une fois par aji, à Nitria, et en échange duquel il recevait ce qui lui était nécessaire pour suffire à ses besoins. L'un ne visitait jamais l'autre pour tenir conversation ; l'un ne parlait jamais à l'autre pour se distraire. Si un moine était fort avancé dans la vie spirituelle, et savait qu'un de ses frères avait de rudes combats à soutenir, il allait le trouver, pour exciter son courage, ou lui prodiguer des avis et des consolations. Les
ermites de Cellia avaient aussi un temple, situé au milieu de leur solitude, et dans lequel tous s'assemblaient également les samedis et les dimanches, quoique quelques-uns d'entre eux habitassent i quatre milles de là. Ils se voyaient alors, mais comme des étrangers venus du ciel, pour continuer sur la terre les fonctions des anges, c'est-à-dire, pour adorer Dieu. Après les oflices, chacun se retirait en silence. Dès que l'absence d'un frère était remarquée, les autres savaient déjà qu'il devait être malade, et ils allaient lui rendre visite, modestement et jamais tous à la fois. Contents de vivre sans consolation humaine, seuls et séparés, quant au corps, ils étaient intimement unis dans le saint amour de Dieu et du prochain; ils étaient, dans cette union, les membres vivants du corps de Jésus-Christ, qui les reliait au Père céleste. Ils disaient, mais avec plus de vérité que l'apôtre Philippe, auquel le Saint-Esprit n'avait point encore ouvert les yeux surnaturels : « Il nous suffit (1). »
Le saint fondateur de ces- pieuses communautés était doué des dons les plus extraordinaires de la grâce, et il lisait les choses cachées dans les âmes et dans les temps, comme dans des livres ouverts. Des parents désolés lui amenèrent un jour, au mont Nitria. leur fils unique chargé de fers. L'enfant avait été mordu par un chien enragé, et cherchait, dans sa fureur, à se ruer sur ceux qui l'approchaient. Ses parents firent connaître leur chagrin à Amnion, et implorèrent son intercession.
« Mes amis, répondit Ammon, ma pauvre prière peut trèspeu de chose dans ce que vous demandez, mais vous, vous pouvez bien davantage.
— De quelle manière? » dirent- ils.
Et Ammon répliqua ; « Vous avez enlevé la vache d'une pauvre veuve ; restituez-la, et Dieu en sera tellement satisfait, qu'il rendra la santé à votre enfant. »
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Ils s'en allèrent pleins de honte, de repentir et d'espoir, et réparèrent leur injustice : leur fils fut aussitôt guéri.
Une autre fois , deux liommcs l'avaient assuré qu'ils lui rendraient volontiers service pour l'amour de Dieu.
'( Cela nie fait plaisir, dit Ammon, pour les éprouver, et je veux vous en donner l'occasion. On nous a fait présent, dans votre village, d'un grand tonneau neuf, qui me serait fort utile pour conserver l'eau potable, nécessaire à nos hôtes; je vous prie de le transporter ici. »
Ils le promirent et s'en allèrent. Mais l'un d'eux se repentit de sa promesse et dit à l'autre :
« Je me garderai bien de transporter ce tonneau sur la montagne ; cela tuerait mon chameau. »
Le second, quoiqu'il n'eût qu'un ânon, tint parole, non sans se donner, lui et sa béte de somme, beaucoup de peine, et sans faire beaucoup d'efforts. Lorsque Ammon le vil arriver avec sa charge, il alla le recevoir d'une manière affable, et lui dit :
« Voyez ! il n'a rien servi à votre compagnon d'épargner son chameau outre mesure ; car les hyènes l'ont déchiré. »
Lorsque le lendemain cet homme revint à son village, il trouva en effet son compagnon qui s'arrachait les cheveux,' parce que les bêtes sauvages avaient dévoré son chameau pendant la nuit.
Un jour, Antoine envoya saluer amicalement Ammon, et le prier de lui faire visite. Treize jours de marche les séparaient l'un de l'autre; cependant Ammon n'hésita point, se prépara au départ avec Théodore, son disciple chéri, et s'en vint du mont Nitria au mont Colzim. Ils arrivèrent heureusement jusqu'à un bras du Nil, appelé le Lycus, et tâchèrent de découvrir une nacelle, pour se faire transporter à l'autre bord. Mais comme ils étaient là dans une contrée entièrement inhabitée , ils ne purent se mettre en rapport avec personne, ni conséquemment trouver de nacelle ; force leur fut donc de
passer le Heuve à la nage. Tandis que les deux frères se préparaient à ce passage, Ammon refusa de se déshabiller ; il se sentit doucement emporté par une force surnaturelle, et amené sur le fleuve, dont les eaux le supportèrent, comme elles avaient supporté son Seigneur et Maître. Antoine le reçut avec la plus grande joie :
«Votre séjour au milieu de nous ne sera plus long, mon' frère, dit Ammon; c'est pourquoi j'avais un désir extrême de parler une fois avec vous des choses de l'éternité. »
Ils restèrent longtemps ensemble et ranimèrent leurs âmes à la lumière qui rayonnait de l'une sur l'autre. Ils se séparèrent alors, et lorsque bientôt après Ammon mourut sur le mont Nitria, Antoine vit son ame glorifiée s'élever vers la céleste patrie, comme « l'aurore naissante (I) » d'un beau jour.
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