‹ Les pères du désertChapitre 13 sur 41 · VI.*— SAINT PACOME · texte numérisé non relu

VI.*— SAINT PACOME

Influence de la jeunesse chrétienne sur la jeunesse païenne. Pacôme soldat, son baptême, résolution qu"il prend; Il se rend auprès du vieillard Palémon, et se fait aux exercices de la vie spirituelle. Un ermite orgueilleux. Pacôme fonde le couvent et l'Ordre de Tabenne, et leur donne des règles. Vie des moines. Vie des religieuses. Frère Zacliéé. Pacôme écoule les paroles d'un enfant. Frère Silvain. Macarius d'Alexandrie et 3lacarius d'Egypte. Frère Tittée. Pacôme dompte des crocodiles; il est calomnié ; il meurt de la peste.

« Seigneur , que voulez-vous que je fasse?» AcT., Vl,9.

Si l'on peut appeler Antoine le créateur de la vie monastique, on peut en regarder conime le législateur, Pacôme, son contemporam, mais plus jeune que lui. Il donna des lois et des règles fixes aux réunions d'anachorètes, qui vivaient, les uns en ermites, les autres en communauté dans les laures, et se maintenaient tous, non par quelque organisation ou constitution, mais uniquement par le génie vigoureux de leurs fondateurs Antoine, Hilaripn et Ammon. Le but de Pacôme était de cimenter l'union de ces religieux, d'une manière solide et durable ; il fut le vrai fondateur des ordres religieux, dont ses trois prédécesseurs avaient été les précurseurs et les modèles.

Pacôme descendait d'une famille païenne de la Thébaïde, et fut soigneusement instruit dans les connaissances de son

pays et de son temps. Dès sa plus tendre enfance, il se distingua par l'innocence de son cœur et la pureté de ses mœurs.

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au milieu du paganisme corrompu qui l'entourait. On rapporte que, bien jeune encore, ses parents le conduisirent dans un temple païen, au moment oii l'on y rendait des oracles, et que ceux-ci se turent en présence de Tenfant ; l'on ajoute que le prêtre des idoles déclara aux parents étonnés, que ce silence était uniquement causé par un petit ennemi des dieux, qui n'était autre que leur fils.

A l'époque où Constantin faisait la guerre à son compétiteur Maxence, il fit recruter et incorporer dans son armée, les jeunes gens les plus vigoureux des provinces de l'empire qui lui étaient soumises. Pacôme, qui alors avait h peine vingt ans, fut compris dans cette levée. Beaucoup de jeunes gens tels que lui, furent enlevés à leurs familles, dans la Thébaïde, embarqués sur le Nil, et dirigés d'abord sur Alexandrie, puis vers une destination plus éloignée. Non-seulement, ils étaient fort découragés et quittaient leur patrie à regret, mais encore les soldats préposés à leur, garde, les soignaient mal et les traitaient rudement. Un jour le vaisseau jeta l'ancre devant une ville considérable ; aussitôt un grand nombre d'habitants se rendirent aux bords du Nil , et apportèrent aux jeunes recrues de la nourriture et de la boisson, et toute espèce de soulagement ; ils les consolèrent, les exhortèrent à avoir du courage et de l'espérance; ils se montrèrent, en un mot, tellement charitables envers ces jeunes gens inconnus et abandonnés, que ceux-ci, et Pacôme surtout, en furent très-émus. Il s'informa qui pouvaient être ces hommes compatissants et bienfaisants, et il apprit que c'étaient des chrétiens, c'est-à-dire des hommes qui croyaienten Jésus-Christ, fils unique de Dieu, qui tâchaient de faire du bien à tout le monde, mais surtout aux malheureux, aux abandonnés, aux délaissés, et qui espéraient être récompensés de leurs actions, non sur la terre, mais dans le ciel. Cette foi des chrétiens toucha profondément Pacôme ; il se retira le cœur éclairé et embrasé de l'amour divin, et levant les veux et les mains au ciel, il fit cette prière:

« Dieu tout-puissant, qui avez créé le ciel et la terre, si vous me tirez de raflliclion dans laquelle je me trouve, et si vous me donnez la vraie connaissance de la voie dans laquelle je peux vous servir de la manière la plus parfaite, je me consacrerai uniquement à votre service tous les jours de ma vie. Ecoutez ma prière, et faites-moi connaître ce que je dois faire. »

Le vaisseau poursuivit sa route et conduisit les jeunes gens à leur destination. Pacôme n'oublia pas qu'il s'était voué au service de Dieu, quoiqu'il rencontrât mille séductions, et il rejeta avec dédain les joies auxquelles se livraient ses compagnons païens.

Constantin triompha bientôt de Maxence, et les soldats furent libérés. Pacôme revint avec joie dans sa patrie, en 313, pour s'engager dans une autre milice, dans la milice des catéchumènes, auxquels on enseignait la foi des chrétiens. Le cœur enflammé de Pacôme en fit un disciple tellement zélé de la sainte foi, qu'il reçut bientôt le saint sacrement du baptême. La nuit suivante, il songea que la rosée du ciel tombait dans sa main droite et se changeait en miel, et une voix lui dit : « Pacôme, Jésus-Christ notre Seigneur vous fait de grandes grâces. » Embrasé d'amour, il ne pouvait trouver la paix, qu'en se donnant sans restriction à ce Seigneur plein de miséricorde et d'amour. Tandis qu'il délibérait sur le meilleur moyen d'exécuter ce projet,, il entendit parler du vieillard Palémon, anachorète qui, mort au monde, menait, dans une solitude de la Thébaïde, une vie uniquement consacrée au Ciel : Pacôme se sentit intimement éclairé, . comme par un rayon de soleil. Il se dit à lui-même : « Voilà où Dieu veut que je sois ! » Et il se mit en route vers la solitude de Palémon. Il frappa humblement à la porte de la pauvre hutte, et pria Palémon de le laisser entrer. Le vieil anachorète n'ouvrit la porte qu'à moitié, regarda le jeune homme d'une manière grave et austère, et lui dit : « Que

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voulez-vous? que cherchez-vous? » Pacôme répondit d'un ton assuré : « Le Seigneur notre Dieu m'envoie ici ; je vous cherche, car je veux apprendre de vous comment on devient ermite. » Mais Palémon lui dit, avec un regard toujours austère : « Il en est déjà beaucoup qui m'ont dit cela, et qui se sont bientôt dégoûtés de leur entreprise. La vie érémitique est certainement une chose agréable à Dieu, mais aussi une chose dure et difficile , dont on se fatigue aisément.

— L'un n'est pas l'autre, reprit modestement Pacôme ; essayez-moi , vous reconnaîtrez insensiblement ma bonne volonté et mes forces.

— Préparez-vous d'abord h la vie spirituelle, dans une laure, répondit Palémon, voulant toujours l'éconduire; là, vous serez mieux aidé par vos rapports continuels avec les autres, et plus encouragé par leur exemple ; vous y trouverez aussi du soulagement , si la vie de pénitent semble trop difficile. On ne peut mener ici qu'une existence extrêmement sévère, car toute aide et tout appui humains font défaut. Un peu de pain et des racines sauvages, avec du sel, soutiennent seuls mon existence, et je passe la moitié de mes nuits, et quelquefois des nuits entières, à prier et à méditer les saintes Ecritures. Dans le jour, je ne suis pas un instant inoccupé, et même lorsque je chante ou récite des psaumes, je faisde la rapatelle pour des habits de pénitence, afin de donner le produit de ce travail aux étrangers ou à ceux qui sont dans le besoin. »

Le jeune homme tressaillit, à la proposition de sacrifier de celle manière toute une longue vie; cependant, la grâce vainquit la résistance de la nature, et il répondit résolument ;

« Je crois et j'ai la confiance que notre Seigneur Jésus- Christ me donnera la force et la patience de persévérer, par amour pour lui, dans cette manière de vivre, pendant tout le temps de mon existence, et je compte sur le secours de vos prières, mon père. »

Le saint vieillard vit dans cette foi en l'aide de Dieu, et dans cette grande promptitude à se sacrifier, un signe certain que le jeune homme était entraîné vers la vie ascétique par une impression surnaturelle, et non par l'orgueil ou la curiosité. 11 l'appela le bien-venu, l'accueillit auprès de lui, et lui donna la melotte, ou scapulaire de peau de mouton ou de chèvre, que les anachorètes portaient généralement tous, pour montrer extérieurement à quel état ils s'étaient voués.

Ce fut à peu près à cette époque qu'Eusèbe écrivit ce qui suit dans sa Démonstration èvangélique : .

« Il y a, dans l'Eglise de Jésus-Christ, deux manières de vivre, conformes, l'une et l'autre, à la grâce, mais dont l'une cependant est surnaturelle et dépasse celle du commun des hommes. Elle n'admet ni mariage, m procuration, ni propriété, ni industrie, et, contrairement à ce que les hommes font généralement, ceux qui l'embrassent, se consacrent exclusivement à Dieu, entraînés par un amour immense du ciel ; ils sont comme morts à la vie périssable, et s'ils vivent encore sur la terre, ce n'est que par leur corps ; leur ame et tout ce qu'elle désire sont déjà montés au ciel. Ils envisagent comme des immortels les rapports des habitants de la terre, et se consacrent au Dieu éternel pour toute l'humanité, non par des taureaux égorgés, ou par des oblations de breuvages ou de parfums , mais par les pures doctrines de la vraie sainteté, par les dispositions d'une ame sans tache, par des actes de vertu, au moyen desquels ils apaisent Dieu, et pratiquent pour eux et pour leurs frères, les saints exercices de la religion. »

Telle était la haute idée que l'ancienne Eglise se formait de ses ascètes! Son appréciation de l'ascétisme répondait à son amour pour le divin Sauveur; c'est-à-dire, qu'elle considérait les ascètes comme puisant, dans l'amour qui les portait à s'unir à son sacrifice, une grâce et une puissance surnaturelles ; ils acquéraient ainsi la force nécessaire pour expier,

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à la place de ceux qui n'expient pas, el devenaient par là, une expiation permanente pour leurs frères. L'amour inoui, ineffable qui fait qu'on renonce à soi-même est lé résultat de l'incarnation du Fils de Dieu. Et depuis qu'il s'est fait homme pour se soumettre à ce renoncement dans la plus haute perfection, cette abnégation est restée le partage des' hommes dont les pensées sont dans le ciel ; car, le divin Sauveur nous a non-seulement montré les vertus agréables à Dieu, mais il nous a en même temps donné la force et les grâces de les pratiquer. Eusèbe n'avait pas une ame remplie d'élan, une ame ravie de l'amour de Dieu , comme Antome, Athanase et Augustin, dont chaque respiration était une hymne et chaque battement de cœur un soupir d'amour. Il ne brillait pas dans l'Eglise de Dieu par son amour, mais par sa science; et cependant son intelligence, quelque froide qu'elle fût, avait compris toute la profondeur de l'amour surnaturel qui consumait les ascètes, et se réchauffait aux saintes flammes de l'amour des souffrances que Jésus-Christ avait allumées sur la terre.

Pacôme vivait donc dans la même austérité que le saint vieillard ; il avait les mômes occupations, et se livrait aux mêmes exercices spirituels et aux mêmes travaux que lui. Prier la nuit était pour Pacôme une chose très-dure, parce qu'il n'était pas habitué aux veilles; aussi, le sommeil le vainquait-il souvent. Alors, Palémon allait avec lui devant la hutte, et lui ordonnait de remplir un sac de sable, et de porter et reporter cette lourde charge jusqu'à ce qu'il fût de nouveau complètement éveillé. Palémon l'astreignait toujours à prier avec la plus grande attention, et à ne se laisser distraire ni par le travail des mains, ni par quelques pensées que ce fût. « Soyez vigilant et zélé, mon cher Pacôme! avait-il coutume de dire. Si vous vous laissez entraîner par. le sommeil et l'inaction, votre méchant ennemi en profitera, afin de vous inspirer le dégoût pour vos saintes résolutions, et alors toutes

VOS peines et tous vos travaux deviendraient inutiles! » Le pieux jeune homme recevait avec la plus grande obéissance tous les avis, tous les enseignements, tous les exercices du saint vieillard ; il faisait chaque jour de tels progrès dans cette vie agréable h Dieu, que Palémon, plein de joie, ne cessait de louer et d'exalter le Seigneur de lui avoir donné un tel disciple ; Pacôme en faisait autant, pour avoir trouvé un père spirituel, qui menait une vie aussi sainte.

Le jour de Pâques, Palémon dit : « C'est aujourd'hui une fête universelle dans toute la chrétienté ; allez donc, mon cher Pacôme, et préparez-nous un festin pour célébrer ce beau jour. » Le jeune homme exécuta cet ordre ; le repas de fête, qu'il prépara, consistait, comme le repas des jours ordinaires, en herbes sauvages, qu'il assaisonnait parfois d'un peu de sel, et que ce jour-là il releva par un peu d'huile. Il revint ensuite auprès de Palémon et dit ; « Mon père, j'ai fait ce que vous avez ordonné. » Lorsque après avoir fait sa prière , Palémon jeta ses regards sur les mets préparés, et aperçut que l'huile était mêlée de menu sel, il se mit à pleurer amèrement, et s'écria en versant des torrents de larmes ; « La soif de mon Seigneur et Sauveur sur la croix a été étanchée avec du fiel et du vinaigre, et moi, je prendrais une nourriture exquise? Ah ! je ne le puis pas. » Pacôme le pria en pleurant d'en goûter au moins quelque peu; n'était-ce pas le plus grand jour de fêle? Ce fut en vain ; le vieillard'inconsolable continuait à gémir. Pacôme apporta alors, comme de coutume, du sel et du pain ; Palémon redevint gai et mangea fort satisfait avec son disciple chéri.

Un jour, un anachorète étranger se présenta h Palémon et lui demanda l'hospitalité, qui lui fut accordée de grand coeur. Pacôme avait allumé du feu, parce qu'il devait cuire du pain ; il s'assit avec Palémon et l'ermite étranger. Celui-ci commença à parler de la foi et dit soudainement : « Si l'un de vous a la vraie foi, qu'il se place sur ces charbons ardents et dise

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lentement un Palcr. » A cette téméraire interpellation, Palémon reconnut que le l)on frère devait être tourmenté par l'orgueil, et il répondit : «Mon père, ne permettez plus que de telles paroles s'échappent de vos lèvres! Un mauvais esprit vous les inspire ! c'est le même esprit qui engagea notre Seigneur à se jeter du pinacle du temple. Si Dieu vous donne l'ordre de marcher sur des charbons ardents, accomplissez-le par obéissance et non par orgueil, de votre propre volonté. » Au lieu de recevoir avec reconnaissance cet avis de Palémon, l'ermite se leva et se mit, en effet, sur les charbons. Soit permission particulière de Dieu, soit illusion du mauvais esprit, il resta sain et sauf, et sa sainteté illusoire le rendit tellement orgueilleux qu'il regarda avec mépris Palémon et Pacôme, et les quitta bientôt. Mais sa fin fut malheureuse. L'orgueil lui enleva la vraie confiance en Dieu et la vigilance contre les tentations. Il tomba de plus en plus bas, et l'aveuglement de son cœur devint si grand, qu'il obscurcit de plus en plus son intelligence, jusqu'à ce qu'il mourût misérablement dans un état de folie.

Cet événement fut pour Pacôme un salutaire avertissement de veiller toujours soigneusement sur lui-même, afin de ne pas seulement remplir extérieurement lès préceptes, mais encore de les graver dans son cœur comme de saints commandements et de les accomplir de toutes les forces de son ame. Nuit et jour, il lisait les saintes Ecritures ; il les apprenait par cœur, il en faisait l'objet de ses méditations, et s'appliquait en même temps à imprimer dans sa mémoire et à mettre en pratique les préceptes de patience, d'humilité et d'amour de Dieu et du prochain, qu'il y rencontrait. Palémon l'admirait intérieurement , parce qu'il pratiquait chaque acte de renancement à lui-même et de mortification d'une manière si céleste, que son ame devenait toujours plus sereine et plus pure. Pacôme aimait du fond du cœur sa dure et fatigante vie d'anachorète, dans laquelle il n'avait rien à

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Irouvor qui ne l'ut essentiellement contraire h la nature sensuelle ; il l'aimait, parce qu'ainsi il vivait, en partie, des saintes souffrances de son Seigneur. On rencontre, dans certains endroits des déserts, des buissons peu élevés, garnis d'épmcs longues, pointues comme des épingles, et tellement dures qu'elles percent comme des lances. A Jérusalem, on appelle celte épine spina sancta, parce qu'elle a servi à tresser la sainte couronne d'épines. Non loin de la hutte de Palémon, le désert produisait de pareils buissons, et Pacôme y rassemblait les branches pour entretenir le feu. Quand ses pieds et ses mains étaient douloureusement déchirés par ces terribles épines, il pensait aux clous qui percèrent, sur la croix, les mains et les pieds délicats du doux Sauveur, et aussitôt il ne sentait plus de douleur. Pacôme passa ainsi plusieurs années d'épreuves auprès de Palémon.

En descendant le Nil, on trouve sur la rive gauche du fleuve, à une journée de marche de Thèbes, un beau temple d'Aphrodite que la reine Cléopatre a fait bâtir dans le désert, derrière le village de Denderah , l'antique Tentyris. Il existait donc depuis 400 ans, lorsque Pacôme vint dans ce pays, et après quinze cents ans, il est encore comme au temps que Pacôme le vit, seulement il a changé de destination : c'est aujourd'hui une hôtellerie pour ceux qui voyagent dans cette contrée (1 ).

En Orient, on appelle ces bâtiments des khans ; ils olfrent aux voyageurs des toits pour eux et pour leurs ânes, leurs chevaux ou leurs chameaux, mais souvent ils n'y trouvent que

(1 j C'est clans les luinesde (e temple qu'on a trouvé le zodiaque de Denderah, qui est aujourd'hui au musée de Paris. Au plafond du portique extérieur (lu même temple, on peut encore distinguer un autre zodiaque , quoiqu'il soit un peu noirci. 11 commence au signe de l'Ecrevisse, sur laquelle plane un globe lumineux, qui se répand en une gerbe de rayons, indiquant le solstice d'été. Suivant les autres signes, tels que nous les connaissons, mêlés d'étoiles et de Ligures symboliques ; seulement, le signe de la Vierge est remplacé par un serpenl.

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ce qu ils y apportent. Vingt-quatre colonnes majestueuses et gigantesques, rangées sur quatre lignes, forment d'immenses portiques; de la menue paille couvre aujourd'hui, jusqu'aux portes extérieures, le sol de ces portiques à un pied de hau- • teur, et en a fait des espèces de gîtes pour les hommes et les animaux ; cà et là gisent des pierres et des cendres noires, restes de petits foyers, et se montrent des abreuvoirs pour désaltérer les animaux. Cette destination commune forme un contraste frappant avec les lignes architectoniques, sévères et sublimes de l'antique art égyptien ; mais il n'en est cependant pas de plus frappant que celui qui existe entre la sévérité excessive de cette architecture elle-même et le style inculte, extravagant et grotesque de ses ornements peints et sculptés. Le génie des anciens égyptiens, sans doute comme celui du plus grand nombre de peuples, brilla de l'éclat le plus pur dans ses œuvres d'architecture ; la raison en est que les sens y laissent moins d'empreintes que dans les autres arts. Le village de Denderah est sis à l'ombre de dattiers, entre des champs cultivés. A peu de distance, la culture se change en prairies pour les moutons et les chèvres, et, insensiblement, ces prairies font place à des flots de sable jaune, au milieu desquels s'élève le temple d'Hathor, la Vénus égyptienne. Derrière ce temple, se déroulent, jusqu'au cœur de l'Afrique, les immenses déserts de la Lybie.

Il y avait, dans cette contrée, un village en ruine et totalement abandonné. On ignore s'il avait été habité par des chrétiens qui en furent chassés ou s'il avait été détruit et dépeuplé antérieurement parles guerres des Romains, ou plus anciennement encore par celles d'autres peuples : il s'appelait Tabenne. Pacôme s'y arrêta un jour, après avoir cherché une profonde solitude, et s'y mit en prière. Il entendit alors une voix d'en haut, qui lui dit : «Pacôme, voici le lieu où vous me servirez, vous et beaucoup d'autres. Regardez ! » Et un ange lui montra une table, sur laquelle étaient les instructions

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que Pacôme doniiii. plus tard, comme règle à ses moines. Il vola aussitôt vers Palémon et soumit tout à son jugement. Le vieillard crut volontiers qu'une haute vocation était réservée à Pacôme; il alla avec lui àTabenne, l'aida à construire une cellule, et retourna dans son ancienne hutte. Il y fut bientôt accablé d'une douloureuse et longue maladie, causée par ses jeûnes. Quelques frères se rendirent auprès de lui, et, pensant le bien soigner, lui apportèrent une nourriture meilleure et plus substantielle. Mais ses douleurs devenant plus vives, il pria ses frères de lui laisser prendre son ancien régime. « Je dois trouver, leur dit-il, tout mon repos et toute ma joie dans Dieu notre Seigneur et dans la mortification. Car j emploierai ainsi jusqu'à la fin les armes spirituelles, que j'ai voulu prendre pour l'amour de Jésus-Christ. » 11 se laissa ainsi consumer par la maladie et mourut saintement dans les bras de son cher Pacôme, qui ensevelit le vénérable vieillard, au chant des psaumes.

Pacôme n'avait vu aucun de ses parents depuis qu'il était devenu chrétien et ermite. Sa joie fut grande, lorsqu'un jour, Jean, son frère aîné, vint lui rendre visite, dans le désert de Tabenne, avec le projet de vivre comme lui en ermite. Dans ces heureux temps du christianisme au berceau, les fidèles se distinguaient tellement par leurs vertus, que le genre de vie qu'ils embrassaient ordinairement après leur conversion , devait faire une profonde impression sur ceux des païens qui avaient conservé quelques sentiments vertueux. Pacôme avait subi l'intluence des chrétiens qui lui avaient témoigné leur amour du prochain, et il l'exerça surtout sur Jean, lorsque celui-ci entendit parler de la vie ascétique que son frère, entraîné par l'amour de Dieu, menait dans le désert et qui lui méritait de si grandes bénédictions. Quelle était donc la foi qui rendait capable de pareils sacrifices? Jean apprit à connaître cette foi, se fit baptiser et devint anachorète. Les deux frères réunirent leurs efforts pour acquérir le royaume descieux, et chacun

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tâchait de surpasser son compagnon en humilité, en patience et en renoncement à soi-même. La mortification que Pacôme exerçait, était aussi grande pour le corps que pour l'ame. Pendant quinze ans, il ne se coucha jamais pour dormir, malgré ses jeûnes rigoureux, ses veilles et ses travaux ; il prenait son repos assis au milieu de sa cellule, par conséquent sans s'appuyer contre les parois. Il souffrit immensément de cette absence de sommeil, jusqu'à ce que la nature vaincue, ne troubla plus le repos que son esprit prenait en Dieu. Il priait des heures entières, immobile, les bras étendus, comme si son corps eût été attaché à la croix ; il rendit son cœur tellement pur, en l'élevant constamment vers Dieu, et en méditant sur l'éternelle beauté, qu'il ne pouvait apercevoir, sans un regret amère. un atome d'imperfection sur le miroir sans tache de son ame. A ces luttes gigantesques, on devinera quelles tentations l'antique ennemi de la perfection^ de l'homme prépara à Pacôme et quels filets il lui tendit.

Une voix d en haut lui apprit que le temps approchait où il rassemblerait beaucoup d'ermites autour de lui et leur donnerait une règle spirituelle pour vivre en commun. Quoiqu il eût été seul à Tabenne avec son frère Jean, il fut attentif à la voix de Dieu, comme le jeune Samuel dans le teniple, et il commença à construire successivement des cellules. Jean, qui aimait beaucoup l'isolement de la vie érémitique, blâma, avec quelque vivacité, cette prétendue faute, et son reproche fit beaucoup de peine à Pacôme; cependant, il se garda de répondre; affable et silencieux, il continua à montrer la plus grande douceur. La nuit suivante, il conçut un indicible regret de ce mouvement involontaire de susceptibilité. Un homme ordinaire eût, en pareil cas, pris son silence pour un acte de vertu ; mais le saint homme regarda cette révolte intérieure comme un péché. Pacôme sortit, se jeta dans la poussière, et dit, en gémissant : o Malheur à moi! je suis toujours les

inspirations de la chair et non celles de l'esprit! je bouillonne d'impatience quand je crois avoir raison. Ce n'est pas ainsi que vous avez agi, ô Jésus, doux et humble de cœur, et cependant si vous ne retrouvez pas une partie de vos dons en moi, je ne suis point votre fidèle serviteur ; si, au contraire, l'esprit malin rencontre en moi une partie de ses œuvres, je suis soumis à son esclavage, parce qu'il est écrit : « Quiconque est vaincu, est esclave de celui qui l'a vaincu (1). » Comment oserais-je enseigner la vie spirituelle aux autres, quand moimême je ne puis garder vos saints commandements, d'une manière irréprochable 1 0 Seigneur, ô Seigneur! éclairez mon cœur des rayons de votre grâce.» Des scrupules aussi délicats pourraient difficilement se trouver chez un homme qui n'a point pulvérisé et annihilé la nature humaine par les saintes pratiques de l'ascétisme.

Jean mourut peu après, et Dieu consola Pacôme en permettant qu'un vieux solitaire, nommé Apollon, vijit souvent le visiter et l'encourager dans ses luttes contre les illusions desatan. Un jour, Pacôme se plaignit à Apollon des tortures de ce combat qui recommençait tous les jours et se renouvelait constamment sous des formes diverses. Apollon répondit en souriant : « L'esprit malin a deux motifs de nous livrer ce combat à outrance. D'abord, il ne vous a point encore vaincu; ensuite, il espère avoir beau jeu des autres, s'il parvient à triompher de vous. Luttez donc avec courage, Pacôme ; vous nous éclairez tous par la grâce de Dieu ; c'est pourquoi, votre chute entraînerait celle d'une multitude d'autres. » Pacôme continua, avec cette sainte simplicité que Dieu seul voit, la mortification rigoureuse de son corps et de son imagination, mortification qu'il regardait comme le moyen de combattre plus facilement les exigences efféminées des sens et les inspiration^ dédaigneuses de la fierté. Lorsque, pour la troisième

(1) IIPetr., Il, 19.

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fois, il se sentit apjjelé à former une association d'ermites et à leur donner une règle qui les réunît dans une vie commune, Pacôme n'hésita pas davantage et retint auprès de lui tous ceux qui voulurent apprendre de lui le chemin du salut et se soumettre à sa règle.

' Le couvent de Tabenne commença vers 325, quand Pacôme était âgé d'environ trente-trois ans : il en fut le premier frère ou abbé, comme nous disons en français d'après le mot 2;rec. Plus tard, il fonda huit autres couvents d'hommes auxquels on donnait le nom de Tabennasiotes, et même un couvent de femmes. Pour établir ce dernier, il se servit de sa sœur, qui, elle aussi, avait embrassé la foi chrétienne, et était venue visiter son frère, peu après qu'il eût commencé le couvent de Tabenne. Mais comme il s'était fait une loi de ne jamais adresser la parole à une personne du sexe, il n'en excepta pas sa propre sœur et ne voulut point s'accorder cette consolation. Il lui fit donner, par le frère portier, qui avait la charge de recevoir tous les hôtes, le conseil de se consacrer tout entière au service de Dieu et de réunir, autour d'elle dans le iriême but, des veuves et des jeunes filles. Il lui fit connaître de plusque, si telle était son intention, il ordonnerait aux frères de lui bâtir un couvent sur l'autre bord du Nil, et qu'il donnerait un règlement de vie à ses nouvelles sœurs. La jeune fille se sentit le cœur enflammé et illuminé des rayons de l'Esprit- Saint; elle se donna au divin époux des âmes, et déjà, en 328, elle vivait avec quelques sœurs spirituelles dans le couvent deMen, où elle leur montrait le chemin du salut, tant par ses actions que par ses paroles. Pacôme chargea Pierre de Tabenne, moine vénérable par son âge et ses vertus, de se rendre, à certains jours, au nouveau couvent, d'expliquer les saintes Ecritures aux religieuses et de les encourager à mener une vie pieuse et à suivre ponctuellement leur règle, en pratiquant la pauvreté, la chasteté et l'obéissance. Les religieuses ne pouvaient voir les membres de leur famille, de l'autre sexe,

sans la permission de la supérieure, et seulement en présence de quelques consœurs âgées; elles ne pouvaient accepter aucun don de leurs parents. Lorsqu'il s'agissait de l'entretien des bâtiments ou d'autres choses semblables, qui dépassaient les forces des femmes, Pacôme envoyait de Tabenne les frères les plus vénérables, les plus silencieux et les plus actifs.* Us exécutaient les travaux et revenaient à Tabenne pour chaque repas, sans accepter une goutte d'eau à Men. Jamais un homme ne franchissait le seuil du couvent, si ce n'est le prêtre, qui, avec son diacre, y venait chaque dimanche offrir le saint sacrifice de la messe. Les religieuses avaient les mêmes occupations que les moines : elles récitaient en commun, à des heures déterminées du jour et de la nuit, un certain nombre de psaumes et d'hymnes ; elles priaient chacune isolément et méditaient les mystères de la foi, ainsi que les paroles et les doctrines des saintes Ecritures, tout en se livrant à leurs travaux. Ceux-ci consistaient, tantôt en des occupations manuelles, auxquelles elles se livraient en particulier, tantôt en des occupations communes, telles que les soins de la cuisine, de la boulangerie, de la buanderie, du jardin, etc. Elles filaient le fil dont elles tissaient leurs vêtements ; quand la quantité d'étoffe dépassait les besoins de la communauté, elles en faisaient des habillements qu'elles distribuaient aux pauvres. Dès qu'une religieuse était morte, ses sœurs revêtaient son corps du costume de Tordre; elles le déposaient dans la bière, qu'elles portaient procession nellement au bord du Nil, en chantant des psaumes et en tenant à la main des branches de palmiers. Des moines de Tabenne venaient, en même temps, de l'autre bord du Nil, chantant aussi des psaumes, mais tenant en main des branches d'olivier ; ils emportaient le corps et l'ensevelissaient, avec grande allégresse, dans le lieu de leur sépulture. Pour cette ame, en effet, le combat de cette vie pauvre , et cependant si riche en sacrifices, était terminé et elle reposait, dégagée des

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tribulations de la terre, sous les palmes de la victoire et l'olivier de la paix.

Pacôme recevait avec une sainte et humble charité, tous ceux qui avaient le désir de s'immoler à Dieu, par une vie de pénitence et d'abnégation. Il raflérmissait de toutes les manières la résolution qu'ils avaient ainsi prise ; il leur répétait sans cesse « qu'un moine doit renoncer d'abord au monde, puisa ses parents et à ses amis, et finalement à lui-même, afin qu'affranchi de toute charge inutile, il puisse librement porter la croix, à l'imitation de Jésus-Christ. » Dans les premiers temps (le la fondation du couvent. i1 était seul le serviteur de tous les moines : il préparait la table, il apportait les aliments, il arrosait et plantait les légumes ; il remplissait les pénibles fonctions de portier et la difficile charge d'infirmier. Pacôme n'en persévérait pas moins dans ses jeûnes et ses veilles ; il procurait, en outre, tous les enseignements spirituels dont les frères avaient besoin, et leur donnait l'exemple d'une piété vivifiée par le feu de l'amour divin. Les moines de ïabenne ne tardèrent pas à se compter par centames. Tous ceux qui avaient résolu d'entrer dans le couvent, devaient spécialement passer trois ans à faire des ouvrages manuels et à s'occuper des menus détails de la maison ; après ce délai seulement, il était admis aux exercices spirituels et au champ de bataille proprement dit. Quiconque n'était point libre, quiconque était mineur ou avait contracté dans le monde des engagements indissolubles, ne pouvait être admis. On ne recevait ni argent ni don de ceux qui entraient, parce que cela eût pu inspirer de l'orgueil aux frères riches, et une fausse honte aux frères pauvres. Servir les étrangers était la première pratique d'humilité qui leur était imposée. S'ils ne savaient pas lire, ils devaient l'apprendre, et, comme novices, s'appliquer à réciter par cœur les psaumes et tout le nouveau Testament. C'était un excellent exercice pour s'imprimer les saintes Ecritures dans la mémoire et pourélever l'esprit vers

les choses célestes. Cette méthode était de plus indispensable, parce que la cherté des livres et le grand nombre des frères ne permettaient pas de donner à chacun de ceux-ci un exemplaire des saintes Ecritures, bien que quelques moines fussent constamment occupés à les transcrire. Une trompette appelait les frères aux offices qui avaient lieu en commun. Au son de cet instrument, les moines devaient instantanément quitter leur cellule; et telle était leur ponctualité, que jamais ils n'achevaient une lettre commencée. Cette ponctualité n "était, du reste, rien autre chose que la scrupuleuse obéissance sans laquelle nulle maison, et à plus forte raison nulle communauté, ne peutétre tenue en bon ordre. Les moines communiaient tous les samedis et tous les dimanches. Un prêtre d'une église, sise dans le voisinage, venait offrir le saint sacrifice de la messe dans le couvent; car, parmi les disciples de Pacôme, il n'y avait point de prêtre, et lui-même, était laïc, comme Antoine, Hilarion et Ammon. Il n'était point permis aux frères d'entrer dans les ordres, et lorsqu'un prêtre se faisait recevoir, il devait se soumettre à la règle, comme tous les autres, parce que Pacôme voulait interdire l'accès à toute inégalité et à toute ambition. A certaines heures, on disait en commun les prières prescrites, et chaque fois, on commençait par le chant des psaumes. Tout moine qui était en voyage ou se trouvait empêché par quelque occupation, à laquelle il se livrait par obéissance, devait s unir en esprit aux prières de ses frères. Du reste, les prières prescrites n'étaient pas si nombreuses qu'une piété ardente n'eût pu en désirer davantage, et qu'une vertu moins grande eût pu en être découragée. Le principal devoir des novices était de s'exercer à l'obéissance. Ils recevaient parfois des ordres dont ils ne comprenaient point le but et qui, en effet, n'en avaient point d'autre que de briser leur volonté. La servitude apparente devait leur donner la vraie liberté, parce qu'elle les délivrait du joug de leur propre volonté. Celui qui veut suivre

SAINT l'ACOME. 203

la volonté de Dieu, doit renoncer à la sienne propre, et il ne peut trouver cette voie hors de l'obéissance. Un novice demandait de l'ouvrage à Pacôme. Celui-ci planta son bâton à terre, et dit : « Arrosez ce bâton. » Le jeune homme obéit un jour, puis le lendemain, puis le surlendemain, et amsi de suite, pendant 365 jours. Quand la première année fut écoulée, il continua pendant une seconde, et dans la troisième, le bâton porta des feuilles et des fleurs.

Parmi tant d'hommes faits et de jeunes gens, il y avait nécessairement une variété extraordinaire d'aptitudes, de qualités, de forces, au physique comme au moral. Quelquesuns avaient déjà fait de grands progrès dans la mortification, lorsqu'ils se rendaient auprès de Pacôme, et atteignaient rapidement les échelons les plus élevés de la perfection ; d'autres avançaient plus lentement; d'autres, enfin, restaient stationnaires : ces derniers formaient toujours l'exception. Les moines furent partagés par classes et par chœurs, pour faciliter la surveillance et la direction ; chaque classe avait son préposé, qui dépendait lui-même de l'abbé résidant à Tabenne. Tous les autres couvents de l'ordre avaient un prieur, soumis à l'abbé de ïabenne, bien que le couvent de Pabau fût plus grand et plus considérable que celui de Tabenne lui-même. La division hiérarchique, qui fait pénétrer la docilité et la souplesse dans les masses, fut consacrée dès l'origine de la vie monacale. Les moines étaient rangés dans les diverses classes d'après leurs talerîts et leurs capacités respectifs; les religieux faibles devaient se livrer à des occupations faciles, et les religieux robustes, à des travaux difficiles, mais tous, sans exception, étaient astreints au travail. Il y avait une classe pour chaque espèce d'ouvrages manuels nécessaires dans le couvent ; c'est ainsi qu'il y avait une classe pour les cuisiniers, une autre pour les jardiniers, une autre pour les boulangers, et ainsi de suite. Les malades formaient une classe et les portiers une autre. Cette dernière ne renfermait que des hommes fort pru-

'20 i i.ES PÈRES DU DÉSERT.

dents et intulligents, parce qu'ils étaient chargés des rapports avec l'extérieur, et de l'instruction préparatoire de ceux qui désiraient être admis. Chaque classe habitait un bâtinnent spécial , divisé en cellules, et, dans chaque cellule, il y avait trois frères. Il n'y avait qu'une seule cuisine ; tous prenaient leurs repas en commun, dans le plus profond silence, et avec le capuchon tellement rabattu, que nul ne pouvait voir si son voisin mangeait peu ou beaucoup. L'abbé en agissait pour les repas comme pour la prière : il n'était pas troj) sévère pour les uns, et laissait libre cours au zèle des autres. La nourriture consistait ordinairement en fromage et en pain, en poisson salé, en laitues, en olives, en figues et autres fruits. On servait aussi journellement des légumes cuits, cependant, personne n'en usait d'ordinaire, si ce n'est les vieillards, les enfants et les malades": c'étaient aussi, en général, les seuls qui prissent part au repas du soir, qui, toutefois, devait être serval tous les jours pour donner aux moines l'occasion de se mortifier. Il arriva que Pacôme, accompagné de quelques moines, visita un couvent, où on leur offrit le repas du soir. Il remarqua que les religieux de ce couvent mangeaient de tous les mets. La règle n'était pas enfreinte, il est vrai, cependant, cette absence de mortification le peina tellement, que des larmes coulèrent de ses yeux. Les religieux furent profondément affectés de cette tristesse, mais ils le furent bien plus encore, lorsque, sur leur demande instante, il leur eût fait part du motif de sa douleur.

Combien plus encore Pacôme était-il attristé, lorsque la rède elle-même était transsiressée. Il était resté deux mois sans visiter le couvent de Pabau. Lorsqu'il s'y rendit, beaucoup de moines allèrent au-devant de lui, accompagnés de quelques enfants, que leurs parents avaient confiés au couvent, pour être pieusement élevés, de sorte que dès lors se manifestait déjà la haute et importante destination des couvents pour l'éducation de la jeunesse. Un de ces enfants dit à

SAINT PACOME. 205

Pacume : «Pensez donc, mon père, qu en votre absence, on ne nous a donnée manger ni légumes ni soupe. » Le saint lui répondit affectueusement : « Mon cher enfant, je prendrai soin qu à l'avenir cela n'arrive plus. » Pacôme entra dans le couvent, parcourut et inspecta toutes les classes, et se rendit en dernier lieu dans la cuisine. Il surprit le préposé de cette classe, occupé à tresser des nattes de joncs. " Mon frère, lui dit Pacôme, depuis quand navez-vous plus cuit de légumes?» Le frère avoua aussitôt qu'il y avait bien deux mois, mais il ajouta : «Comme aucun frère, pour ainsi dire, ne mangeait de légumes, j'ai cru pouvoir épargner ce temps et cette dépense, et tresser des nattes pour le plus grand profit du couvent.

— Combien de nattes avez-vous tressé? demanda Pacôme.

— Cinq cents.

— -Apportez-les ici. »

Lorsqu'elles furent mis en tas, Pacôme y fit mettre le feu, et, en présence de toutes les classes, il blâma h double faute du frère cuisinier :

« Vous avez manqué à l'obéissance, lui dit-il, car la règle prescrit certaines nourritures. Et vous avez doublement péché contre la charité, car les vieillards et les enfants ont été privés des aliments qui leur sont nécessaires, et vous avez enlevé aux autres frères l'occasion d'exercer la sainte mortification. »

Ni l'économie, ni l'activité, ni 1 augmentation des profits destinés aux pauvres ne disculpèrent, aux yeux du saint abbé, celui qui avait péché contre l'obéissance et contre la chanté. Un premier économe présidait au gouvernement intérieur du couvent ; il était aidé d'un autre économe, qui prenait soin que le produit du travail des moines servît d'abord à leurs besoins, puis à se procurer des matériaux, tels que du lin et du coton pour les tisserands, du parchemin pour les copistes, etc. Le restant était vendu au profit des pauvres, et le pro-

(luit de celte vente était quelquefois si considérable, que les nécessiteux de toute la contrée ne souffraient point de la disette, qui afflige si fréquemment l'Egypte. Et telle était l'activité des frères que, pour satisfaire à toutes ces nécessités, deux barques faisaient un service continuel sur le Nil , entre Tabenne et Alexandrie. Cette activité, si méritoire en ellemême, était de plus sanctifiée par la méditation continuelle des choses de Dieu, et par l'oraison mentale, ce souffle vital des hommes pieux qui, par elle, exhale la charité et aspire les grâces de Dieu.

Frère Zachée était un très-saint homme, qui avait passé de longues années dans la plus parfaite humilité et la plus rigoureuse mortification ; aussi, les rigueurs de ses pénitences l'avaient-elles, à la fin, accablé de graves maladies. On lui donna une cellule particulière, où il s'établit par obéissance ; du reste, il continua ses austérités, vivant de sel et de pain, dormant peu et se levant à minuit. Il assistait ponctuellement aux prières communes, ne se plaignait jamais, et faisait voir, par tous ses actes, quelles consolations donne I amour de Dieu, et combien les souffrances temporelles sont peu de chose pour celui dont lame est déjà dans l'éternité. Il va de soi que le frère Zachée se livrait au travail avec la plus grande ardeur, bien que la douleur et la faiblesse lui permissent à peine de se tenir debout. Il tressait des nattes de joncs (1), travail fort pénible aux mains et qui les blesse sou-

(I) Les nattes de joncs de toute qualilé sont une des premières nécessités dans les habitations (Je l'Oiient. On étend des nattes sur le sol d'argile ou (Je pierre, on dort sur des nattes, on en couvre même des rues entières, fort fréquentées, pour les garantir des ardeurs du soleil. En Espagne, oîi l'on a conservé tant d'usages orientaux, on attache des nattes à l'extérieur des fenêtres et on les arrose d'eau, afin d'entretenir la fi-aicheur et d'avoir de l'ombre dans les salles. On suspend aussi des nattes au-dessus des cours intérieures ipalide], dans les maisons de l'Andalousie. Ces divers usages expliquent comment la fabrication des nattes (espaiia) est une grande et importante branche d'industrie en Espagne.

SAINT PACOME. 207

vent jusqu'au sang. On lui représenta que ce travail était trop rude pour un homme déjà accablé par les maladies et la douleur, mais Zachée répondit qu'il n'entendait point s'occuper d'autres ouvrages, et qu'il serait encore beaucoup moins oisif. On lui montra ses mains ensanglantées par d'ell'rayantes blessures, mais il répliqua que les blessures de Celui qui mourut sur la croix avaient été bien plus profondes. Enlin, un frère le détermina à s'oindre les mains d un onguent, afin qu'il pût mieux travailler, Zachée suivit ce conseil, mais loin d'éprouver quelque soulagement, les blessures et la douleur grandirent tellement, qu'il pût à peine faire mouvoir encore ses mains. Pacôme visita le frère malade, et agit avec lui comme un homme parfaitement en droit d'agir avec un autre homme parfait ; il lui reprocha d'avoir manqué de confiance en Dieu, et d'avoir invoqué le secours des hommes. Zachée se confessa en même temps de cet oubli, pria le saint abbé d'implorer pour lui la miséricorde de Dieu, et pleura sa faute jusqu'à la fin de sa vie.

Le mercredi et le vendredi, chaque préposé assemblait sa classe et lui donnait une leçon ainsi que les instructions et les avis nécessaires. Le samedi, le supérieur du couvent prêchait une fois, et le dimanche, deux fois. Chaque classe avait sa petite bibliothèque qui fournissait des livres aux frères. Ils demandaient aux supérieurs des explications sur les passages qu'ils ne comprenaient point. Le silence était rigoureusement observé, et il n'était permis de parler qu à certaines heures. L'hospitalité était généralement exercée à 1 égard de tous ceux qui se présentaient. Ils étaient logés et nourris dans des chambres construites à l'entrée du couvent. Ils pouvaient, s'ils le voulaient, assister aux offices des moines, mais ils ne pouvaient ni manger ni habiter parmi eux, pas même s'ils étaient prêtres ou ermites. Quant aux femmes, elles avaient une habitation séparée, dans laquelle elles étaient logées avec la même hospitalité. Cette aimable vertu était un héritage que

les couvents d Orient ont soigneusement conservé jusqu'aujourd'hui, cl qu'ils exercent d une manière admirable envers tous les voyageurs. Pas un couvent n'est privé de ce bâtiment, qui sert d hospice aux pèlerins, et dont la porte s'ouvre sans distinction à quiconque y frappe. Dans l'île de Chypre, à Damas, à Jérusalem, à Bethléem, à Nazareth, à Kama , partout les bons religieux de Saint-François accueillent les voyageurs de toute nation , de toute religion, et de tout état, avec cet empressement et cette joie que le catholicisme sait inspirer; dans cet admirable couvent du mont Carmel, dans cette retraite la plus élevée et la plus magnifique de l'univers, les pieux pères carmes se font pauvres pour être prodigues envers leurs hôtes. Le couvent grec de Mar Saba, au milieu des rochers du désert sauvage qui borde la mer Morte, offre lui-même un toit hospitalier aux pèlerins. Celui qui a voyagé dans l'Orient peut seul apprécier tous les bienfaits de l'hospitalité exercée par les couvents. L'Esprit-Saint avait tellement rempli de ses grâces le premier ordre religieux qui ileurit dans la chrétienté, que les siècles postérieurs conservèrent intacte, dans ce qu elle avait d'essentiel, la règle que le grand abbé Pacôme donna aux religieux de Tabenne, car en elle se trouvaient cette force d'impulsion qui conduit à la vertu, et cette carrière dans laquelle on atteint la plus haute perfection.

Il arrivait cependant aussi que, parmi ceux qui se faisaient admettre au couvent, il s'en trouvait qui manquaient de bonne volonté ou de persévérance. Ils n'étaient point pénétrés de cet avis que donne le Sauveur, lorsqu'il dit que celui qui a mis la main à la charrue ne doit point regarder en arrière. Ils auraient volontiers voulu passer pour des hommes spirituels, en vivant de la vie des hommes sensuels. Ce n'était point encore l'usage alors de prononcer les trois vœux des conseils évangéliques, en entrant dans l'ordre, après avoir fait le noviciat. En général, la foi avait beaucoup trop d'élan, et les

SAINT PACOME. 209

araes étaient beaucoup trop fortement trempées, pour que ceux qui embrassaient la vie ascétique n'eussent pas le courage de rester fidèles à leur vocation. Celui qui désertait le cloître était aussitôt tlétri , car son retour dans le monde était au moins la marque d'une extrême faiblesse de caractère. Pacôme eut pendant quelque temps de grands déboires, au sujet de ces hommes qui ne voulaient point mener à bonne fin la lutte de l'esprit. Il se donna toutes les pemes imaginables pour leur apprendre de quelle manière ils devaient recourir à la prière pour vaincre les tentations et dissiper les illusions du démon ; il pria pour eux avec tout le zèle d'un père affectionné, d'un bon pasteur; mais en vain! sa constante sollicitude sur leur conduite leur devint tellement odieuse, et la violence de leurs passions tellement grande, qu'ils se rejetèrent dans le monde. Cependant, Tabenne, — tel qu'un jardin dont on a arraché les mauvaises herbes, — croissait et fleurissait plein de vie et de grandeur. Il y avait dès lors des hommes qui embrassaient la vie monastique, entraînés seulement par leur imagination et sans consulter leur cœur; comme ils n'allaient pas au fond de cette vie, au fond de l'amour uni à la volonté de Dieu, le chemin qui y conduit leur était rude et ils l'abandonnaient. Pacôme avait tellement été favorisé du don de sagesse, pour assouplir les âmes, que les prieurs de ses autres couvents venaient souvent à lui avec des moines qui se montraient rebelles, et toujours il parvenait à les adoucir.

Le prieur de Pabau vint un jour à Tabenne et fit des plaintes amères concernant un jeune moine qui voulait absolument devenir prêtre, et que lui, prieur, jugeait indigne de recevoir l'onction sacerdotale. A son grand étonnement , Pacôme lui dit : « Mon avis est que vous accédiez à la demande du frère. Le désir de devenir prêtre est bon en soi et peut conduire à une haute perfection une ame qui n'est pas tombée dans l'indolence. Peut-être ces saintes fonctions le

i'\i) LES PÈRES DU DÉSERT.

sanctifieronl-elles. » Le prieur suivit le conseil du saint abbé, et peu après le jeune moine se rendit à Tabenne, se jeta aux pieds de Pacôme, et lui dit en versant un torrent de larmes : « Grûces vous soient rendues, ô le béni du Seigneur, qui avez agi envers moi avec tant de douceur et de condescendance. La résistance opposée à mes désirs, les enflammait. Lorsque je sus qu ils s'accompliraient, je fis un retour sur moi-même, j'eus honte de mon imperfection, et je reconnus que le démon de l'orgueil m'avait tenté. Je resterai ce que je suis, c'est-àdire, un simple moine. Si vous ne m'aviez point montré autant de douceur, j'aurais manqué à ma vocation et à Dieu même, qui m'appelait. »

Pacôme était d'une humilité tellement grande, qu'il obéissait à un enfant, lui qui faisait des miracles et des prodiges, qui chassait les démons et foulait aux pieds les serpents et les scorpions , sans crainte de leurs atteintes. Un jour, il visitait un de ses couvents. Après avoir inspecté toutes les classes et fait la prière en commun, il alla s'asseoir auprès des frères qui faisaient des couvertures de joncs, et commença à tresser aussi une natte. Arriva un jeune garçon, qui avait été donné comme serviteur au préposé de la classe ; il dit avec toute l'indiscrétion de son âge : « Mon père, vous ne travaillez pas bien ; notre prieur fait différemment. » Le saint abbé se leva, comme s'il eût affaire à un supérieur, et fit cette réponse affable : « Bien, mon enfant ; montrez-moi comment le prieur s'y prend. » L'enfant le montra à Pacôme, qui se mit fort tranquillement à travailler de la manière qu'il venait d'apprendre. A n'envisager que la sagesse du siècle, l'abbé aurait dû donner une réprimande à l'enfant pour sa témérité. Mais, il agissait d'après la sagesse céleste, et donna aux frères un exemple incomparable d'humilité. C'est ainsi qu'il se cacha aussi entre les moines, ei défendit rigoureusement que personne ne prononçât son nom, quand Athanase-le-Grand , patriarche d'Alexandrie, vint visiter Tabenne. Cette précau-

SAINT PACOME. 2H

lion ne lui réussit point, l.e saint reconnut le saint. Pacôme tremblait, dans la crainte que le grand évéque ne voulût le consacrer prêtre, grâce que le sentiment de son indignité lui faisait refuser de toutes les forces de son ame. Les saints deviennent saints, non parce qu'ils comparent leurs vertus à celles d'un procham faillible, mais parce qu'ils ont toujours en vue 1 exemple de Jésus-Christ.

Pacôme avait de fréquentes extases, dans lesquelles il voyait, d'une manière claire et surnaturelle, les choses futures et les mystères célestes. Un jour, il fut enlevé de terre, après une longue et fervente prière, et il connut, dans une vision, l'avenir de la vie monastique ; il y vit s'introduire beaucoup de tiédeur, beaucoup de mondanité , beaucoup de contestations , beaucoup de jalousie , parce que les supérieurs ne gardaient pas la règle avec toute l'exactitude désirable, et qu'ils voulaient obtenir du pouvoir et de la considération dans le monde. Pacôme poussa un profond soupir et s'écria : « 0 Seigneur ! si tel est l'avenir, pourquoi m'avez-vous fait entreprendre cette œuvre pénible, par laquelle je vous ai servi nuit et jour, sans m'accorder un instant de repos, e{ sans manger autre chose que du pain sec. » Une voix lui dit ; « Ne vous glorifiez point, Pacôme! j'ai fait en vous ce que vous avez fait pour moi. » Pacôme tomba le visage contre terre ; il gémit et implora la miséricorde de Dieu sur ses paroles orgueilleuses. Et voilà qu'une grande lumière vint se reposer sur lui , et qu'un ange se trouva auprès de lui et dit : « Parce que vous avez imploré la miséricorde de Dieu , pour vous aider dans le combat contre l'affliction et contre l'orgueil, la miséricorde elle-même, le Roi de gloire, qui, par pitié pour les hommes, s'est fait homme, et a été crucifié, vient à vous. » Lorsque l'ange l'eut relevé, Pacôme vit debout devant lui le divin Sauveur, brillant d'une clarté et d'une beauté inexprimables, resplendissant comme le soleil, mais portant les stigmates de ses blessures et sa couronne d'épi-

nés. «0 Seigneur, demanda Pacôme avec douleur, est-ce moi qui vous ai ainsi crucifié?

— Non pas vous, mais vos ancêtres , dit avec douceur le Seigneur bien-aimé. Cependant, consolez-vous, et prenez courage et conliance. Ma grâce n'abandonnera pas l'ouvrage que j'ai commencé par vous : il restera jusqu'à la fin des temps. Celui qui aime et cherche la vie éternelle de tout son cœur, et (jui ne fuit pas le combat, celui-là trouvera, sur cette route, le salut de son ame, et, par là même, la gloire éternelle. Mais celui qui aime la mort de son ame, celui-là restera dans les ténèbres éternelles. »

Pacôme recueillit ces paroles avec une consolation indicible, et lorsque la vision céleste eut disparu, il retourna auprès des frères. Il offrit avec eux le tribut de louanges et de remerciements qu'ils rendaient à Dieu chaque soir, et leur exposa avec une expression si vive les joies de la gloire future, qu'ils remarquèrent aisément la plénitude des délices qui l'avaient inondé. «Ayez donc toujours, leur dit-il en terminant, devant les yeux et dans la pensée l'image des peines éternelles. Alors toutes les souffrances de la terre vous paraîtront peu de chose, et toute abnégation facile à supporter. Exercez-vous de cette manière à la mortification, et l'Esprit-Saint trouvera votre ame préparée aux opérations de la grâce. 11 allumera dans votre cœur, vide des choses humaines, le feu et la lumière, qui vous rendront propres aux méditations du ciel. Ces méditations, toujours continuées, vous purifieront de plus en plus de tout désir terrestre, et vous donneront la pureté de l'ame et l'humilité du cœur. C'est ainsi que vous deviendrez réellement les temples du Saint-Esprit, et les tabernacles de Dieu, comme il l'a promis lui-même. «Si quelqu'un m'aime, mon père et moi nous l'aimerons, et nous viendrons à lui, et nous habiterons en lui (1).»

(1) JoAN.,XVI, 23.

SAINT PACOME. 213

Alors la sainte crainte du Seigneur vous enseignera mieux le progrès de l'esprit que les plus sages docteurs; elle vous rendra pleins d'intelligence, et vous donnera cette connaissance qui est au-dessus de la portée de l'intelligence humaine. Vous saurez aussi alors, pour quelle chose vous avez à prier votre Dieu, car « le Saint-Esprit prie lui-même pour nous, avec des gémissements inénarrables ; et selon le bon plaisir de Dieu , il le prie ardemment pour ses Saints (1). »

Par ces divines leçons, Pacôme enflammait le cœur des frères du saint amour de Dieu, et surtout celui d'un jeune homme qui, jusqu'alors, avait donné mainte fois du scandale. 11 se nommait Sylvain, et avait été acteur : un jour, il s'était pris de dégoût pour sa vie de jongleur, et cet éclair de la 2;ràce l'avait amené à Tabenne. II avait été très-bien accueilli de Pacôme, qui, à l'exemple de son divin Maître, ne rejetait jamais le pécheur repentant. Mais Sylvain était encore retenu dans les liens des folies du monde, quoiqu'il ne les désirât plus du tout ; et il transgressait si souvent la règle et la discipline , qu'il donnait très-mauvais exemple aux novices , et scandalisait les anciens moines. Pacôme seul le souffrait avec patience. Enfin, il arriva qu'un jour quelques-uns des plus considérés des frères vinrent trouver leur abbé, et lui représentèrent que Sylvain causait beaucoup trop de scandale |)ar sa conduite légère, et cela, au grand détriment des faibles, pour que l'on pût le tolérer plus longtemps au couvent. Mais Pacôme intercéda pour le jeune homme frivole et pervers ; il ne se lassa pas de faire ses efforts pour le détourner, avec douceur, du chemin de sa perte, et pleura si longtemps devant Dieu pour obtenir la conversion de cette ame, que l'étincelle de la grâce, qui semblait y être éteinte, se ralluma enfin par ses exhortations, et devint un feu ardent. Sylvain

I) H.. M.. Mil, Iti, 27.

devint aussi pénitent qu'il avait été léger ; et autant il avait immodérément n et parlé auparavant, autant il se taisait et pleurait sans cesse. Mais ses frères, que sa légèreié avait troublés, étaient maintenant troublés par ses larmes. A quelque occupation qu'il s'adonnât, à la prière, au travail, au repos, partout les larmes inondaient son visage. On le pria de ne plus pleurer ainsi à fendre le cœur, du moins lorsqu'il était à table, car plusieurs frères en avaient tellement pitié qu'ils n'en pouvaient manger. Sylvain prit toute la peine possible pour faire cesser ses larmes ; il acceptait, avec une joyeuse humilité, toutes les remontrances et toutes les punitions qu'on lui infligeait"; mais ses péchés étaient tellement présents à son esprit, comme dit le Psalmiste, que son ame était comme absorbée dans une douleur de repentir, (|ui se manifestait par un torrent de larmes.

Il arriva à un degré tellement incroyable de sainte contrition et de sainte haine de lui-même, que Pacôme dit un jour à ses moines rassemblés : « Mes chers enfants, depuis que ce couvent est bâti, je n'ai eu qu'un seul frère qui ait été parfait dans l'humilité ; j'en prends à témoins Dieu et ses anges. « Les frères devinèrent çà et là qui pouvait être ce moine parfait, et prièrent enfin leur abbé bien instamment de leur nommer ce frère pour leur plus grande édification. Pacôme leur répondit : « Mes fils, si je ne savais pas que celui que je nommerai, n'en sera que plus profondément humble, je n'oserais me rendre à vos désirs. Mais il est si fidèle aux inspirations de la grâce, que l'aiguillon des honneurs humains ne peut plus atteindre son ame et la blesser ; ce moine parfait n'est autre que le jeune homme que vous avez voulu chasser du couvent il y a peu de temps, c'est le frère Sylvain. »

Les moines de Tabenne eurent, pendant un carême d'()rient, un exemple étonnant de mortification. Un jour, un ouvrier déjà âgé, se présenta à saint Pacôme pour entrer dans

SAINT l'ACOME. 215

son monastère. Le saint abbé était doué d'un esprit prophétique, et du don de discerner les âmes et de lire dans les consciences ; ce|iendant, il plaisait quelquefois h Dieu de permettre que cette vue surnaturelle fût obscurcie, ou que Pacôme ne vit pas sa prière exaucée. Le saint abbé ne s'en troublait cependant pas, car, être exaucé ou refusé lui était tout un ; dans tous les cas, il ne voyait et ne désirait que l'accomplissement de la volonté de Dieu. Pacôme répondit au vieux journalier, qu'il était beaucoup trop âgé, pour entrer dans la vie des moines; que, chez eux, on commençait de bonne heure, pour pouvoir s'habituer à la règle de l'ordre, et pour se soumettre à la discipline et à l'obéissance ; qu», par conséquent, on ne pouvait accueillir favorablement sa demande. Mais le vieillard demanda un jour, puis deux, puis six, pendant lesquels il observa un jeûne constant. Le huitième jour, il dit à Pacôme : « Je t'en conjure, acceptemoi ! et aussitôt que tu remarqueras que je ne remplis pas toutes les œuvres des moines, en prière, en travail, en jeûnes, en veilles et en silence, alors, je t'en prie, mon père, chasse-moi ! »

Pacôme accepta cette proposition et le vieillard fut admis, précisément comme le jeûne de quarante jours allait commencer. Pendant ce saint temps, les moines pratiquaient diverses mortifications ; les uns ne prenaient quelque chose que vers le soir ; les autres attendaient deux ou trois jours, quelquesuns, cinq jours. Plusieurs veillaient la nuit entière debout, et ne prenaient de repos qu'un peu le jour ; les uns accomplissaient tout leur travail à genoux; enfin, il n'y en avait aucun qui ne s'efforçât de suivre, par le renoncement, le saint Sauveur dans le désert. Mais que fit ce vieillard? il se plaça dans un petit coin et se mit à tresser des corbeilles avec des branches de palmier ; et il resta là, et toujours et toujours, sans se coucher, sans s'asseoir, sans se mettre à genoux, appuyé, sans parler, sans manger le plus petit morceau de

pain, sans humecter ses lèvres de la moindre goutte d'eau. Le dimanche seulement, il mangeait quelques feuilles de salade, et seulement lorsqu'arrivait l'heure des prières de la communauté, il quittait son com. Tout le reste du temps, il le passait dans un travail assidu et dans une extase presque sans interruption, qui le plongeait dans une union ineffable avec Dieu et dans une vision céleste.

Toute la classe des moines tressant des corbeilles, en fut dans l'agitation, et ces religieux dirent à leur directeur : « D'où vient cet homme qui n'a plus rien d'humain en lui? Eloignez-le ! nous ne pouvons plus supporter sa vue , car il ne nous est pas possible de marcher sur ses traces. Quand nous le considérons, tous, nous devons craindre d'être donnés. » Le directeur de la classe porta ces plaintes à Pacôme, et celui-ci vint lui-même voir la manière de faire de cet homme. Cette vue le remplit d'un saint respect devant cette victoire de l'esprit sur la chair ; il se mit en prière pour obtenir d'être éclairé sur ce qu'il avait à faire dans cette circonstance, afin que les frères fussent édifiés par une conduite si extraordinaire, mais non effrayés. Dieu lui ouvrit alors l'œil de l'esprit. Il alla au vieillard, le conduisit par la main jusque devant l'autel de l'église du couvent et lui dit : « Je te salue, vénérable prêtre du Seigneur! je te salue, ô bienheureux! (Macaire, signifie heureux.) Tu es le grand Macaire, dont j'ai déjà entendu parler depuis tant d'années, et que j'avais tant à cœur de connaître. Je te rends grâces d'avoir humilié mes fils, et de leur avoir montré qu'ils n'avaient pas lieu de se glorifier de leur vie. Mais, je t'en prie, quitte-nous maintenant ; tu es trop supérieur pour nous. »

Ainsi parla saint Pacôme ; il se plaça au même rang que les frères les plus découragés, et s'humilia au nom de tous, pour avoir osé se mesurer avec Macaire.

Cet homme étonnant, né à Alexandrie, était de basse extraction. A trente ans, il quitta tout à coup son petit

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commerce de dragées, que, selon la coutume orientale, il offrait en vente dans les rues, et se rendit chez les anachorètes qu'Ammon avait rassemblés dans la province de Nitrie. Là, il se fit entièrement à l'école de l'obéissance, et suivit son attrait invincible pour la vie ascétique, attrait qui l'avait conduit dans la solitude. Il alla ensuite dans le désert de Scète, entre l'Egypte et la Lybie, désert où la mortalité était effrayante, et où on ne trouvait nulle part une goutte d'eau bonne à boire. Celui qui voulait habiter cette effrayante solitude, devait se résigner à se désaltérer d'une eau infecte, d'une mauvaise odeur, et d'un »oût acre. Et pourtant ce fut dans ce lieu que la vie ascétique se développa. De même que le désir des biens* de ce monde pousse l'homme terrestre à la conquête des champs fleuris, à la découverte des mines d or- et d'argent, de même le désir des trésors célestes, le désir «de l'or pur de la charité», pousse l'ascète à la découverte de cette terre où tout désir de joies et de jouissances sera satisfait, et où les mauvaises passions n'auront pas d'accès.

Macaire d'Alexandrie trouva dans le désert de Scète le Macaire d'Egypte, son frère de nom et d'esprit, qui, de berger qu'il était, était devenu un ascète si remarquable, que les autres solitaires le nommaient « le jeune vieillard. » Le larcin d'une figue, commis dans son enfance, avait fait naître le repentir dans son cœur, et, afin de le fortifier de plus en plus dans l'humilité, Dieu permit que l'on répandît sur lui des calomnies, auxquelles le monde ajouta foi, tandis que Macaire menait une vie pénitente, retiré dans une sombre grotte. Cette épreuve passa comme toutes les épreuves, et lorsque commença, pour Macaire d'Egypte, le temps de la renommée, lorsque ses miracles, ses prières exaucées, l'empire qu'il avait acquis sur lui-même, la grâce de Dieu qui opérait en lui, le firent connaître, il s'enfuit loin de la foule admiratrice des hommes, dans le désert de Scète, où, certes.

personne no l'eùl facilement suivi, si ce n'est, cependant, un jeune homme. De tels imitateurs ne lui manquèrent pas, quoiqu'il les exerçât rudement h la pratique de toutes les vertus de leur état. Mais il le faisait avec une si grande bonté, que ses disciples voyaient bien, que la seule charité, et non une rude sévérité, le faisait agir ainsi. Sa prière de prédilection était celle ci : « Seigneur, aie pitié de moi, comme tu le veux et comme tu le sais le mieux. »

Un jour, il envoya un jeune homme, qui voulait devenir solitaire, au cimetière des frères, et il lui ordonna de « louer les morts. « Lorsque ce jeune homme revint, il le renvoya en lui disant : a Va maintenant les blâmer. » Et quand ce jeune homme eut obéi, il lui demanda : « Qu'ont dit les morts, mon fils?

— Rien, mon père, reprit le jeune homme surpris.

— l'ih bien, mon fils, prenez exemple de l'indifférence des morts au blâme ou à la louange ; car la vie éternelle ne dépend pas du jugement des hommes, mais du jugement de Dieu seul » Il disait à un autre : « Prenez tout gaiement de la main de Dieu : la pauvreté, la nécessité, la maladie, et toutes les misères enfin ; et de même, prenez gaiement la consolation, le rafraîchissement et toute abondance : par cette égalité d'humeur en la volonté de Dieu, vous arracherez de votre cœur l'aiguillon des passions. »

Quelques solitaires lui reprochaient sa conduite pleine de charité envers ses disciples, et semblaient la considérer comme une condescendance exagérée ; mais il leur répondit : « 0 mes frères, j'ai prié Dieu douze ans pour obtenir cette grâce, avant qu'il me l'accordât ! Que nous sert de nous aigrir ou de nous irriter contre ceux que nous devons conduire? La punition ne doit être employée que pour autant qu'elle gagne l'anie à la vertu. »

('«mme la sainteté de Macairc l'égyptien avait attiré dans le désert de Scète beaucoup d'anachorètes, qui vivaient dis-

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perses sur une étendue de pays de plusieurs milles, dans des cellules ou des grottes séparées, on dut bâtir une église dans laquelle ils pussent se rassembler, selon l'usage existant autrefois, pour célébrer, le samedi et le dimanche, les saints mystères et recevoir les sacrements. Macaire, par ordre de l'évéque, fut obligé de recevoir les ordres sacrés, aOn de remplir, auprès des enfants du désert, les devoirs d'un père spirituel. Peu à peu, le désert de Scète vit s'élever trois églises, et chacune fut pourvue d'un prêtre. Mais, à cette époque, Macaire ressentait les plus terribles tentations de l'orgueil, c'est pourquoi il priait Dieu, nuit et jour, qu'il voulût bien lui envoyer quelque humiliation salutaire. Sa prière fut exaucée. Un jour, il dut, par ordre des supérieurs, se rendre dans une ville éloignée, chez deux femmes, pour apprendre d'elles une perfection de vie h laquelle il n'était pas encore parvenu. Elles vivaient dans la même maison, et ce n'était pas une chose peu extraordinaire de les voir et de connaître les rapports qui existaient entre elles. Macaire les pressa de lui faire connaître leur genre de vie. « Hélas ! mon père, répondirent-elles, cela n'en vaut pas la peine ! Nous vivons depuis quinze ans ensemble, paisibles et en bonne harmonie; jamais, nous n'avons échangé une parole aigre, nous obéissons à nos maris, nous aimons le silence ; dans toutes les occupations de la maison, nous nous tenons en présence de Dieu ; voilà tout ce que nous pouvons faire pour son amour, et c'est certes bien peu. « ÎMais .Macaire s'en retourna dans son désert, humilié et confus.

Le jeune Macaire d'Alexandrie commença alors à mener, dans toute sa rigueur, la vie ascétique. Pendant six ans, il ne vécut que de racines ; et, pendant trois ans, de quatre à cinq onces de pain. Enfin, il en vint à mettre de l'eau dans un vase à goulot étroit ; il y cassait du pain pour l'y trempei-, et il se nourrissait chaque jour de ce qu'il pouvait en saisir avec la main ; ce n'était pas grand'chose, car il n'aurait pu retirer

de ce vase sa main fermée. Pour réprimer le moindre mouvement de satisfaction sensuelle, il bâtit sa cellule, pour six mois, près d'un marais, au-dessus duquel des insectes, nommés vulgairement cousins, planaient comme un nuage. Ces animaux, affamés de sang, se jetèrent sur lui et le piquèrent de telle sorte qu'après six mois, il apparut aux frères défiguré et blessé comme un lépreux.

Par des elForts inouïs, il était parvenu à creuser dans sa cellule un passage souterrain assez long, communiquant à un trou tout à fait abandonné ; lorsqu'il arrivait des étrangers qui désiraient l'entretenir de leurs affaires, son humilité le faisait se sauver dans ce trou, et il laissait au vieux Macaire, ou à un autre pieux solitaire, le soin de décider les affaires. Cet exemple des deux « bienheureux » enflammait les solitaires d'une sainte émulation. Chacun eût été confus de se trouver coupable du péché de la moindre jouissance sensuelle.

Un jour, quelqu'un envoya en présent au jeune Macaire une grappe de raisin. Il ne voulut pas la manger, et la porta chez le solitaire dont l'habitation était la plus proche de la sienne ; mais celui-ci fit comme Macaire, de sorte que les autres suivant son exemple, la grappe de raisin fit le tour du désert et revint chez Macaire.

Un jour, un jeune novice se plaignait fort de distraction dans ses prières, et était prêt, par ennui d'esprit, à tout abandonner, lorsque Macaire lui dit : « Prolonge de beaucoup tes prières et dis : Si je ne puis prier tranquillement, je veux cependant rester tranquille ici pour l'amour de Jésus-Christ. ^ Le jeune homme suivit ce conseil, et, par la patience, il surmonta peu à peu sa distraction. Le patriarche d'Alexandrie avant entendu parler de l'influence salutaire qu'il exerçait sur les âmes, le fit venir près de lui, et lui conféra la prêtrise. Dans ce voyage, l'ancien Macaire l'avait accompagné pendant quelque temps. Ils descendaient le Nil, et modestement

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retirés dans un petit coin du vaisseau, ils s'étaient livrés à la méditation. Ils se trouvaient là en connpagnie de deux personnages importants, vovageant avec une suite nombreuse. Leurs domestiques, leurs chevaux, leurs litières resplendissaient de pourpre et d'or, et encombraient toute la place. Lorsque ces seigneurs aperçurent les deux moines dans leur vêtement grossier, ils les estimèrent heureux dans leur genre de vie simple et uniforme, et s'écrièrent :

« 0- combien vous êtes heureux, vous qui méprisez le monde !

— Nous méprisons le monde, il est vrai, avec la grâce de Dieu, répondit Macaire d'Alexandrie ; mais, chez vous, comment cela se passe-t-il? n'est-il pas vrai que le monde vous méprise ? »

Ces mots ouvrirent, à un de ces seigneurs, les yeux sur la vaine pompe et sur le faux semblant de bonheur dans lequel il vivait, et si bien, qu il quitta sa patrie et toutes ses misérables splendeurs, et se voua à la vie religieuse.

La foi, les manières, la doctrine, l'exemple et l'influence des deux. Macaires, en faisaient de véritables apôtres et des colonnes de l'Eglise catholique, excitaient d'autant plus contre eux la haine des ariens ; le patriarche arien, Lucius, surtout, n'avait laissé à l'empereur Valens, ni paix ni repos, jusqu'à ce qu'il eût obtenu de lui d'enlever ces deux saints hommes de l'Egypte, pour les conduire en exil dans une île de l'archipel grec, où le paganisme régnait encore. Ceci eut lieu en l'an 373. Mais dans l'exil, comme dans leur patrie, ils gagnaient les âmes à la vraie foi, comme si Dieu eût voulu ajouter à leurs vertus celle de 1 apostolat. Ceci n'entrait pas le moins du monde dans les vues des ariens, et ils furent renvoyés dans leur patrie. Le vieux Macaire regagna le désert de Scète ; mais le jeune se dirigea vers Cellia, où il remplit, à l'égard des anachorètes qui y vivaient, les fonctions du sacerdoce. Bien qu'il apportât dans l'exercice de sa charge le plus grand

scrupule, et qu'il fùl nidiligiible dans l'exercice de la charité et dans l'acconipiissemenl des devoirs qui rendent quelquefois la conduite des anies si difficile, il était cependant tourmenté de la tentution qu'il devait faire beaucoup plus pour Dieu, et que ce ne pouvait être qu'à Rome. Cette pensée le tourmentait nuit et jour; ni le travail, ni la prière, ni l'occupation avec les frères ne chassaient cette insupportable tentation. Alors, il remplit un grand panier de sable, le prit sur ses épaules et parcourut le désert avec ce fardeau, afin de conquérir la tranquillité de l'esprit par la lassitude du corps. O fut à travers de tels combats et de telles mortifications, qu'il passa les soixante dernières années de sa vie : ainsi, par exemple, il ne se coucha plus; il arriva ainsi jusque près de cent ans, et mourut en 395. Palladius nous le dépeint comme petit, grêle et d'une nature délicate; il ajoute qu'il a fiîit tant de merveilles, que l'extraordinaire était devenu journalier autour de lui. Les hommes extraordinaires font précisément tout dans une telle perfection, que les choses habituelles paraissent extraordinaires, et l'extraordinaire une chose toute simple.

Le saint abbé de Tabenne continuait, pendant ce temps, à faire avancer de plus en plus ses moines dans la vie spirituelle. Leur mortification avait atteint, même pour cette époque d'ardent esprit ascétique, un très-haut degré. Il était de règle, pendant la prière commune, de se tenir le plus tranquille possible, sans tousser, sans faire le moindre bruit, sans quitter sa place. 11 arriva un jour que le frère Tithée fut fortement piqué au pied par un scorpion. Le poison fit bientôt gonfler le pied, et le frère sentait que le mal augmentait de moment en moment. i^Jais, malgré le danger et malgré la douleur qu'il ressentait, il ne quitta pas sa place, et cette héroïque obéissance porta Pacôme à prier Dieu pour sa guérison. Cette détermination était chose bien rare ; car, ordinairement , il disait aux frères qui se plaignaient de quelque

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douleur ou de quelque maladie : « 0 mes cnfiuits, comment pouvez-vous demander à être délivrés de vos misères? ne savez-vous donc pas que nulle mortification n est aussi agréable à Dieu, que l'acceptation joyeuse, ou tout au moins patiente, de la croix qu'il envoie? Les jeûnes, les veilles, le crucifiement de la chair, sont de bonnes pénitences ; mais soullrir en union avec notre Seigneur et Sauveur souffrant est incomparablement mieux. »

Le salut des âmes tenait fort au cœur de Pacôme ; dans les grands déserts, il se trouvait çà et là à l'enlour des sources d'eau, des lieux fertiles, des oasis, îles de verdure au milieu d'une m.er de sable. "Les grandes oasis des déserts de la Lybie étaient nommées, par les Grecs, « les îles des heureux, » à cause de leur charme. Les oasis égyptiennes offraient de beaux pâturages pour les troupeaux de bœufs, c'est pourquoi beaucoup de bergers s'y tenaient ; mais ces pauvres gens y devenaient comme des sauvages, et faute de moven de s'instruire, ils perdaient leur foi. Pacôme se rendit chez l'évéque de Tentyris et le pria d'avoir pitié de ces chrétiens abandonnés, de leur envoyer un prêtre, et de leur faire bâtir une petite église; et jusqu'à ce que cela pût avoir lieu, il s'adjoignit quelques pieux solitaires, pour parcourir ces déserts et instruire ces bergers dans la foi. On eût dit un saint Alphonse de Liguori de nos jours, dans les vallées pierreuses d'Amalfi et de Torrente, recherchant, dans le môme but, les gardeurs de chèvres. Saint Jérôme, qui a écrit la vie de saint Pacôme, nous dit que dans ses pieuses courses, le saint abbé marchait impunément sur des reptiles venimeux, et que les crocodiles lui offraient leur dos pour traverser le Nil. « Les mauvais esprits voulaient le combattre, mais son talon écrasait leur tète. » Et ils devaient lui rendre raison de la force qui les liait ainsi ; et c'était : — la miraculeuse incarnation de Jésus-Christ. — Eh bien ! qu'est-ce donc que l'incarnation, sinon la parole de la rédemption ; et l'antiquité chré-

tienne, si forte de foi, acceptait cette croyance dans toute son étendue et dans toutes ses conséquences ; en cela consistait sa grandeur ! Mais la langue des calomniateurs est bien autrement difficile à lier que les crocodiles, les vipères et les démons. La haine et l'envie sont actives ; elles accusèrent notre saint d'être un hérétique visionnaire, qui cherchait par une ambition démesurée, à aveugler ses religieux et le monde entier. Les évoques égyptiens le tirent comparaître devant leur assemblée à Latopolis (aujourd'hui Esneh). Il se justifia à la manière des saints, c'est-à-dire, avec une telle humilité et une telle simplicité, qu'il gagna la confiance et l'amitié de ses supérieurs.

Enfin, ce saint astre de l'antique et chrétienne vie spirituelle quitta aussi ce monde. La peste, ce fléau de lOrient, visita Tabenne. Plus de cent moines moururent, et parmi eux se trouvaient trois jeunes novices chéris de Pacôme, colonnes et ornements de l'ordre. Après eux, vint le tour du saint abbé. Son visage, malgré l'exténuation de son corps, n'en brillait pas moins d'une joie céleste ; il donna encore quelques conseils à ses frères, puis rendit l'esprit en souriant h la mort.

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