JI. SÉRAPION LE SINDONITE
f MOHT DANS LE IV SIÈCLE.)
Sérapion se rend esclave d'un jongleur à Corintlie el le convertit. Il je vend ii un manicliéen de Lacédéinone qu'il convertit aussi. Il va ensuite à Rome, où il se vend deux fois. Il retouine dans le désert, en Egypte, et y meurt.
« Celui qui se duniie au Seigneur- ne fiit qu'un esprit ,ivec lui. »
I Cor.. VI. 17.
Cet étonnant anachorète n'eut, pendant bien des années, d'autre cellule que son amour pour Dieu. Son corps était l'habitation de son ame, et, dans quelque lieu que pût se transporter cette habitation, son ame n'en était pas troublée et n'était pas distraite de son recueillement d'esprit, ni dans son union avec Dieu. Sérapion était Egyptien ; le penchant pour la vie ascétique, qui se développa de bonne heure chez lui, le conduisit dans le désert auprès des Pères solitaires qui le prirent sous leur direction. Là, il travailla sur lui-même en exerçant son corps à la mortification, ses sens et son ame à l'obéissance. Il se rendit tellement propre aux opérations de TEsprit-Saint, qu'il se laissa conduire par la grâce, comme un bateau par son gouvernail. Ses pénitences étaient si grandes, (ju'elles lui valurent le surnom «d'Impassible; » car on ne pouvait s'imaginer qu'un homme sensible à la souffrance, pût les supporter. Le nom de sindonite lui fut donné à cause du morceau de toile qui composait son unique vêtement. La méditation conslante des saintes Ecritures, jointe à ses mortifications spirituelles et corporelles, le fortifièrent dans l'esprit
de pauvreté et de pénitence. C'est pourquoi, ses directeurs spirituels ne s'opposèrent point à sa résolution lorsqu'il voulut quitter sa cellule pour vivre comme un anachorète parmi les hommes. En général, un tel acte était considéré comme une grande tentation à s'écarter du chemin de la perfection et comme signe d'une grande légèreté. Palladius, qui a écrit la vie de Sérapion, et qui, lui-même, était élève des Pères du désert, raconte ce qui suit, avant qu'il fût évêque d'Hélénopolis : « Après être resté assez longtemps dans le désert de Scète, près du grand Macaire, je ressentis souvent un ennui d'esprit qui me fit un jour aller trouver le père et je lui dis plein d'angoisse : « Que dois-je faire ? mes pensées me disent : tu es inutile dans la solitude, va-t'en ! » Saint Macaire me répondit par cette leçon : « Réponds à tes pensées ; Je reste dans ma cellule pour faire la volonté de Jésus-Christ, et ainsi je pratique l'obéissance. » Tant les anciens Pères estimaient utile de retenir, dans la sainte barrière de la persévérance, l'esprit volage et changeant de l'homme. Cependant, tel ne fut pas leur avis à l'égard de Sérapion, lorsqu'il leur déclara qu'il voulait tâcher de sauver des âmes de la corruption du monde. Ils le laissèrent aller où Dieu le conduisait. Il arriva à Corinthe, cette ville immense, où, malgré les lettres de l'apôtre saint Paul, il se trouvait une foule de personnes frivoles, de chanteurs et de gens de théâtre. Un jongleur païen, qui passait avec sa famille sa vie sur les tréteaux, remplit le cœur de Sérapion d'une profonde pitié. Il vint dans le voisinage de ces malheureux auxquels il trouva enfin moyen de se vendre comme esclave. Entré à leur service, il s'efforça, par l'exemple de sa vie et par son amour pour l'Evangile, de les y gagner. Il cacha et garda soigneusement les vingt pièces d'or, prix de sa liberté. La vie vide, sans repos, sans but, de telles gens, eût été un tourment mortel pour une perfection de moindre degré que celle de Sérapion, mais il n'y prit pas garde. Lorsqu'un homme de cœur voit des ivrognes se noyer dans un
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étang fangeux et qu'il veut les sauver, il ne s'inquièle pas de l'insalubrité de l'eau ; ainsi fit Sérapion pour ces âmes qui se noyaient dans la fange du monde. 11 remplissait ponctuellement les moindres charges : il tirait de l'eau, lavait les pieds de son maître, ne se montrait jamais fatigué de son rude travail, jamais mécontent; il dormait peu et jeûnait beaucoup. Silencieux et réfléchissant aux choses célestes, il se possédait toujours ; lorsqu'il parlait, une sagesse surnaturelle semblait lui dicter ses paroles. D'abord, le pauvre jongleur l'écouta avec étonnement, ensuite avec admiration, puis enfin avec amour. Sa manière d'agir avec l'incompréhensible esclave était pleine de respect; peu à peu, il écouta ses exhortations, les désira même, et un jour vint qu'il renonça à sa misérable profession et embrassa le christianisme. Sa famille suivit son exemple. Alors leur esclave leur parut à tous un autre homme ; leur esprit étant changé, ils conçurent de lui une haute estime.
Enfin, le maître dit un jour à Sérapion : «Mon frère, tu nous a sauvés de l'empire du paganisme, du monde et du péché, je t'affranchis de mon service et je te laisse la liberté de vivre où tu voudras. Sérapion répondit : puisque Dieu vous a fait la grâce de connaître votre salut et de profiter de ce qui vous était offert, et que vous voilà à jamais dans le bon chemin, je puis vous quitter en paix pour aller travailler à sauver d'autres âmes. » Alors il leur raconta qu'il était un moine égyptien et homme libre ; que d'après l'exemple du Fils de Dieu, qui avait pris la forme d'esclave pour sauver le monde de l'esclavage du péché, il avait voulu, à son exemple, devenir esclave par amour des âmes. Alors, cette famille fondit en larmes et le conjura de rester avec eux comme leur maître et leur père. Mais ils ne purent le retenir et il leur remit l'argent qu'il avait reçu d'eux :
« Ah ! garde cet argent qui a aidé à nous sauver, dirent-ils en pleurant, ou donne-le aux pauvres.
22ii LES PÈRES DL DÉSERT.
— Il VOUS appartient et non à moi, reprit Sérapion, car je suis un pauvre moine, qui ne possède rien et qui ne peut rien donner. );
Il prit congé d'eux bien affectueusement. La divine Providence le conduisit alors h Lacédémone, chez une veuve, sans enfant, malade, et dans la plus triste misère. 3Iais comment l'aider? et pouvait-il la laisser dans cette détresse? Il apprit qu'un homme considéré dans la ville cherchait un domestique capable ; cet homme, honnête, du reste, était imbu des erreurs des manichéens. Sérapion se rendit en hâte auprès de lui, se vendit, porta l'argent de la vente à la veuve, et fit si bien, qu'au bout de deux ans, son maître et toute sa maison rentraient dans le sein de l'Eglise catholique.
Ce nouveau maître lui rendit aussi la liberté ; dans l'élan de sa reconnaissance, il lui donna un bon vêtement et un excellent manteau; il y joignit un livre d évangiles. Sérapion le quitta tout heureux : jamais il n'avait été si bien couvert. Les rigueurs de l'hiver, qui se faisaient alors sentir dans les montagnes de Lacédémone, lui rendaient ces vêlements tout à fait nécessaires. Comme il cheminait tranquillement, attendant qu'il plût à Dieu de lui montrer sa volonté, il rencontra un homme pauvre et à moitié vêtu ; vite, Sérapion se dépouille de son manteau et l'offre au malheureux qui s'en enveloppe avec délices. Un peu plus loin, il voit un vieillard couché sur le chemin et engourdi par le froid. Sérapion ôte sa robe, en revêt le vieillard et s'éloigne ne gardant que son vêtement de toile. Vers le soir, il rencontra des gens compatissants qui le tirent entrer dans une auberge et lui demandèrent qui l'avait ainsi dépouillé? c Voilà, répondit Sérapion en montrant son livre, voilà celui qui en est la cause. » Et ce livre même ne resta pas en sa possession ; arrivé dans une ville voisine, il le vendit pour venir en aide à une famille qui se trouvait dans une nécessité extrême. Un prêtre s'en rendit acquéreur et reprocha doucement à Sérapion de se séparer d'un tel livre.
SÉRAPION I,E SINDON[TE. 2Î9
Celui-ci répondit humblement :< Le croyez-vous, mon père? il me semblait que lEvangile se levait devant moi et me criait: Va, vends tout ce que tu as et donne-le aux pauvres ! Tout ce que j'ai, maintenant, c est ce livre, et cest pourquoi je le vends.»
A Athènes, où il alla ensuite, il y avait beaucoup de philosophes, mais peu d'ames charitables. 11 y avait déjà trois jours qu'il n'avait pas mangé un morceau de pain. [1 se mêla à des gens rassemblés sur une place publique, et il leur raconta que depuis sa sortie de son pays d'Egypte, il était tombé entre les mains d'un terrible usurier, qui le tourmentait sans relAche. On se montra prêt à venir à son aide, s'il pouvait nommer l'usurier. « C'est la faim, répondit Sérapion. » Un philosophe s'avança et lui jeta, d'un air de mépris, une pièce de monnaie. Sérapion, toujours humble, ramassa la pièce d'argent, la porta chez le boulanger le plus proche, prit un pain et quitta la ville toujours content. On rapporta au philosophe la pièce d'argent qu'il avait donnée à Sérapion, y compris le peu de monnaie, prix du pain du boulanger, et il pul se convaincre que celui auquel il avait si dédaigneusement fait l'aumône possédait plus l'estime des autres, que lui, bien que philosophe.
De la Grèce. Sérapion s'embarqua pour Rome. Comme on ne lui vit rien prendre les premiers jours, on crut qu'il souffrait du mal de mer et l'on ne s'en embarrassa pas davantage. Enfin, le cinquième jour, quelqu'un lui demanda : «Pourquoi donc ne prends-tu pas de nourriture? » Sérapion répondit : « Parce que je n'ai pasd'argent pour m'acheter du pain.)) Ses compagnons de route étaient effrayés de cette mortification ; mais le maître du navire lui cria : «Ah ! coquin, si tu n'as pas d'argent, avec quoi paieras-tu ta traversée?
— Il est vrai que je ne puis payer, répondit tranquillement Sérapion, mais si tu neveux pas me laisser passer sans argent, vogue )usqu'à la côte voisine et débarque-moi.
— Non, dit le marin, je ne veux pas faire cela, car cela retarderait ma marche et jamais le vent et la mer ne me furent si favorables que cette fois. »
Tous les passagers s'empressèrent à l'envi de fournir à Sérapion de quoi boire et manger ; il accepta un peu de chacun avec grande reconnaissance, et il arriva heureusement à Rome.
Son premier soin fut d'aller honorer les tombeaux des saints apôtres Pierre et Paul et des saints martyrs ; son second de servir le prochain avec tout le dévouement qui lui était propre et qu'il avait appris de son divin Sauveur ; il se remit à servir pour sauver des âmes. Deux fois encore, il devint esclave d'hommes que leur conduite eût rendus insupportables et repoussant à des âmes vulgaires, mais qui étaient chers à Sérapion parce qu'il les considérait avec l'œil de la foi et qu'il voyait en eux l'image de Dieu. Et Dieu qui, pour sauver l'humanité coupable, s'était rendu esclave, envoya le secours de sa grâce à Sérapion ; deux fois, ces hommes égarés, convertis par lui, furent sauvés d'une perte qui semblait inévitable. Ils ne purent résister à une telle fidélité, à un tel dévouement, à une telle humilité, à une telle obéissance. Pendant trente ans, Sérapion remplit la tâche qu'il s'était imposée ; il y employa le temps qu'avait vécu le Sauveur fait homme. Il retourna ensuite dans le désert sa patrie, où bientôt la mort vint lui apporter, au lieu d'un court esclavage, une heureuse et éternelle liberté. Le patriarche d'Alexandrie, saint Jean l'Aumônier, lisant la Vie de Sérapion, appela ceux qui l'entouraient et leur dit avec larmes : «Ne serait-il pas pitoyable que nous nous vantassions de partager notre bien avec les pauvres ! Ce saint Sérapion a trouvé moyen de se donner luimême pour eux, et non pas une fois, mais plusieurs fois. »
Arsène quitte Rome pour se rendre à Constantinople et de là dans le désert de Scète. II est éprouvé parle frère Jean-le-Petit. Il se considère comme un mort. Son humilité et son silence. Le frère Alexandre. Un vieux solitaire. Une dame romaine célèbre. Arsène fuit d'un désert dans l'autre. Il meurt en paix.
« Il s'enfuit au désert et y pria. »
Saint Luc, V, 16.
Ce qui semble de nos jours si étrange, ce que nous voyons si rarement et ce qui, pourtant, était si recommandé par l'apôtre saint Paul, c'est-à-dire, de rompre les liens qui nous attachent au monde pour nous attacher plus parfaitement à Jésus-Christ, n était, au temps d'Arsène, qu'une chose ordinaire. La grande, l'importante affaire du salut n'était pas une des affaires, mais elle était la principale affaire de la vie des chrétiens. Il y avait bien alors de ces chrétiens de nom qui s'arrêtaient à la lettre, de ces ariens et autres hérétiques, dont les erreurs, concernant l'humanité du Fils de Dieu, affaiblissaient le christianisme; il y avait bien des pa'iens qui ignoraient le premier mot de la chute de l'homme, de sa rédemption et de sa régénération en Jésus-Christ ; la vie de ces gens était certes en contradiction avec la vie des ascètes, car, dans les premiers, l'esprit du christianisme était trop attaqué et chez les derniers, l'esprit du sensualisme trop puissant pour qu'ils pussent considérer la doctrine du renoncement avec l'œil de la foi. Mais les vrais chrétiens étaient alors dans tout le feu de leur « premier amour » et l'amour demande
un entier abandon ; ils se proposaient donc d'atteindre l'idéal de cet amour, et par conséquent, ils faisaient leurs efforts pour arriver à la sainteté, c'est-cVdire, qu'ils se plaçaient avec Marie et Jean au Golgotha, sous la croix de celui qui mourut par amour pour les pécheurs. Ainsi agissaient des hommes de toute condition, des grands et des petits, des savants et des simples, de grands pécheurs et de saintes âmes, le vieillard blanchi par l'âge et le jeune homme à la fleur des ans. Quand Jésus-Christ appelait, on le suivait n'importe où; dans le cirque sanglant, dans le silence du cloître, sur le sommet d'une colonne, dans le palais des empereurs, dans la solitude des déserts; d'autres brisaient les liens qui, les eussent empêchés de répondre à l'appel du Sauveur. Personne ne résistait h la grâce ; c'est pourquoi la grâce opérait tant de prodiges.
L'empereur Théodose-le-Grand désirait un précepteur pour ses fils Arcadius et Honorius, et il pria l'empereur d'Occident Gratien de lui envoyer à Constantinople un homme auquel il pût confier ses deux enfants. A cette époque, Arsène était diacre de l'Eglise romaine; homme de prières, d'études sérieuses et de bonnes œuvres, il vivait avec ses saintes sœurs dans la retraite la plus absolue, quoiqu'il fût allié aux familles les plus distinguées. Le pape Damase, consulté par l'empereur dans cette affaire importante, jeta les yeux sur lui ; car il trouvait qu'Arsène réunissait tout ce qu'il fallait pour rendre les jeunes Césars habiles : la foi et la science, la sagesse et les capacités.
Arsène obéit donc au successeur des apôtres ; il quitta sa solitude, renonça à son désir de se séparer du monde et de ses dangers et se rendit à Constantinople. Théodose sut l'apprécier, l'éleva au rang de sénateur, lui donna une magnifique habitation, un nombreux domestique et le fit précepteur, non-seulement de ses fils, mais aussi de ses filleuls et voulut qu'ils l'honorassent comme un second père. .\rsène, cependant, resta aussi humble que par le passé.
SAINT AKSÈNE. 288
Il restait debout pendant les leçons qu'il donnait aux jeunes Césars, tandis qu'eux étaient assis. Un jour, Théodose entra chez Arsène à l'heure des leçons ; il blâma hautement la conduite de ses fils, comme irrespectueuse et ordonna expressément à Arsène de prendre un siège. Tous ces honneurs laissaient Arsène parfaitement indifférent. Ses pensées étaient dirigées trop haut pour descendre et se perdre dans l'or et la pourpre. Il s'acquittait de sa tâche ingrate et pénible, avec zèle et avec la plus grande charité. Tandis qu'il s'épuisait en efforts, pour rendre ses pupiles dignes d'occuper un jour le trône, il avait la douleur de les voir prêter l'oreille aux basses flatteries des courtisans qui les entouraient, et s'abandonner à une indolence et à une paresse qui les rendaient si peu semblables à leur père et qui préparaient aux peuples un si triste gouvernement. Cependant, Arsène ne perdait pas cou rage ; il n'épargnait ni sesensei2;nements ni ses remontrances, soit qu'il employât la force, soit qu'il eût recours à la douceur de la charité.
Arcadius s'étant un jour oublié jusqu'à commettre une faute grave, Arsène jugea nécessaire de l'en punir avec sévérité. Au lieu de rentrer en lui-même, le jeune César se laissa emporter par la colère ; il se prit à haïr son maître et à le persécuter. Des courtisans envieux d'Arsène le fortifièrent dans ses sentiments et un jour, enfin, Arcadius chargea un officier de sa garde de le délivrer à tout prix de l'étroite surveillance de son précepteur. Heureusement que cet officier ne voyait pas dans Arcadius ce qu'y voyaient tant de courtisans, le futur empereur, dont on voulait, à tout prix, gagner les faveurs; il craignait Théodose et il portait grande estime à Arsène ; c'est pourquoi il lui dévoila ce projet et lui conseilla de quitter en secret Constantinople, puisque sa vie y était en danger et que la haine d' Arcadius paralysait ses efforts. Arsène se mit en prières, afin d'obtenir de Dieu de connaître sa volonté ; alors il entendit une voix qui lui disait : « Fuis ie«:
hommes, Arsène, tais-toi, reste en repos et sauve ton ame. » Ces paroles répondaient parfaitement au désir qu'il avait depuis si longtemps enseveli au fond de son ame , ce désir de la retraite qu'il avait tant combattu, et il crut que Dieu l'avait regardé dans sa miséricorde et que, peut-être, il voulait qu'il se vouât à une vie tout ascétique. Il quitta donc le palais impérial, monta sur un vaissegu qui se trouvait prêt dans le port et fit voile vers Alexandrie ; il partit, non pas tant pour sauver sa vie que pour en faire le sacrifice. Toutes les magnificences de cette Alexandrie, si grande, si riche, si populeuse, ne l'arrêtèrent pas, il se dirigea vers le désert de Scète. Là, dans le creux d'un rocher qui lui servait de demeure, il pria encore une fois avec ferveur pour connaître la volonté de Dieu, et encore une fois, une voix répondit à sa prière : « Arsène, fuis, tais-toi, sois en paix et tu sauveras ton ame. »
Celui qui voulait s'associer aux solitaires ou aux moines, devait d'abord se présenter devant les supérieurs et leur demander la permission de se mettre sous la direction des expérimentés et des anciens que l'on nommait, par respect. Pères ou Pères anciens, et de servir Dieu sous eux. Cet acte de soumission était particulièrement nécessaire chez des anachorètes. Si chacun eût pu vivre à sa volonté, sans vue spirituelle et sans direction, bientôt ces habitants du désert fussent devenus à moitié sauvages et n'eussent plus été qu'une espèce de horde sans union, tandis qu'au contraire, l'humilité et l'obéissance faisaient des solitaires, une sainte famille de frères. D'après cette règle donc, Arsène dut d'abord se présenter devant l'abbé chargé de la conduite spirituelle dans le désert de Scète. Arsène avait près de quarante ans, il quittait toutes les splendeurs du monde et la cour de Byzance. L'abbé le mit sous la surveillance d'un frère remarquablement pieux et très-avancé dans la vie spirituelle, mais fort jeune et que l'on nommait Jean-le-Petit.
Celui-ci devait donc soumettre le novice à diverses épreu-
ves, pour connaître son esprit de pénitence et surtout pour savoir s'il était propre à la vie ascétique. Jean plaça Arsène parmi ceux qu'il était chargé de diriger. Comme ils étaient rassemblés vers le soir, pour prendre leur frugal repas, les frères se mirent à leur place accoutumée ; mais Jean n'avait indiqué aucune place à Arsène et il le laissa debout, au milieu des frères, sans avoir l'air de s'apercevoir de sa présence. A cette marque de dédain en succéda une autre. Jean prit d'un air indifférent un morceau de pain et le jeta à Arsène en lui disant : «Mange, si tu en as envie ! » Arsène s'agenouilla et mangea son pain à genoux. Les frères le considéraient avec étonnement et Jean, rempli de joie, s'écria : « Voilà un homme pour la vie ascétique ! Priez, mes frères, demandez au Seigneur sa bénédiction pour lui et pour nous.» Depuis ce moment, jusqu'à la fin de sa vie, Arsène se retira de plus en plus dans la solitude avec Dieu, et il se demandait souvent : « Pourquoi as-tu quitté le monde, Arsène? Pourquoi es-tu venu ici ? » Question que s'adressait aussi, à bien des années de distance, saint Bernard, qui se la répétait sans cesse, afin de s'exciter, comme Arsène, à la persévérance. Saint Bernard soutenait que le principal devoir du religieux consistait, d'une part, à se séparer de la terre et de toute affaire temporelle, sans exception, en esprit de douleur pour toutes les fautes et les faiblesses commises, et d'autre part, à brûler du désir d'atteindre à l'éternité bienheureuse. C'est pourquoi Arsène, dans le trou de rocher qui lui servait de cellule, cherchait à faire mourir en lui ses souvenirs, son esprit, ses connaissances, ses talents, afin de faire mourir en lui l'homme terrestre selon la règle, et de resserrer les liens qui l'unissaient à Dieu. L'empereur Théodose fut désolé du départ d'Arsène. Il le fit chercher dans tous les couvents et dans toutes les solitudes ; mais le grand empereur mourut en 395, et ses fils se partagèrent une couronne qu'il avait portée seul, et qui, partagée, était trop lourde encore pour eux.
236 LES l'ÈllES DU DÉSERT.
Les recherches pour trouver Arsène n'étaient cependant pas restées sans résultat ; Arcadius, assis alors sur le trône de ('onstantinople, découvrit l'asile de son saint précepteur, lui écrivit par un exprès, lui demanda pardon de sa conduite passée et lui olVrit de lui abandonner les revenus des impôts de l'Egypte, afin qu'il pût les distribuer, selon son bon plaisir et sa volonté, aux couvents et aux églises, car le bien des pauvres ne pouvait être mieux administré que par lui. Mais Arsène n'accepta pas cette magnifique aumône, et il répondit à Arcadius: «Que Dieu veuille nous pardonner nos péchés ; je ne piiîs me mêler de distribution d'argent, car je me considère comme un homme mort. » Il pensait à l'avertissement de cette voix qui lui avait montré son chemin d'une manière si précise ; il était résolu h le suivre rigoureusement et à fuir toute distraction, même raisonnable. Nulle chose terrestre ne lui semblait plus digne de son attention ; il ne s'occupait que de la mort et de préparer son ame à soutenir le jugement de Dieu. Au commencement de son séjour au désert, il gardait encore, à son insu, quelques manières du monde; ainsi, il croisait les jambes ou mettait un pied sur un genou. Or, dans les réunions des solitaires, la manière de se tenir, de se placer, de se mouvoir,' était réglée, afin d'habituer le corps à une certaine discipline, même extérieurement ; son grand esprit de pénitence qui lui avait attiré le respect de tous, faisait que tous étaient peines de devoir lui faire remarquer une chose de si peu d'importance. Le digne abbé prit un expédient; un jour, à la réunion, il croisa lui-même les jambes et se fit réprimander par un des plus anciens solitaires. Arsène comprit la chose et prit dès lors autant de soin de combattre les petites que les grandes habitudes qu'il avait contractées dans le monde. Dans le monde, il était habillé avec noagnificence ; dans la solitude, il portait le vêtement le plus grossier et le plus incommode ; il avait autrefois trouvé grand plaisir dans les entretiens spirituels, maintenant, il gardait le plus rigoureux silence, et, pour mieiîx
SAINT AHSÈNE. 237
l'observer, il avait choisi une cellule beaucoup plus éloignée que les autres. Son esprit fin et cultivé avait trouvé de la satisfaction dans l'élude des sciences et il avait travaillé les auteurs profanes avec beaucoup d'intérêt ; maintenant, il refusait à son esprit toute distraction et n'étudiait rien que les fins de l'homme, si négligées, hélas! par tant d'ames. Dans le monde, il aimait beaucoup les parfums brûlés dans les appartements et près des vêlements; maintenant, Arsène ne changeait qu'une fois par an l'eau dans laquelle il faisait tremper les branches de palmiers qui lui servaient à tresser des nattes; il se contentait, dans le courant de l'année, d'y ajouter l'eau fraîche à mesure qu'elle manquait. Quelques solitaires lui ayant démandé pourquoi il ne jetait pas celte eau infecte. « C'est, répondit Arsène, pour tuer l'odorat qui a si longtemps joui. w
Arsène avait eu beaucoup de peine à se faire à l'occupation ordinaire des solitaires d'Egypte, de tresser des nattes, car ses mains n'avaient jamais été habituées à de tels travaux : mais plus ce travail lui était pénible, plus il s'y appliqua avec ardeur, si bien qu'enfin, il n'en fut plus distrait de sa sainte méditation ; son ame était tellement remplie de l'amour de Dieu que la pensée de l'ingratitude des hommes lui arrachait des larmes continuelles de regret et d'affliction ; cette sainte douleur dura tout le reste de sa vie, et l'affermit dans le fondement de la perfection, dans l'humilité.
Un jour, les solitaires de Scète reçurent des figues en présent, mais en si petite quantité, que l'abbé n'eut pas le courage d'envoyer à Arsène sa part d un présent d'une si mince valeur. Celui-ci l'apprit par quelques solitaires qui fournissaient à sa nourriture si simple, parce qu'il ne quittait sa cellule, pour le soin des choses terrestres, qu'avec le plus grand regret. 11 ne parut pas au service divin, et comme des frères, étonnés de son absence, étaient venus voir s'il était ^malade, il leur dit : « Vous m'avez banni de votre société, car vous m'avez jugé indigne de recevoir ma part de la béné-
diction que Dieu vous a envoyée. » Edifié au plus haut point d'une humilité qui estimait si haut les dons de Dieu, et qui s'estmiait si peu lui-même, l'abbé de la communauté alla luimôme lui porter deux figues et l'amena h l'église. Là, saint Arsène cherchait toujours une place derrière un pilier, où personne ne le vît et où il ne pût voir personne, tant il évitait toute occasion de distraction. « Pourquoi fuis-tu ainsi tes frères? lui demanda un jour l'abbé Marc.
— Dieu sait combien je les aime, répondit Arsène, mais je ne puis être près de Dieu et près des hommes, et quitter l'un pour m'attacher aux autres, cela ne m'est pas permis. Je dois chercher à rester avec l'armée céleste dans une tendance continuelle de volonté avec Dieu ; mais auprès des hommes, elle se dissipe. »
Jl ne revenait qu'avec crainte parmi les hommes, et il avait coutume de dire : « Je ne me suis jamais repenti d'avoir gardé le silence ; mais toujours un peu de m'être entretenu avec les hommes, »
C'est pourquoi il ne se laissait pas entraîner à répondre aux lettres par écrit, ni à donner des éclaircissements sur les saintes Ecritures, chose dont il était si capable par son esprit, par ses prières, et par son sens éclairé ; car, outre la dissipation qu'il craignait dans ces sortes de choses, il craignait aussi la vanité et l'amour-propre. Il disait ordinairement : « Chez nous, Romains, la culture de l'esprit ne nous fait pas faire un pas dans le chemin de la vertu, car l'éclat de la science remplit facilement le cœur d'orgueil. Au contraire, ces bons Egyptiens se sont mis, par leur travail et par leur simplicité, sur le chemin de la perfection. »
Un jour qu'il venait près d'un vieux solitaire sans instruction, pour lui demander conseil, un autre, qui l'entendait, lui dit tout surpris : « Père Arsène, tu es instruit dans les sciences des Grecs et des Romains, et tu demandes conseil à un solitaire sans instruction !
— Il est vrai, répondit Arsène, que je connais les sciences grecques et romaines, mais, hélas ! je ne connais pas la première lettre de l'alphabet de ce vieillard. »
L'archevêque Théophile d'Alexandrie lui lit un autre jour une visite avec un des premiers magistrats, et le pria de leur dire quelque chose d'édifiant. Arsène objecta qu'il était trop pécheur : « Cependant, dit-il après quelques minutes de silence, je vous dirai bien quelques mots, si vous voulez me promettre de les mettre à profit. » Les deux visiteurs le lui promirent ; alors, satisfait, il leur dit : « Lorsque l'on vous dira que le pauvre pécheur Arsène est ici ou là, n'allez pas l'y chercher. »
Une autre fois, le même archevêque désirait avoir un entretien avec lui, mais comme il connaissait son amour sans bornes pour la retraite, il lui envoya d'abord demander si l'entrée de sa cellule était permise. Arsène répondit au messager : ft Si l'archevêque vient, je lui ouvrirai certainement ma cellule, non-seulement à lui, mais à tout le monde ; et alors, je me retirerai. » Lorsque l'archevêque reçut cette réponse, il dit : « Il vaut mieux ne pas y aller que de l'en chasser. »
Les solitaires Daniel, Zoylas et Alexandre, beaucoup plus jeunes qu'Arsène, lui rendaient de petits services qui les avaient admis dans son intimité ; ils se réjouissaient en pensant à leur saint commerce avec lui, et aux leçons qu'il leur donnait quelquefois, bien que toujours comme ne venant pas de lui. Un des jeunes solitaires se plaignait de ce que sachant les saintes Ecritures par cœur, et les méditant volontiers, il ne pouvait cependant en saisir le sens caché, et qu'ainsi il restait plongé dans une espèce de tiédeur. «Ne quitte cependant pas ta sainte méditation, mon fils, lui dit Arsène ; le saint abbé, notre pasteur, avait coutume de dire : Les charmeurs de serpents ne comprennent pas la force des paroles, par lesquelles ils prennent les serpents ; mais les serpents même les
aO LES l'ÈKES DU DÉSERT.
coirijjrennenl el leur obéissent. Si nous ne comprenons pas tout à fait la profondeur des saintes Ecritures, l'ancien serpent en ressent cependant les atteintes, lorsque nous nous en occupons, et le Verbe divin, émané du Samt-Esprit, par la bouche des apôtres, le chasse loin de nous i »
Une autre fois, il dit à Daniel : « Applique-toi à diriger ton œuvre intérieure d'après la volonté de Dieu ; car, elle t'aidera è combattre les mauvais désirs de l'homme extérieur.» Il disait aussi à un autre : « Si nous cherchons le Seigneur, nous le trouverons, et si nous le retenons, il restera près de nous. » Arsèn<3 obtenait une telle union avec Dieu, par la direction de toutes ses forces vers ce but sublime ; il puisait, en outre, dans une humble et ardente prière, et dans la mortification de l'homme sensuel, la force de soutenir un combat qui durait depuis cinquante-cinq ans. Souvent, les jeunes sohtaires l'entendaient, dans sa cellule close, dire en pleurant: « 0 mon Dieu, ne m'abandonnez pas, quoique jusqu'ici je vous aie été si infidèle ! Ah ! donnez-nioi la grâce de commencer enfin à vous servir. »
Il avait coutume de dire qu'une heure de sommeil suffit à un solitaire, et il s'eflbrçait de ne pas s'accorder plus de repos ; s'il avait passé la nuit en prières, et que le matin la fatigue l'accablât, il appelait le sommeil en disant : « Arrive, mauvais hôte ! » Il sommeillait un peu, et ensuite il se rendait vite au travail. Tous les samedis soir, au coucher du soleil, il se mettait en prières, les mains levées vers le ciel, et le soleil en se levant le dimanche matin, le revoyait dans le même état. L'exemple de son humble et divine vertu lui attirait, de la part des jeunes solitaires, une obéissance sans borne. Il disait un jour à Alexandre : « Lorsque tu auras fini, le matin, de tresser tes branches de palmier, viens me trouver, nous prendrons notre repas ensemble. Mais s'il te survient des étrangers, mange avec eux et ne viens pas me trouver. » A cette époque, Alexandre était peu habile dans l'art de tresser
des nattes, bien qu'il se donnât beaucoup de peine pour accomplir sa tûclie. L'heure du repas arriva donc, et Alexandre était loin d'avoir fini; Arsène mangea seul, supposant que le jeune solitaire avait reçu la visite de frères étrangers. Comme ce dernier se présentait vers le soir devant Arsène, il lui demanda si ses suppositions étaient justes. « IVon, répliqua Alexandre.
— Pourquoi donc, reprit Arsène, arrives-tu seulement?
— Mon père, dit Alexandre, lu m'avais dit que je devais venir seulement lorsque j'aurais fini mon ouvrage. Ma provision était grande, je viens de l'avoir épuisée ; c'est pourquoi, je n'ai pas osé venir plus tôt. »
Arsène fut fort content d'une obéissance aussi parfaite ; mais au lieu de montrer sa satisfaction, il dit : «Apprends à travailler plus vite, afin d'avoir du temps pour réciter tes psaumes, pour les autres choses du service de Dieu et pour manger/autrement, tu nuiras à ton ame et à ton corps. »
Mais ces remontrances et celte sévérité ne faisaient qu'attacher plus fortement ces jeunes gens à Arsène, car elles leur montraient toute la charité de son enseignement , et l'idée qu'il avait de sa propre imperfection. Arsène se soumettait à Tobéissance, dans les choses qui lui étaient les plus difTicilcs.
L'n jour, il devint malade et si dangereusement, que le prêtre, chargé de pourvoir aux besoins spirituels des solitaires de Scète, trouve bon de faire transporter Arsène dans un logement convenable et près de l'église. On plaça donc le malade sur un lit de peaux de bêles, la tête sur un petit coussin ; tous ces soins lui étaient plus insupportables que sa grande souffrance, mais il se soumit aux ordres donnés. Dans cet état, il reçut la visite d'un vieux père qui s'écria d'un ton indigné, en le voyant ainsi couché : « Est-ce bien le père Arsène que je vois si commodément placé?» Le malade se tut ; mais le prêtre prit la parole et demanda au vieux solitaire :
p. DU D. I 6
« Quel état avais-tu dans le monde ?
— J'étais berger.
— El comment gagnais-tu ta vie ?
— Hélas! bien péniblement.
— Et comment vis-tu, maintenant ?
— Beaucoup mieux et sans peine.
— Eh bien ! vois, dit le prêtre, c'est précisément le contraire chez le père Arsène. Dans le monde, il était comme le père des Césars, il avait cent domestiques habillés de soie, il avait de beaux appartements et des lits de repos; ici, il a renoncé à tout cela et il souffre, tandis que toi, tu es plus 5 ton aise que dans le monde, et cependant tu te scandalises h voir son lit ! »
Le vieux solitaire se jeta à genoux et s'écria : « Pardon , mon père, j'ai péché. Arsène est sur le vrai chemin de l'humilité. « Cet homme, autrefois habillé si richement, ne possédait plus alors que son habit de solitaire. Sa maladie nécessitait l'emploi d'une chemise, mais il n'en possédait pas; quelqu'un lui donna de l'argent pour en acheter, ce qui lui fit dire : « Mon Dieu, je vous remercie de m'a voir fait la grâce de recevoir l'aumône en votre nom. » A la même époque, un messager lui arriva de Rome, apportant le testament d'un riche sénateur son parent; iVrsène y était désigné comme héritier universel. Il demanda quand son cousin était mort; le messager répondit qu'il y avait trois mois. « Alors, dit Arsène, je ne puis être son héritier, car je suis mort longtemps avant lui; » et on ne put gagner sur lui d'accepter cet héritage. Après son rétablissement, il retourna avec bonheur dans sa cellule, (jui lui était aussi chère qu'un paradis, et il la quitta moins encore qu'auparavant; il conseillait aux solitaires de se tenir le plus possible dans la retraite et leur répétait les mots qui l'avaient tant impressionné et qu'il avait entendu pendant sa prière : «Fuis, tais-toi et retire-toi, et tu sauveras ton ame !
— Mais mon père, disait un jeune solitaire, pourquoi
évites- tu la conversation des frères? On n'y parle jamais que de Dieu.
— Je préfère entendre ce que Dieu dit intérieurement à mon cœur, répondit Arsène, que tout ce que les autres peuvent dire de lui. »
Dans sa vieillesse, Dieu lui envoya une épreuve qui fut la plus rude pour lui. La tempête qui refoulait les peuples sur l'empire romain, soufïlait toujours plus furieuse sur la vieille Rome. Les barbares du nord se jetèrent d'abord sur les frontières, puis sur les provinces, sans que rien les arrêtât; enfin, ils se ruèrent sur Rome, et de Rome, à travers la Méditerranée, sur l'Afrique. Ce fléau destructeur s'abattit aussi sur les provinces rom.aines de cette partie du monde, et Genséric, roi des Vandales, prit Carthage et y fonda un royaume, tandis que saint Augustm, évêque d'Hippone, quittait la terre, au milieu de toutes ces désolations. Les déserts de l'Afrique n'offrirent plus de retraites sûres contre ces peuples du nord, barbares et endurcis à tout, qui soumettaient l'un après l'autre les peuples de l'Afrique. Ceux-ci, eux-mêmes, se jetèrent dans ces vastes solitudes, et les sauvages Mazics mettant tout h feu et à sang, dans le désert de Scète, en chassèrent les solitaires épouvantés. Arsène, désolé, quitta ces lieux en disant : « Malheur à nous ! Le monde a perdu la ville de Rome et nous, moines, le désert de Scète. »
11 se Ttctira dans un séjour écarté, entre la Babylone égyptienne (le Caire actuel) et l'ancienne Memphis, et y vécut dix ans. Cependant le voisinage de ces grandes villes lui causant .beaucoup d'ennuis et de tracasseries, il s'enfuit dans la basse Egypte, où il renchérit encore sur les austérités qu'il pratiquait depuis cinquante ans, et il se répétait, comme aurait pu le faire un novice dans l'ascétisme : « Arsène, pourquoi es-tu venu ici? »
Vers ce temps, une noble dame romaine quitta sa patrie et se rendit en Egypte, pour purifier et affermir son ame dans
l'esprit du christianisme; la fleur de la perfection croissait avec tant d'éclat chez les ascètes de cette partie du monde, qu'elle remplissait de son parfum l'Orient et 1 Occident. La noble romnine fut attirée, avant tout, par la [)iété de son compatriote Arsène. Elle fut heureuse d'apprendre du paliiarche d'Alexandrie, qu'il se trouvait dans les environs, et elle demanda au chef des pasteurs d'avoir un entrelien avec lui. Mais Arsène, qui avait un jour refusé de voir le patriarche lui-même, n écouta pas cette demande, et la dame, étonnée, crut qu'il valait mieux le chercher sans le faire prévenir. Elle alla donc dans sa solitude et attendit longtemps, jusqu'à ce qu'enfin elle vit Arsène revenant d'une visite qu'il avait faite à un frère malade. Elle aperçut une forme grande et grêle, un peu courbé par ses quatre-vingt-deux ans, cependant d'une taille et d une démarche majestueuses; il avait une barbe d'une éclatante blancheur ; la douceur répandue sur ses traits et l'amour céleste traduit dans son regard par des perles humides qui s'en échappaient, peignaient assez la victoire remportée par l'homme spirituel sur l'homme terrestre. Alors elle crut apercevoir un ange ou un prophète des anciens temps, quelque chose de surnaturel enfin ; car cet air céleste que reflétait son extérieur, provenait d'une sainte tranquillité de l'ame, dont la constante union avec Dieu était chaque jour raffermie par les liens de la prière. Elle se hâta d'aller à sa rencontre, se jeta à ses pieds et tâcha de lui exprimer le respect dont elle était pénétrée ; Arsène la releva à l'instant et lui dit d'un ton sévère : « Si tu veux me voir, regarde-moi à ton aise. Seulement n'envoie pas, par hasard, quelques Romaines au-delà de la mer pour venir regarder le vieil Arsène. Du reste, je m'étonne bien que tu quittes ta famille et ton pays pour venir importuner les solitaires.» La dame, remplie de trouble, dit qu'elle déconseillerait certainement ce voyage aux Romaines, si seulement Arsène voulait se souvenir d'elles dans ses prières. (( Certes, dit Arsène, je prierai Dieu pour qu'il détruise ton
souvenir dons mon cœur. » Et là-dessus, il s'en alla h sa cellule. La dame s'en retourna précipitamment à Alexandrie et là, lemofion, l'cdroi et la douleur lui occasionnèrent une forte fièvre ; le patriarche eut toute la peine du monde h la consoler et à lui f;jire comprendre qu'Arsène , dans ses réponses, avait montré plus de sévérité contre lui que contre elle.
Dans le fait, Arsène était, de son côté, rempli de crainte, parce que la basse Egypte était justement placée sur la première étape des pèlerins romains, vers les ascètes orientaux. Ces sortes de voyages de gens pieux devenaient de plus en plus fréquents, et Arsène s'enfuit de nouveau vers sa cellule près deMemphis.il rencontra surson chemin une femme maure qui, étonnée de son vêtement, eut la curiosité d'en lAter la grossière étoffe. Il 1 en reprit et lui dit qu'il ne convenait pas de toucher la robe d'un moine. Là-dessus la femme lui répondit : a Pourquoi, si tu es moine, ne restes-tu pas dans ton couvent? » Ces mots lui allèrent au cœur ; il se hâta plus encore d'arriver h sa solitude et il disait à ses novices : « La colombe trouva une branche pour se reposer et puis elle retourna dans l'arche de Noé. » Enfin, à l'âge de quatre-vingt-dix-neuf ans. les forces de cet esprit immense s'éteignirent, et il sentit approcher sa dernière heure. Il fit une seule prière à ses novices : ce fut de ne lui rendre aucun honneur après sa mort, mais de penser beaucoup à lui dans leurs prières, comme au plus grand des pécheurs. Alors, il tomba dans une crainte inexprimable. « Est- il possible, père, que tu craignes la mort? demandaient ses élèves désolés. '■
— Certes, je la crains, reprit le saint vieillard, et je pourrais bien dire que cette crainte ne m'a pas quitté depuis que je suis religieux. »
Cependant, plus sa mort approchait, plus cette crainte fuyait loin de lui ; elle fit enfin place à une sainte tranquillité, et il s'endormit dans la paix du Seigneur. Lorsque l'on fit part de
son trépas au patriarche Théophile, il s'écria : « Heureux Arsène qui a toujours eu la mort devant les yeux! » Et l'ancien solitaire Poemen dit avec larmes : «Heureux Arsène, qui a pleuré sur toi tandis que tu étais sur la terre ! Car celui qui ne pleure pas ici-has, pleurera éternellement dans l'autre vie ! » Tant les anciens Pères regardaient comme nécessaire au salut la componction de l'ame pénitente.
(mort dans le y« siècle.)
Moïse (fesclave en Ethiopie devient voleur. Il s'enfuit duns le désert de Scète et y souffre un terrible combat intérieur. Il est consolé pur saint Isidore. Son enseignement. Frère Zacharie. Comment Moïse recevait les visites. Il devient prêtre. Comment il est tué.
« Ne vous souvenez pas des péchés de ma jeunesse, Seiyneiir. » Ps. 148.
L'état sauvage et l'immoralité dans lesquels vécut Moïse jusqu'à l'âge de quarante ans, firent de sa conversion une merveille de la grûce, dont Palladius entendit parler tous les solitaires de Scète. L'Abyssinie, ou, comme on la nommait autrefois, l'Ethiopie, fut la patrie de Moïse. Son teint était noir et ses passions brûlantes comme le soleil de son pays. Il était esclave et appartenait à un maître qui remplissait une charge publique. Il se rendit coupable de tant de vols elde tant d'infidélités, que, bien souvent, il s'attira de sévères punitions; mais au lieu de le corriger, elles le rendirent plus mauvais encore et son insolence crût avec son esprit de révolte. A la suite d'une querelle, il tua d'autres esclaves ; alors, craignant
pour sa vie, et dégoûté de l'esclavage, il s'enfuit de sa patrie, se joignit une troupe de mauvais drôles et pendant quinze ans ils se livrèrent au vol. Sa force gigantesque et son audace lui valurent l'honneur de devenir chef de cette bande. Pillant et volant, ils répandaient partout l'effroi et savaient se ménager des retraites tellement inconnues qu'ils échappaient à toutes les poursuites. L'n jour, les aboiements d'un chien de berger l'empêchèrent d'accomplir un vol. Il voulut s'en venger, non pas sur le chien, mais sur son maître. Moïse apprit que ce dernier élait un berger qui demeurait de l'autre côté du Nil. Aussitôt il ôta ses habits, se les tourna à l'ento.ur de la tête comme un turban, y planta sa lance, et traversa le Nil à la nage, comme font encore de nos jours les Nubiens. Heureusement pour le pauvre berger, il avait été averti à temps du plan de vengeance de Moïse, et ce dernier, à défaut du berger, tourna sa vengeance contre son troupeau, qu'il immola avec sa lance; puis, ayant lié ensemble quatre des plus forts moutons, il les ramena à la nage et les vendit au village voisin. Personne ne songea même à l'arrêter et il rejoignit heureusement sa bande.
Il paraît qu'enfin un rayon de la grâce luit dans cette sombre nature, jouet des plus viles passions, et qu'une ame qui se trouvait si éloignée de Dieu, se détermina cependant à gagner son royaume; nous manquons de détails à ce sujet. Dieu, qui ne veut pas la mort du pécheur mais sa conversion, ne laissa pas Moïse mourir dans le péché. Un jour, ce pécheur vit clair dans sa perversité, s'en effraya et commença sur lechamp la difficile œuvre de son retour à Dieu. Cela lui fut horriblement difficile ; car, outre ses passions fougueuses, la longue habitude du mal qui lui semblait insurmontable, le retenait encore. Un mois plus tard, pour éviter la rencontre des tentations, IMoïse fuyait jusqu'aux frontières lybiennesdu désert de Scète, sur un rocher; il demandait à l'ancien père Isidore, qui remplissait, chez ces solitaires, l'office de prêtre, d'avoir pitié de lui, de le soutenir de ses conseils et de ses
consolations et commençait son combat qui, sous tous les rapports, était bien difTicile. Un Antoine, un Hilarion, un Pacôme, n'avaient guère de pareils combats à soutenir, eux qui, dirigés dès leur enfance vers les choses célestes, n'avaient jamais connu le péché, au moins par la volonté! El maintenant Moïse qui avait été jeune et qui avait vieilli sans connaître autre chose et qui s'y était attaché de corps et d'ame 1 Quelle didérence ! et cependant, cela ne le découragea point. 11 venait de connaître le Dieu en qui saint Paul se confiait lorsqu'il disait : « Je puis tout en celui qui me fortifie. » Cent fois Moïse fut sur le point d'abandonner la vie pénitente dans le désert et de retourner dans le monde; mais il résistait de plus en plus è la tentation, et courait toujours chez le père Isidore lui dire ses peines. «Ne crains pas cette attaque de lesprit malin, mon frère ! disait Isidore, il sait que tu commences, c'est pourquoi il cherche à t'insinuer un dégoût de la vie du désert. Ne l'écoute pas, reste paisiblement dans ta cellule et l'ennemi se retirera. » Ainsi le saint vieillard le consolait. Alors Moïse, travaillant, jeûnant, priant, restait dans l'étroit creux de rocher qui lui servait de cellule. 11 partageait sa journée en quinze parties^ et lorsqu'une de ces parties était écoulée, il récitait un certain nombre de psaumes. Sa nourriture consistait, chaque jour, en douze onces de pain dur comme la pierre, et sa boisson en eau. 11 espérait, de celte manière, combattre son intempérance dans le boire et dans le manger, ainsi que son oisiveté errante, et mettre un frein salutaire 5 sa mémoire et à son imagination. Mais son n)alin ennemi n'entendait pas lâcher sa proie à si bon marché ; il troublait le pénitent par des images séduisantes, des idées fascinantes, et le plongeait dans les plus terribles angoisses ; ce n'était qu'avec toute sa force de volonté qu'il écartait de son esprit cette séduisante fantasmagorie ; l'homme terrestre se joignait à ses images pour lutter contre ses meilleures intentions, et malgré la prière, le travail, le jeûne, il ne pouvait les éloigner de son
LE BIENBEUREUX MOÏSE. 249
esprit ; une insupportable inquiétude le porta h retourner vers Isidore.
Le pieux vieillard répondit à ses plaintes : « ïu n'as pas combattu do toutes les forces de ton intelligence contre ces images de ton passé coupable, frère; pjar un reste de mauvaise habitude tu leur as donné entrée, c'est pourquoi elles ont pris un si grand empire sur ton esprit ; combats plus que jamais. Elles ne te laissent aucun repos? Eh bien ! joue au plus fin, donne-leur tellement de repos qu'elles ne puissent plus se nicher près de toi. Veille et prie nuit et jour. «
JMoise suivit h la lettre les exhortations du pieux et prudent vieillard. Pendant six ans, il ne se co-ntenta pas de prier tout le jour; mais lorsqu'arrivait la nuit, il se plaçait au milieu de sa cellule et, les nuiins levées vers le ciel, il ne cessait d'invoquer et de louer Dieu. Dans la crainte de s'endormir de lassitude, il n'osait pas se mettre à genoux. Quelquefois, il prenait quelque repos vers le matin, et il sommeillait debout, appuyé contre le mur.Maintes nuits se passèrent sans qu'il fermât l'œil: par là il espérait vaincre la nature qui le tenait sous le joug et qui cherchait à le séparer ^de Dieu. Mais il n'y réussit point entièrement. 11 confiait ses combats et ses craintes au père Isidore, qui en avait pitié et qui y prenait grande part. Un jour, ce saint Père lui dit : « Tu combats l'ennemi trop ardemment ; cela l'excite. Garde de la mesure, frère ; le combat spirituel ne doit point se livrer d'une manière réciproque. » Moïse lui répondit ; « Père, laissez-moi combattre comme j'en ai In force, car je ne pourrai trouver de repos, avant d'avoir vaincu celui qui empêche mon union avec Dieu. »
Au heu donc d'adoucir ses pénitences, il en inventa de nouvelles. Il allait pendant la nuit dans les cellules des solitaires malades ou âgés, prenaient en secret leurs cruches vides, allait les remplir d'eau et les rapportait. C'était, pour un homme presqu'cxténué de jeûne, de travail, de veilles et de peines d'esprit, un efibrt inouï, car la source à laquelle on
puisait l'eau bonne à boire était éloignée de maintes cellules de plus do cinq mille pas. Mais iMoïse poursuivait son but avec courage ; car il ne craignait pas de succomber à l'abattement du corps, mais bien h celui de l'ame.
Un matin j vers le lever du soleil, comme il rapportait à grand'peine une cruche pleine d'eau, à la cellule d'un vieux solitaire, il tomba tout à coup sur le sol et une douleur cuisante lui ôta toute connaissance. Un frère, qui le trouva dans cet état, appela au secours et on transporta Moïse évanoui à Isidore qui demeurait près de l'église. Moïse resta un an tout entier accablé d'une forte maladie. Mais lorsqu'il fut guéri et qu'Isidore lui demanda de retourner dans sa cellule (trou de rocher nommé Pelra), Moïse résista, car il craignait de retrouver son ennemi dans la solitude. « Tu n'es pas seul dans tes combats, frère, reprit Isidore, bien que tu semblés l'être. Regarde à l'entour de toi. »
En disant ces mots, Isidore montrait l'orient ; alors Moïse vit, avec les yeux de l'esprit, une troupe d'anges brillant d'un éclat surnaturel, auprès desquels le soleil semblait obscur. Ensuite, il tourna ses regards vers l'occident et il aperçut une foule de figures d'aspect sinistre, qui, sombres, tristes et confuses, semblaient prendre la fuite. « Vois, frère, dit Isidore, il est vrai que cette troupe combat contre nous, mais cette autre, resplendissante, plus forte en nombre, est envoyée à notre aide par le Tout-Puissant, et elle est toujours à tes côtés dans ta cellule solitaire; ainsi, ne crains rien. »
Etonnamment consolé, Moïse reçut la sainte communion et retourna à sa cellule.
Trois mois après, Isidore vint visiter son cher novice et lui demanda si l'esprit mauvais le tourmentait encore comme autrefois. «Oh! mon père, reprit humblement Moïse, depuis que j'ai eu, par toi, si grand ami de Dieu, les yeux ouverts au secours de sa grâce, tous mes combats ont cessé.
— Ainsi Dieu l'a permis, reprit Isidore, afin que tu ne te
LE BIENOEUREUX MOÏSE. 251
glorifiasses pas d'avoir vaincu satan et ses tentations par les austérités de ta vie. Maintenant, sois tranquille au nom de Jésus-Christ, tes combats sont finis! »
Ces combats portèrent pour Moïse les saints fruits de la fermeté et de l'humilité. Pour la yjremière fois, il fut appelé à l'assemblée des Pères du désert, réunis à l'occasion d'une adaire importante. Lorsque Moïse parut, quelques-uns d'entre eux, pour l'éprouver, s'écrièrent : a Que vient faire ce Maure parmi nous? «Mais Moïse, d'un air tranquille, garda le silence. Plus tard, ceux qui l'avaient ainsi traité lui demandèrent ce qu'il avait pensé. « Je pensais, répondit Moïse, que Jésus se tut. »
Une autre fois, il devait assister à une assemblée où devait se juger un frère coupable ; mais il n'arriva point. Alors, Isidore lui fit dire qu'on l'attendait, et demander pourquoi il ne venait pas. Moïse remplit une corbeille de sable, la chargea sur ses épaules, et parut ainsi à l'assemblée. On lui demanda ce que cela signifiait. Il répondit : « Je porte le pesant fardeau de mes péchés; oserai-je m'enhardira juger ceux d'un autre?» Personne ne dit mot contre le frère coupable. Les mauvais esprits, qui, si longtemps, avaient, tourmenté le courageux Moïse, se reconnurent vaincus. Un pieux solitaire les entendit un jour dire à Moïse : « Nous n'avons plus de prise sur toi 1 car si nous cherchons à te jeter dans le désespoir en te mettant tes péchés passés devant les yeux, tu te jettes, plein de confiance, dans les bras delà miséricorde de Dieu. Et, si nous cherchons à te rendre orgueilleux, tu l'humilies sous la justice de Dieu ; avec des hommes tels que toi, nous n'avons rien à gagner. »
Les solitaires venaient toujours lui demander une leçon ou quelque exhortation, comme il le demandait d'eux aussi. Cela était salutaire à tous : chacun apprend et enseigne dans l'humilité, a Quatre choses sont, avant tout, nécessaires ù un moine, disait Moïse, et ces quatre choses, qu'il tirait du trésor
tic son expérience, étaient de garder les commandements, l'humilité, la pauvreté et le silence ; et il y a trois choses qu'il doit avoir à cœur, ajoutait-il, parce que ces trois choses lui sont, comme h tout homme, fort diHicilcs : il doit, en tout temps, aimer à porter sa croix ; en tout temps, pensera ses péchés; en tout temps, avoir l'instant de sa mort devant les yeux. » Il répétait souvent à ses h'ères : «Quand un homme ne se. regarde pas vraiment de cœur comme un pécheur devant Dieu, Dieu n'écoute j)as sa prière.
— Qui donc se regarde réellement comme un pécheur devant Dieu, demanda un jour un solitaire?
— Celui qui considère toujours ses fautes et jamais celles des autres, répondit iMoïse. »
Puis il ajouta : « Si l'œuvre de l'homme ne s'accorde pas avec ses prières, tout son travail et toutes ses peines sont en pure perte.
— : En quoi consiste l'accord dont tu parles, demanda un novice ?
— A ne plus commettre le péché dont on a demandé pardon à Dieu. Si l'homme a quitté tout péché dans le secret de son ame, il est alors uni à Dieu, et sa prière trouve grâce devant lui.
— Mais quand est-il possible h l'homme de supporter tant de travail et de fatigues, reprit le novice ?
— Quand Dieu l'aide, dit Moïse. »
Le combat spni'tuel était rude au jeune solitaire et la mortification insupportable ; un jour, il s'écria avec impatience ; «Ah! mon père, à quoi sert tout ce jeûne, toutes ces veilles? Les mauvais désirs et les tentations se réveillent toujours !
— Mais la mortification les rendort, répondit Moïse.
— Et comment l'homme peut-il le mieux mourir à luimême, demanda un autre frère?
— Mon fils, dit Moïse, que l'homme se figure qu'il est,
depuis trois ans dans le tombeau et sous (erre, il mourra toujours à lui-même. »
Il y avait alors au désert de Scète, un anachorète nommé Zacharie, dont le saint abbé Sérapion avait coutume de dire ; « Il est vrai que je le surpasse en morlificalion corporelle, mais il me surpasse en humilité et en silence. »
Ce Zacharie se trouvait près de Moïse, lorsque quelques-uns des h'ères de ce dernier étaient allés le voir pour lui demander quelque bon enseignement. «Je te prie, frère, dit Moïse h Zacharie, que dois-je faire, et que dirai-je à mes frères? » Ce dernier se jeta aux pieds de Moïse et lui dit avec larmes : « Pourquoi me remplis-tu ainsi de confusion?
— J'ai vu le Saint-Esprit descendre sur toi, répondit Moïse, cest pourquoi je t'ai fait cette demande. »
Alors le frère Zacharie ûta son manteau, le jeta à terre et le foula aux pieds. Les autres le considéraient avec étonnement et en silence. « Un homme, continua-t-il, qui ne se laisse pas ainsi fouler aux pieds ne sera jamais un vrai moine. »
Telle est la doctrine de 1 ascétisme dans tous les temps. Des milliers d'années plus tard, l'aimable et profond ascète, Henri Suso, le pieux dominicain, vit un jour un petit chien qui jouait avec un morceau de linge et il en prit occasion de réfléchir qu'il devait aussi se laisser marcher sur le corps et n'importe par qui. L'amour de Dieu, porté jusqu'au plus entier mépris de soi-même : cest l'humilité.
Le frère Zacharie touchait entin à ses derniers moments. Comme il était couché, attendant la mort, Moïse lui demanda : «Mon frère, que penses-tu des choses célestes?
— Je pense qne rien n'est meilleur que le silence, répondit humblement Zacharie.
— Alors, frère, dit Moïse, garde-le jusqu'à la fin. » Zacharie, en silence et dans une paix profonde, rendit enfin
son ame à Dieu. L'abbé Isidore considéra avec joie ses derniers moments, et dit : « 0 bienheureux Zacharie, les portes
2o4 LES PÈRES DU DESERT.
du ciel vont s'ouvrir pour toi, car l'humilité est l'entrée de Dieu 1 »
Le changement qui s'était opéré en Moïse lui donna, aux yeux du monde, une réputation qui le peinait fort. Il craignait extrêmement que la vue de sa conversion ne donnât pas à Dieu tout l'honneur qui lui était dû, et il disait avec saint Ignace d'Alexandrie et avec tous les saints : « Celui qui me loue me flagelle. » Lorsqu'il le pouvait, il fuyait les admirateurs, et on ne lui rendait jamais un plus grand service que de venir en secret l'avertir des visites; il s'enfuyait alors au plus vite et l'on ne trouvait qu'une cellule vide. Un jour, il arriva qu'un personnage haut placé prit le chemin du désert de Scète, pour connaître ce Moïse qui avait commencé par être chef de brigands et qui finissait par être saint. Moïse en reçut avis et s'enfuit près d'un marais où il se crut bien en sûreté. Cependant l'étranger et sa suite, trompés par l'uniformité du désert, s'étaient égarés parmi ces collines de sable et ces blocs de rochers et, tout à coup, Moïse se trouva incognito devant ceux qui le cherchaient.
L'étranger, heureux de trouver quelqu'un à qui il pût demander son chemin, lui dit : «Mon père, je te prie, dis-moi où est la cellule de ce pieux et célèbre solitaire, nommé Moïse ? « Moïse, d'un air tranquille, lui répondit : v Que veux-tu de cet homme, seigneur, et pourquoi le nommes-tu pieux? Nous le connaissons mieux ici ! c'est un fou, un hérétique! Veux-tu être édifié? visite d'autres frères, mais non lui. » Il quitta l'étranger h ces mots, le laissant dans la plus grande surprise de savoir que ce Moïse, si estimé au loin, l'était si peu au désert.
Il suivit le conseil qui lui était donné et alla visiter quelques autres pères qui le reçurent avec grand respect et dont il s'édifia fort. 11 leur raconta qu'il avait d'abord eu l'intention d'aller voir le père Mo'i'se, et de quelle manière il en avait été détourné. Les pieux solitaires s'affligèrent excessivement d'une
telle calomnie, et s'enquirent de son auteur. L'étranger dit que c'était un homme âgé, long et maigre, vêtu d'une robe de moine tout usée et que son teint était noir. « Mais c'était Moïse lui-même, s'écrièrent-ils tout heureux ; » le seigneur et sa suite quittèrent le désert, plus édifiés de la conduite de Moïse qu'ils ne l'eussent été des saintes parolesqu'il eût pu leur dire.
Lorsque Moïse n'avait à craindre ni l'admiration, ni les louages, il était extrêmement aimable et prévenant. Un jeune homme qui désirait se vouer à la vie ascétique, pria un des solitaires du désert de Scète, de vouloir bien le conduire chez les solitaires les plus pieux, afin de leur demander des conseils et des leçons. Le solitaire le conduisit d'abord chez Arsène. Celui-ci, assis dans sa cellule, tressait une natte et était si plongé dans sa méditation qu'il ne remarqua pas que des hôtes entraient chez lui, ne les salua pas et ne leur adressa pas une syllabe. Au bout de quelque temps, les visiteurs partirent comme ils étaient entrés et le solitaire mena son compagnon chez Moïse. Ce dernier les reçut à bras ouverts, parla si paternellement au jeune homme de ses projets, l'encouragea si bien, lui montra tant d'intérêt, que le futur solitaire, après avoir pris congé du saint vieillard, dit à son guide : « Combien cet ancien chef de voleur est plus pieux et meilleur que cet ancien homme de cour ! » Ces paroles furent rapportées aux anciens pères, et 1 un d'eux, exlraordinairement avancé en vertu, et qui avait une haute opinion d'Arsène, pria Dieu de l'éclairer sur la nature intérieure de ces deux hommes. « (3 mon Dieu, dit-il, l'un, au nom de ta volonté, évite tout contact avec les hommes, tandis que l'autre, par le même motif, les prévient. Lequel des deux a donc raison? » Il tomba en extase et vit sur un torrent deux nacelles qui voguaient. Dans l'une était Arsène^, paisible et silencieux ; le Saint-Esprit le couvi^ait de ses ailes. Dans l'autre était Moïse avec des anges distillant du miel sur ses lèvres. Le solitaire comprit par là, que ces deux hom-
mes si pieux vivaient dans l'amour parfait, laissant passer toutes choses et tous deux très-agréables à Dieu bien que différant dans leurs appréciations.
Moïse eut, un jour, une autre sorte de visite. Quatre mauvais drôles, vivant de vol et de pillage, se scandalisèrent de ce que Moïse eu( quitte la voie du péché et se fût voué à la vie pénitente. Leur mauvaise conscience leur faisant considérer son repentir comme un reproche, ils résolurent de se venger sur lui, de le maltraiter, de le tuer peut-être. lisse jetèrent sur lui pendant la nuit, mais le vieux géant, mort au péché, ne l'était pas au combat. Moïse vainquit ses quatre adversaires, les attacha ensemble et les fit marcher jusqu'à l'église. Là, il vit le prêtre auquel il dit : a 11 ne m'est pas permis de punir ces hommes qui m'ont attaqué dans ma cellule. Commandemoi ce que lu veux que j'en fasse, w Cette simplicité d'enfant fit une telle impression sur les voleurs, qu'ils demandèrent humblement grûcë et revinrent à Dieu. «Car, dirent-ils, si un plus fort a triomphé du fort, à quoi nous sert-il de lui résister? »
Les pieux solitaires évitaient avec anxiété tous les honneurs, mais nul autant que la prêtrise, non pas que leur crainte provînt de leur lâcheté ou d'un sentiment personnel quelconque, mais leur humilité, la haute idée qu'ils avaient de la prêtrise, les en éloignaient. A moins d'un ordre exprès de l'évêque, ils ne recevaient les ordres sacrés que bien rarement. iMoïse eut aussi à souifrir, dans sa vieillesse, violence à ce sujet : le patriarche d'Alexandrie le revêtit du caractère sacré du prêtre. « Te voilà devenu blanc. Moïse, » dit en plaisantant le patriarche, après l'avoir fait diacre et lui avoir mis l'étole blanche sur l'épaule gauche (1). « Suis-je devenu blanc intérieurement ou extérieurement? » demanda Moïse.
(i; Tandis qu'il place Tétole sur l'épaule, l'LHèque dil nu diacre: «Reçois l'élole blani-lifc de la main de Dieu. «
LE BIENHEUREUX MOÏSE. 2o7
Le palriarclie donna en secret l'ordre aux ecclésiasliques chargés du service de l'église, de ne pas permettre que Moïse s'approclifil de l'autel le lendemain, lorsqu'il viendrait remplir son office de diacre et de bien le surveiller à ce sujet. Le lendemain, donc, lorsque Moïse arriva, les clercs feignirent de le considérer comme un intrus éhonté et l'éloignèrent de l'autel en disant : « Le Maure n'a rien à faire h l'autel. » Moïse, doux et patient, s'éloigna en disant : « Cela est juste; je suis à peine un homme, et je veux servir avec lès anges. »
11 avait soixante-cinq ans, lorsque des hordes barbares de Mazics inondèrent le désert de Scète. Peu de temps auparavant, sept solitaires étaient venus le trouver pour recevoir des leçons de la divine sagesse qui parlait par lui, et purifier leurs âmes par le saint sacrement de pénitence. Après que Moïse eut rempli auprès d'eux les fonctions de ministre du Seigneur, saisi d'un esprit prophétique, il s'écria : «Aujourd'hui, frères, j'ai, pour la dernière fois, servi de Pasteur à vos âmes ! Hâtez-vous de fuir, car les barbares sont près d'ici.
— Ne veux-tu pas fuir avec nous, lui demandèrent-ils?
— Non, répondit Moïse, le souvenir de ma vie passée m'a fait, depuis longtemps, attendre ce jour, afin que les paroles de mon Sauveur s'accomplissent : « Celui qui prend l'épée périra par l'épée (1). »
Alors les solitaires dirent d'une voix unanime : « Si tu restes, nous resterons, et nous mourrons avec toi.
— Réfléchissez, dit Moïse, je n'ai aucune raison de fuir; vous pouvez encore vous sauver maintenant; tout à l'heure, il sera trop tard. »
Mais ils n'écoutèrent rien ; ils voulurent rester, et le saint vieillard ne les repoussa pas. La nuit se passa en prières et en saints entretiens. L'aube commençait à naître que Moïse dit : « A'oici l'heure. « Bientôt, on vit de tous côtés des hom-
(l)MATTii.. XXVI, 32.
258 LES l'ÈRES W DÉSERT.
mes sauvages, semant sur leurs pas la terreur et la mort, se précipiter dans ces pieuses retraites ; une troupe de ces barbares se dirigèrent vers la cellule où, à genoux et en prières, Moïse et les solitaires les attendaient. Un coup de lance étendit sans vie Moïse sur le sol ; six frères le suivirent dans l'éternité. Le septième, craignant la mort, s'était caché derrière un monceau de feuilles de palmier et de nattes ; il vil sept couronnes descendre du ciel sur le front de ces soldats de Jésus-Christ ; lui, échappa à la mort et quitta, sans couronne, le désert envahi.
(morts dans le v« siècle.)
Frère Valens se hiisse aveugler par l'orgueil et tombe dans l'erreur. Frère Ero, d'abord fort pieux, se laisse tromper par l'amour-propre et finit misérablement. Frère Plolomée tombe en suivant sa propre volonté.
Palladius, après avoir écrit la vie de Moïse et d'autres saints solitaires, ajoute : « L'arbre delà science du bien et du mal se trouvait, dans le paradis terrestre, entre des arbres et des plantes saines et salutaires. De même, il ne sera pas inutile de parler d'ascètes qui sont tombés, parce qu'ils avaient trop bonne opinion d'eux-mêmes. Lorsque la vertu n'est pas pratiquée dans le seul but de plaire à Dieu, elle peut devenir aussi une occasion de chute, lorsque l'homme se confie en ses propres forces. C'est pourquoi il est écrit : « J"ai vu tomber le juste dans sa justice. »
LES FnÈRES VALENS, ERO ET PTOLOMÉE. 259
Valent naquit en Palestine : il se voua h la vie ascétique dans le désert de Scèlc, et y mena, pendant de longues années, une vie dure et mortifiée. Cependant, il avait plus de zèle que d'humilité ; il cherchait plus son propre honneur que celui de Dieu. Tandis que les âmes saintes, à mesure qu'elles avancent dans la perfection, attribuent de plus en plus leur vertu à la grùce de Dieu, se remettent de plus en plusieurs péchés devant les yeux, pour apprendre à se mépriser et à reconnaître leur faiblesse, Yalens, au contraire, s'estimait d'autant plus, qu'il pensait être devenu, par ses seuls efforts, très-agréable 5 Dieu et jouir d'un privilège particulier. Il avait complètement oublié la leçon que saint Antoine avait laissée aux ascètes, et qui s'était propagée parmi eux. Ce patriarche de la vie spirituelle eut une vision dans laquelle il aperçut la terre entièrement couverte d'un filet épais, et il comprit que ce filet figurait les embûches que le diable tendait à tous. «Hélas! dit-il en soupirant, personne ne pourra-t-il donc les éviter? — Oui, répondit une voix, l'homme humble les évitera. » Car l'homme humble est prudent ; il connaît l'incroyable faiblesse de l'ame et la nature mauvaise de l'homme. Mais le frère Yalens était bien éloigné de cette prudence et de cette humilité. Il se croyait si grand, qu'il ne doutait pas qu'au moindre signe, les anges n'accourussent le servir. Les solitaires racontèrent à Palladius, qu'une nuit que le frère Valens travaillait h ses nattes, son aiguille lui échappa ; qu'une lueur étrange éclaira sa cellule ; qu à l'aide de cette lueur, il retrouva son aiguille, et qu'à partir de ce moment, il fut si boufTi d'orgueil, si arrogant, qu'il méprisa les autres solitaires. Le grand Macaire, alors prêtre dans le désert de Scète, avait un jour reçu en présent un gâteau. Il le bénit et en envoya un morceau h chaque solitaire ; touchant usage de ce temps, qui était une image de leur communauté de foi et de grâce dans la sainte Eucharistie. Yalens, seul, reçut très-mal le messager qui lui apportait de la part de Macaire, l'euloge, nom que l'on
donnait au pain bénit, « Va-l'en, cria-l-il au messager, dis à Macaire que je suis aussi l)on que lui ! je n'ai que faire de sa bénédiction.» Lorsque ces paroles furent rapportées à jMacaire, il vit tout de suite dans quel péril vivait Valens ; il se mit immédiatement en marche, alla trouver Yalens et lui représenta doucement le danger qu'il courait. « Reviens à Dieu, frère, dit le vieux prêtre, recours à sa miséricorde ! Tu t'en éloignes, parce que tu es trompé. » Mais l'orgueilleux solitaire, aveuglé par son amour-propre, ne l'écouta pas ; Macaire, le cœur rempli d'amertume, dut s'éloigner. Après avoir méprisé le signe d'une sainte communauté, Valens fit bientôt un pas de plus, et dédaigna la communion avec le saint Sauveur, qui veut bien ainsi honorer la pauvre humanité. Lorsque les frères furent assurés que Valens ne voulait plus s'approcher des sacrements, ils en conçurent une vive douleur, « car, disaient-ils, comment vaincra-t-il l'orgueil s'il dédaigne Celui qui, seul, peut le vaincre? » Mais le mauvais esprit triomphait ; il savait bien qu'il avait beau jeu chez Valens. L'imprudence de l'orgueil iit que ce frère prit, sans hésiter, une vision fantastique, œuvre du diable, pour une vision de Dieu. Un ange brillant lui apparut tout à coup, et lui dit : «Le Christ aime ton union avec lui, ta haute intelligence, ta liberté d'esprit. Il vient à toi ; va à sa rencontre et prosterne-toi en l'adorant. » Valens se hâta de sortir de sa cellule. Les ténèbres de la nuit avarient fait place à l'éclatante clarté d'une multitude de flambeaux et de lampes; et au milieu de toutes ces lumières, se dressait une forme resplendissante. Valens se jeta la face contre terre et adora... l'esprit malin. Le dimanche suivant, après le service divin, il dit aux frères rassemblés: «Dès ce moment, la communion m'est inutile, car le Seigneur Jésus-Christ vient me visiter dans ma cellule. » A peine avait-il prononcé ces mots, qu'il fut saisi d'une folie furieuse. Les frères durent le lier, et toute une année, sa raison resta égarée.
Lorsqu'il arrivait aux saints d'avoir de telles visions, ils s'en défiaient toujours, les regardaient comme une illusion de l'amour-propre, ou comme une tentation du malin esprit, qui s'efîorçait de llatter leur orgueil. Mais lorsque cette vision venait de Dieu, elle faisait luire aux yeux de leur ame, une lumière qui les éclairait sur les secrets divins et sur les choses surnaturelles; cette lumière, venant de la sagesse, de la vérité même, jetaiten eux une telle clarté, que non-seulement la moindre tache de leur ame leur était visible jusque dans ses replis les plus cachés, mais que la moindre ombre sur son inexprimable beauté leur paraissait d'une horreur telle, qu'ils en concevaient un mépris sans bornes pour eux-mêmes. Ils ne marchaient qu'avec la plus grande crainte dans le sentier glissant et dangereux des visions et des révélations surnaturelles. Ils pensaient toujours que l'ennemi du salut épiait la moindre faiblesse de leur amour-propre pour les prendre dans ses filets. Ils avaient toujours devant les yeux les desseins impénétrables de Dieu qui pouvait vouloir faire d'eux l'instrument de ses desseins. Ainsi, de tous les dons extraordinaires dont ils étaient remplis, sortait le plus extraordinaire: l'humilité, à laquelle ne manquent jamais ni le désir de la gloire de Dieu ni la grâce du salut.
Les prières des frères et une forte discipline ramenèrent enfin dans l'ame de l'insensé Valens le sentiment de lui-même et le jugement. Après que son orgueil eut voulu en faire, pour ainsi dire, l'égal de l'Esprit-Saint, et que, loin d'égaler la divine sagesse, il eut perdu la raison, il vit clairement le néant de l'excellence humaine lorsqu'elle n'a pas sa racine en Dieu. Il mena dès lors une vie simple et mortifiée et loua Dieu, « qui renverse les puissants de leur trône et qui donne sa grâce aux humbles (1 ). »
Frère Ero était d'Alexandrie ; noble et beau jeune homme,
M)Li,c, I, 32.
dont les mœurs chastes et l'intelligence étaient remarquables. La vie ascétique l'attira ; il s'y abandonna dans le désert de Scète, avec une ardeur et une persévérance qui excitèrent l'admiration des solitaires. Il étudiait jour et nuit l'Ecriture sainte, et s'était tellement accoutumé au jeûne, que souvent sa nourriture principale, durant trois mois, était la sainte communion, et quelquefois des racines sauvages. Palladius d'Alexandrie désirant parcourir le désert de Scète, le patriarche lui indiqua, comme conducteurs, les deux solitaires Albin et Ero, venus précisément alors du désert pour apporter à saint Isidore, qui dirigeait l'hôpital de cette ville, les ouvrages des solitaires, que ce saint vendait pour ses pauvres malades et pour les pèlerins. Mais laissons parler Palladius : « Nous avions quarante lieues à faire. Pendant ce voyage, le frère Albin et moi, nous prîmes deux fois de la nourriture, et nous bûmes trois fois de l'eau ; mais frère Ero ne prit rien et marchait si vite qu'il semblait voler sur le sable et que nous ne pouvions le suivre. Il nous récita par cœur, à notre grande édification, les prophéties d'Isaïe, une partie de Jérémie, l'évangile de saint Luc, les lettres aux Hébreux, les Proverbes de Salomon et une foule de psaumes. »
Ero vécut ainsi bien des années dans la paix, jusqu'à ce que le tentateur lui mit dans l'esprit que la vie qu'il menait était bien plus celle d'un ange que celte d'un homme. Alors, au heu de remercier Dieu du secours de sa grâce, Ero se laissa aller à des idées de complaisance envers lui-même. Il en arriva bientôt qu'il n'estima plus les autres solitaires et qu'il ne fît plus aucun cas des avis des Pères ; au contraire, il ne pensa qu'à attirer l'admiration du monde sur sa vie qui lui semblait angélique. Son dédain pour les avertissements des anciens Pères cl pour le sacrement de Pénitence, fit que son ame perdit sa sainte ardeur à combattre la vanité, puis insensiblement la force de le faire, et enfin, il en perdit jusqu'à la volonté. Il tomba dans une langueur spirituelle, dans une tiédeur qui finit par
dégénérer en dégoût. Alors la vie ascétique lui pesa ; sa cellule lui devint à charge, il jeta loin de lui ses vêtements d'ermite, et partit pour Alexandrie. Mais là, loin de trouver des admirateurs, il ne trouva pas même quelqu'un qui fit attention à lui ! Il traîna dans loisiveté un cœur vide et des sens abrutis, demanda des distractions à l'ivresse, et s'enfonça de plus en plus dans l'abîme ; alors, celui qui s'était nourri du pain des anges, celui dont l'union avec Dieu avait été si grande, cherchait désormais à se rassasier de la nourriture des animaux immondes. Cependant, Dieu lui fut miséricordieux ; il lui envoya une forte maladie dont les douleurs indicibles détruisirent complètement sa santé. Dès ce moment, un regret amer s'empara de son ame au souvenir de la paix qu'il avait perdue, et il s'enfuit au désert. Les pieux solitaires accueillirent avec bonté l'enfant égaré et lui prodiguèrent leurs soins; mais la maladie ne lui laissa que le temps de reconnaître ses fautes et de les pleurer; Dieu l'appela à lui pour rendre compte des talents qui lui avaient été confiés.
L'orgueil et la vanité sont de puissants ennemis de la perfection ; mais son ennemi mortel, c'est la volonté personnelle. Un jeune homme, du nom de Ptolomée, voulut se vouer à la vie ascétique ; mais les saints solitaires le trouvèrent scrupuleux et inquiet. Ce n'est guère ce qui convient aux novices. Celui qui veut conquérir le royaume du ciel, doit se faire enfant, dit le divin Sauveur. La principale vertu de l'enfant consiste dans l'obéissance ; elle le conduit et l'habitue à tout ce qui est bon. Sans obéissance, il peut avoir de bons penchants, de bons mouvements, mais il lui manque ce qui fait le fondement solide de la vertu. L'homme qui, pour l'amour des biens célestes, renonce au monde, à ses joies, dédaigne ses plaisirs afin de s'assurer les délices de l'éternité bienheureuse; cet homme doit aussi devenir enfant et aller à l'école de l'obéissance, comme Paul-le-simple chez saint Antoine. L'obéissance fut la première règle des moines et des solitaires. Plus
tard, ce ne fui pas seulement une règle, mais une sainte habitude que ceux qui débutaient dans la vie religieuse réclamassent de ceux qui avaient de l'expéncnce, des conseils et des consolations. De \h les enseignements et les décisions des anciens Pères, lorsque les jeunes frères venaient se plaindre à eux dans leurs tentations.
« Mon père, disait un jour ù un père, un jeune solitaire tout désolé, que dois-je faire pour me préserver du désespoir? Mes pensées m'accablent de plus en plus. Aurais-je donc en vain quitté le monde et ne pourrais-je jamais plus être heureux ?
— Mon frère, répondit le vieillard, si nous ne sommes pas dignes d'entrer aussi dans la terre promise, il nous est encore plus favorable de mourir dans le désert que de retourner manger les viandes des Egyptiens. Pesez-bien mes paroles. »
Un autre frère disait à son maître spirituel : « D'où vient, mon père, que le dégoût et l'engourdissement s'emparent de moi ?
— C'est un signe, répondit le maître, que vous n'avez pas assez vivement présents à l'esprit ni la gloire du ciel ni les tourments de l'enfer; car si vous vous les représentiez bien, le désir de l'éternelle félicité et la crainte des peines de l'enfer, vous seraient des armes puissantes pour combattre courageusement la paresse et l'ennui de l'esprit. »
Et si les novices, dans cette sainte lutte, n'entendaient pas tous et toujours de telles paroles consolatrices, l'expérience prouve cependant qu'il leur était bien utile d'ouvrir ainsi naïvement leur cœur et de faire connaître la situation de leur esprit ; car une sincérité enfantine sufBt souvent pour mettre en fuite les plus terribles tentations.
Mais Ptolomée dédaignait ces sages leçons. Il soutenait qu'il ne pouvait apprendre la vie spirituelle que de l'Esprit- Samt seulement, dont les inspirations ne manquent certainement pas aux hommes de bonne volonté. A cela, on lui oppo-
LES FRÈRES VALENS, EltO ET l'TOLOMÉE. 265
sait : que les inspirations du Saint-Esprit et leur intelligence sont deux choses différentes ; que cette intelligence ne se borne pas à un exercice superficiellement bon, mais s'acquiert par un long exercice dans l'obéissance et l'humilité de la volonté purifiée. Ptolomée prétendait se prévaloir de l'exemple du patriarche des solitaires, de Paul de Thèbes, ne réfléchissant pas que ce saint homme ne s'était pas retiré dans la solitude par caprice, mais que plutôt les circonstances l'y avaient conduit ; il s'était réfugié dans le désert, poussé par la pureté extraordinaire de son cœur, et là son union avec Dieu l'avait rendu l'esclave du Tout-Puissant. Mais ces représentations n'eurent aucune influence sur l'esprit de Ptolomée. Il se sépara entièrement de ses frères, se bâtit une demeure dans le creux d'un rocher au delà du désert de Scète dans un lieu inhabité; ià,dix-huil lieues le séparaient de toute eau potable. Cependant les rosées des nuits sont assez fortes dans cet endroit, et Ptolomée recueillit de celte eau dans des vases de terre, pour étancher sa soif. Sa nourriture consistait en racines sauvages. Il vécut ainsi quinze ans. Mais à quoi lui servait la mort du corps, tandis que sa volonté se nourrissait et grandissait de plus en plus! Hélas! à rien, absolument à rien. Dans son éloignement volontaire et coupable du saint Sacrement de l'autel et de la pénitence, de l'audition du saint Evangile, des avis et des sages leçons des anciens Pères, il s'écarta peu à peu intérieurement du bon chemin, comme il l'avait fait extérieurement ; et la coupable règle de conduite qu'il avait adoptée, en se bornant à ses propres inspirations, n'y contribua pas peu. Son erreur acquérait tous les jours de nouvelles forces et l'éloignait de plus en plus de la vérité ; la doctrine du salut semblait être voilée pour lui, il tomba enfin dans l'incrédulité et de là dans des croyances fausses. Il se figura que le monde était gouverné, non par la sainte Providence, mais par le hasard ; que, par conséquent, il n'y avait ni punition ni récompense éternelles; que l'homme, après sa mort, n'avait
donc pas à craindre les jugements de Dieu et que les menaces de l'Espril-Saint n'étaient que de vaines chimères. Cette tempête de folles pensées chassa Ptolomée de sa cellule ; tous ses jeûnes ne l'y retinrent point. Si son entêtement n'y eût mis obstacle, il eût encore pu se sauver en allant se mettre docilement sous la conduite des Pères du désert. Mais il partit pour Alexandrie. La longue habitude d'une vie chaste et mortifiée lui donnait pour toute incontinence un éloignement naturel, et il prit soin de n'avoir que des liaisons vertueuses, d'abord, parce qu'il trouvait cela convenable h un jeune homme tel que lui, et ensuite parce qu'il voulait prouver aux solitaires à quel degré de vertu il était parvenu depuis son départ de Scète, et combien il leur était supérieur. Sans occupation, sans but, sans frein, il parcourut l'immense ville d'Alexandrie, y visita les spectacles, les bains publics, se mêla partout à la foule, vit et entendit mille choses auxquelles il n'eût pas pensé dans son désert et qui lui étaient fort dangereuses.
Il arriva qu'à ce temps, un pieux et ancien solitaire vint à Alexandrie pour vendre le travail des solitaires et se procurer pour eux lesvetementsnecessaires.il vit frère Ptolomée entrer dans une taverne. Le pauvre solitaire en conçut une véritable douleur. Il attendit à la porte de cette maison que Ptolomée en sortit; il le prit alors amicalement par la main et lui dit tristement : « Seigneur et frère, tu portes un habit qui est celui d'un religieux, d'un ange même; tu es encore jeune ; ne penses-tu donc pas aux nombreuses embûches de satan? ne sais-tu pas que l'esprit mauvais, notre ennemi, entre en nous par les yeux et par les oreilles et qu'il n'y a rien de plus pernicieux à un solitaire que ce tourbillon d'hommes insensés qui pullulent dans une grande ville? Comment donc oses-tu t'avcnturer dans une taverne où il y a tant de choses mauvaises à voir et à entendre ! Ah 1 je t'en prie, n'y va plus ! fuis plutôt; retourne à Scète, où, avec l'aide de Dieu, ton ame peut être heureuse; je retourne aujourd'hui, ah ! mon frère, reviens
avec moi. » La grûce frappait encore une fois au cœur de Ptolomée, en ce moment ; mais il ne l'écouta pas. Bien plus, il parla avec une grande estime de lui-même au digne vieillard : « Retourne seul, vieillard, dit-il, et ne bavarde pas tant. Tu dois bien savoir que Dieu ne regarde à rien qu'au cœur pur. » Alors, le vieux solitaire levant les yeux et les mains vers le ciel, s'écria : « Louanges et gloire 5 vous seul, ô mon Dieu ! mais voyez! il y a âéjh cinquante-cinq ans que je vis dans le désert, et je ne possède pas encore la pureté du cœur ; et voici ce jeune frère qui parcourt les tavernes d'Alexandrie et qui dit posséder cette pureté ! » Après ces mots, il se tourna vers Ptolomée et lui dit avec douceur : « Que Dieu le garde, frère ! Il ne laissera confondre ni moi ni mes espérances ! » Ils se séparèrent, suivant le chemin qu'ils s'étaient chacun librement choisi; l'un le chemin du salut, l'autre le chemin de la perdition.
Ptolomée ne put se soutenir sur le piédestal qu'il s'était élevé : les ténèbres et l'incrédulité, toujours intimement liées avec toutes les mauvaises passions, ne le préservèrent pas contre elles, lorsque le mauvais exemple et les mauvaises compagnies les soulevèrent dans son cœur. Bien au contraire, il s'enfonça de plus en plus dans une vie méprisable et honteuse; traîna son déshonneur par toute l'Egypte, en société de gens de mauvaise vie, faisant ainsi le chagrin et la honte des chrétiens, en môme temps qu'il était devenu le jouet des païens. Les documents nous manquent pour parler du lieu de sa mort et de sa mort même. Cependant, il est certain que le désert de Scète ne le revit point ; car ses relations avec le clergé avaient cessé avec sa chute, et combien de fois n'en est-il pas ainsi ! Le recueillement de l'esprit, un recueillement qui renferme un vif attrait vers Dieu, attrait donné par la mortification de la mauvaise nature, par l'empire sur les passions, par la méditation et par la prière, ce recueillement a, pour refuge le plus sûr, la cellule de l'ascète.
La vocation en fait-elle sortir l'ascète, le prêtre, le missionnaire, le docteur de l'Eglise doit-il se trouver en contact avec le monde, les grâces d'état sont alors le bouclier qui le préserve des défaites et des chutes ; mais toujours un désir ardent, un saint désir de l'ame, le fait rester en esprit un habitant de sa cellule. Mais qu'un ascète abandonne sa retraite par légèreté, par ennui, — cette légèreté, cet ennui, sont comme une rouille qui s'attache aux dons et aux grAces spirituelles qui sont, pour ainsi dire, les moteurs du recueillement et de l'attrait spirituel.
Sa naissance. Son esprit de pénitence. Sa vie ascétique auprès de saint Jacques de Nisibis.Son amitié avec le moine .Julien. Saint Jacques et le roi Sapor. Ephrem devient diacre ; il prêche la pénitence. Il devient docteur de l'Eglise, poète, missionnaire. Comment il chante les louanges de la sainte Mère de Dieu. Il soigne les pestiférés à Edesse et meurt.
n La voix de la tourterelle s'est fait entendre dans notre terre. »
•lOEL, II, 12.
L'Egypte, cette Babylone du paganisme, cette terre de sombres énigmes devant lesquelles veillait le sphinx, devint ainsi par les ascètes une source claire et abondante de laquelle coulait « l'eau de la vie éternelle. » Le mot de l'énigme du monde, que des milliers de siècles polythéistes cherchèrent en vain devant ce sphinx sans voix, ce sphinx de pierre, les fils de l'Egypte le trouvèrent, lorsque, par la vie ascétique et
mystique, ils tirent renaître l'Iiomme du paradis terrestre et qu'ils établirent, dans leurs creux de rocher, dans leurs monastères, une pépmière féconde d'ardents chrétiens, (^ette vie nouvelle, riche en germes d'une indescriptible fécondité, se répandit en deux torrents sur le monde. L'un se dirigea vers l'Orient; l'autre vers la terre du Soir, comme disent les Arabes, vers l'Occident. Le héros chrétien de ce siècle, le soldat de l'Eglise et son représentant dans le combat que la Foi soutint en faveur de la divinité de Jésus-Christ contre l'arianisme, le saint patriarche d'Alexandrie, saint Athanase, enlîn, ouvrit le chemin à cette source de vie dans l'Occident ; cet événemeut date de son bannissement à Trêves et à Rome, lorsque, par son exemple, sa société, ses écrits, ses récits, il fut, en quelque sorte, le guide des Pères ascètes et des novices dans cette sainte et mystérieuse sphère.
On ne sait guère avec certitude comment la vie ascétique, sous les différentes formes de solitaires et de moines, s'est développée en Orient. Déjci, en 337, saint Basile-le-Grand trouvait dans la Célésyrie et dans la Mésopotamie, des couvents florissants et parfaitement réglés. La Palestine et la Perse en possédaient aussi à la même époque. On peut en conclure que l'esprit et la vie de couvent produits parla foi chrétienne, encore dans sa première ferveur, en sortaient tout naturellement comme un fleur du bouton qui l'a conçu. On apprenait, par la foi, à connaître le Dieu de la vie éternelle ; on s'y attachait par le lien d'un amour que les paroles humaines n'expriment pas; on se vouait à lui entièrement; quoi de plus simple! Les hommes les plus grands et les plus distingués de l'Eglise, étaient disciples des ascètes; ils communiquaient, ils inculquaient cet esprit h leurs élèves, car, sans cet esprit, la vie chrétienne ne peut arriver à la sublime perfection.
Près de Nisibis, ancienne ville de la Mésopotamie, vivait un couple estimable; ces braves gens avaient un fils qu'ils élevaient dans la crainte du Seigneur. Ce fils était Ephrem.
Son caraclère doux cl réservé acquit un développement qui devenait de jour en jour plus fort et plus fécond par la méditation des saintes Ecritures, dont ses parents lui avaient appris à connaître les trésors. Elles jetèrent une telle lumière dans son ame, que le seul l)ut, vers lequel il lui sembla devoir tendre, fut l'idéal de la vertu. Ainsi, de petits mouvements de colère, des doutes fugitifs sur la Providence de Dieu, lui semblèrent, plus tard, des fautes graves; et il pleura des espiègleries de garçon, comme des péchés dignes de mort, tant son cœur était pur et le fut jusqu'à la fin de sa vie. Un caractère paisible, une bonté extraordinaire jointe à une grande fermeté dans la foi et à une grande force de persuasion, donnait h sa vertu le charme rare de l'amabilité. Les visions, les cachots dans lesquels il était injustement plongé et dont les dangers menaçaient même sa vie, dangers qui étaient la conséquence de sa libre manière de parler, ne faisaient que l'enflammer de la plus vive gratitude pour les décisions de la divine miséricorde; h. dix-huit ans, il reçut le saint baptême et il prit dès lors la résolution de se vouer h la paisible contemplation, dans le service de Dieu.
De même qu'en Egypte et en Palestine, il y avait, dans la Syrie et dans la Mésopotamie, un grand nombre d'hommes pieux qui se vouaient à la vie ascétique, pratiquaient la plus sévère mortification en même temps que de saints exercices, tout en se livrant avec zèle au travail manuel. Ils vivaient de diverses manières ; les uns étaient des solitaires dans la plus forte acception du mot : chacun d'eux vivait dans sa cellule, sa hutte, ou son creux, dans une complète séparation l'un de l'autre ; la communauté des autres consistait à n'avoir aucun abri : ils vivaient sur les montagnes du grand désert de Syrie, la plupart sur le mont Sigoron, entre Nisibis et Edessa, et se réunissaient pour la prière et les chants. Ils dormaient dans des creux de rochers, n'avaient pas de cellule et ne mangeaient pas de pain. Chacun possédait une petite faucille, qui lui ser-
vait ù couper les racines qui composaient leur nourriture. Cette effrayante manière de vivre n'était suivie que d'un petit nombre. La plupart se renfermaient dans des couvents où les repas et la prière se faisaient en commun. Là régnait aussi une grande mortification, surtout dans la nourriture et dans le sommeil. Tous devaient travailler : celait la principale condition de la vie ascétique, n'importe sous quel point de vue on la considérait. Le solitaire dans sa cellule, le chrétien errant sans asile, le moine dans son couvent, devait travailler pour subvenir à ses besoins et pouvoir faire l'aumône. Ce dernier devoir était si saint que la plus grande nécessité n'en dispensait pas ; de là vint ce grand zèle pour le travail. On tressait des corbeilles, des nattes, des cordes; on préparait du papier; on filait des voiles et des toiles, on moulait du blé, on travaillait aux champs ou aux jardins ; on copiait des livres ; les uns, comme saint Ephrem, en écrivaient eux-mêmes; mais ce dernier tissait aussi des voiles. Excepté l'occupation d'écrire, aucun autre ouvrage ne dispensait de la prière ni du chant des psaumes, ni de la lecture des saintes Ecritures, ni de la méditation.
Ephrem alla trouver le saint solitaire Jacques qui fut, plus tard, évêque de Nisibis, mais qui, à cette époque, vivait en anachorète au pied de la montagne ; il fit à ce saint solitaire la confession de toutes ses fautes, qu'il appelait les crimes de sa vie, car ses légères omissions lui semblaient telles devant l'infinie perfection de Dieu ; il les mesurait selon la mesure céleste : il obtint de Jacques, depuis lors, la permission de se vouer auprès de lui, à la pénitence et au renoncement. Il devait ignorer la langue grecque et les sciences profanes, car il n'avait reçu qu'une éducation ordinaire, mais il avait puisé dans une étude constante des saintes Ecritures, cette sagesse surnaturelle qui brilla, plus tard, dans ses écrits. Les Pères de l'Eglise les plus instruits honorèrent, dans saint Ephrem, un docteur éclairé. Le regard pur de son esprit, qui
n'élail dirigé que vers les choses célestes, soutenait sans eiïort l'éclat de celte lumière qui éclaira d'abord les prophètes, puis les apôtres. Dans la prière, lîlphrem parlait au Verbe éternel d'une manière si soutenue, si enfantine, si remplie d'amour, si humble, que le Verbe lui répondait et le remplissait d'une science que nulle bouche humaine, nul livre, n'eût pu lui enseigner. Son naturel le portait h la colère ; il était vif et ardent : il combattit si parfaitement cette passion, que jamais on ne le vit disputer contre qui que ce fût ou se fâcher; cette conduite lui valut le surnom de « la paix de Dieu. » Lorsque, dans la suite, il se trouva en rapport avec des pécheurs endurcis, avec des hérétiques, des malfaiteurs, des païens, la prière et les larmes étaient ses seules armes. Il avait le plus profond mépris pour lui-même et souhaitait rien tant que d'être autani méprisé par les autres. Sa profonde humilité lui faisait déplorer, pleurer sa misère spirituelle. « Je crains, écrivait-il dans ses confessions, de ressemblera ceux qui furent dévorés du feu céleste, pour avoir osé offrir à l'autel un feu profane, si je parais devant Dieu sans le feu sacré de son amour dans le cœur, et de mériter ainsi d'être puni. » Il prétendait ne pouvoir verser assez de larmes pour laver toutes les taches dont son ame était souillée; il s'efforçait ainsi par une sainte humilité et par ses saints désirs d'établir en son ame le règne de Dieu. Et comme l'orgueil et la vanité sont tout à fait oj)posés au règne de Dieu en nous, Ephrem ne craignait rien tant que de tomber dans leurs embûches. « Il n'y a pas de péchés plus dangereux, écrivait-il, car ils annihilent en nous les dons de Dieu, et font de la vertu une source de vanité qui devient horrible. Ah ! si nous pouvions bien nous persuader qu'au jour du jugement toutes nos vertus seront éprouvées au feu et qu'aucune ne pourra soutenir cette épreuve que l'humilité ! w II éprouvait une véritable anxiété de s'entendre louer. Tandis qu'on lui prodiguait des éloges, il se prosternait en esprit devant le trône de Dieu, tremblant et
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craignant d'avoir, peut-être, trompé son arlmirateur par une hypocrite apparence de piété, l^lphrem insistait fortement, pour lui d'abord, mais aussi pour les autres, sur la nécessité d'une contrition humble et pénitente, devant l'Hicommensurable amour de Dieu et la grande sévérité de ses jugements. « La contrition, dit-il, est lo pain quotidien de l'homme spirituel. Par là, il obtient miséricorde et acquiert une infinité de grâces qui sont plus précieuses que tous les trésors. » Saint Grégoire de Nice disait de saint Ephrem : « Il lui était aussi naturel de pleurer qu'à d'autres de respirer. » Jour et nuit, ses veux se remplissaient de larmes.
De la solitude, saint Ephrem se rendit dans un couvent réglé, pour s'habituer à tous les genres de mortification que la communauté entraîne avec elle. Là, il s'attacha à un pieux moine, nommé Julien, qu'un destin malheureux avait chassé d'Occident et qui était venu demander la paix au désert. Julien, visigoth de naissance, avait été réduit par les hasards de la guerre à un dur esclavage, et sa foi lui avait attiré, de la part de son maître, païen, une foule de mauvais traitements. Car Héliopolis, en Célésyrie, n'accueillait pas favorablement les croyances chrétiennes, avec leur pureté et la sainteté de vie qu'elles demandaient. Héliopolis (ville du soleil) est le nom grec de la ville nommée Balbek en syrien. Le dieu du soleil, Baal, et la déesse de la lune, Astarté, sa sœur, étaient les principales divinités des Syriens et celles qu'ils préféraient; il eût été difficile de trouver ailleurs un culte qui fut, d'une manière aussi tranchée, opposé aux maximes chrétiennes.
La Célésyrie est une contrée qui s'étend entre les deux chaînes de montagnes du Liban et de l'Antiliban ; elle forme une vallée étendue, unie et fertile. C'était dans cette vallée qu'était le siège du culte de Baal, celte ville de Baalbek, si immense, si riche, si efléminée, et dont les temples étaient si magnifiquement décorés; là gisent encore les ruines de ces somptueux édifices, devant lesquels l'œil du voyageur s'arrête
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étonné, tant elles ont gardé un caractère grandiose ; on pourrait s'y perdre, tant elles sont étendues. Le sauvage et inculte Antiliban contemple mornément toutes ces magnificences détruites, et un petit village maronite, un petit ruisseau, deux noyers forment le misérable voisinage de ces belles ruines. Les carrières de pierres qui existent, à peu de distance, dans l'Antiliban, fournissaient facilement les matériaux nécessaires à ces gigantesque constructions; on voit encore, dans ces lieux abandonnés, d'immenses blocs, de vingt à trente pieds de long, qui semblaient destinés à être les fondements de quelque édifice. Ils gisent là, a moitié taillés; avant que l'ouvrier eût pu achever son œuvre, Baal n'était plus.
C'était là que Julien avait eu tant de douleur à souffrir avant d'obtenir la liberté qu'il échangea bientôt contre le joug si doux du Seigneur, en suivant son exemple. Son cœur, purifié par de fortes épreuves, fut bientôt enflammé de l'amour divin. Il ne pouvait entendre ou lire le nom de Dieu, sans fondre en larmes et implorer le pardon de ses péchés. Ce fut dans ces sentiments qu'Ephrem et lui se rencontrèrent; et leur amitié y prêta une nouvelle force, car le saint amour est inséparable de la sainte douleur, qui saisit l'ame à la pensée des souf^ frances d un Dieu à cause du péché ! La mort brisa cette sainte affection ; Julien mourut pieusement et Ephrem se rendit à Nisibis, où le saint solitaire Jacques occupait déjà le siège épiscopal.
En l'an 350, Sapor, roi de Perse, à la tête de grandes forces, mit le siège devant la ville de Nisibis, boulevard de l'empire romain, du côté de l'Orient et du côté des rois et des peuples de l'Asie centrale; aussi, était-elle défendue avec autant d'ardeur et de constance qu'elle était attaquée. Mais, après soixante jours d'un siège formidable, Nisibis se trouvait épuisée, tandis que, au contraire, Sapor recevait des secours et des troupes fraîches du roi des Indes. La perte de la ville semblait inévitable, les hommes d'action l'abandonnaient.
Alors, les hommes de prière se levèrent : Jacques et Ephrem, suivis de tout le peuple, allèrent implorer le secours du Très- Haut pour cette malheureuse citée. Ils montèrent sur les murailles de la ville; delà, Jacques contempla le camp, l'armée, les machines de guerre, les constructions, les fortifications et les fossés du camp de Sapor ; puis, se prosternant, il supplia le Seigneur, Dieu des armées, de montrer sa puissance.
Tout à coup, les nuages semblent s'amonceler à l'horizon ; l'air s'obscurcit et les nuées du ciel tombent sur la terre ; ces nuées, ce sont des myriades innombrables de mouches qui entrent dans les narines des éléphants, des chevaux, des chameaux et des autres bêtes de charge de l'armée de Sapor ; elles entrent dans leurs yeux, dans leurs oreilles, dans leurs bouches et les rendent si furieux, qu'ils brisent leurs rênes, rompent les rangs, foulent aux pieds les soldats, et fuient dans toutes lès directions. Une confusion inexprimable se met dans le camp, confusion d'autant plus difficile à arrêter que les mouches volent dans les yeux des soldats, les aveuglent, et, lorsqu'elles ne font que les effleurer, elles les blessent néanmoins douloureusement. La destruction du camp fut si complète, que Sapor, furieux, lança une flèche contre le ciel et leva le siésie de Nisibis.
Bientôt après, Dieu appela à lui le saint évêque, et Ephrem se dirigea vers la province d'Osroëne ; là, dans une paisible solitude, il mena une vie mortifiée, non loin de la ville principale, nommé Edesse. Il y commença ses écrits. Un ancien solitaire, qui venait quelquefois lui rendre visite et se réjouir de ses progrès dans la sainteté, arriva, un jour, qu'Ephrem venait de mettre la dernière main à son commentaire sur le premier livre de Moïse, l'histoire de la création. Le vieillard lut ce travail, le garda, l'emporta à Edesse et le montra à des prêtres et à des hommes savants. Ceux-ci l'admirèrent fort et lui souhaitèrent du bonheur pour avoir produit quelque chose de si grande valeur. Alors, il leur dit qu'il
n'en était pas l'auleur, mais que celui qui avait écrit cette œuvre remarquable, était un solitaire étranger, extrêmement pieux et vivant dans une grotte misérable, liphrem dut, dès lors, renoncer h la vie cachée. Il reçut une foule de visites; les uns lui demandaient conseil, les autres des leçons; tous des prières. L'évoque d'Edesse entendit parler de la grande influence qu'exerçaient sur le peuple les discours d'Ephrem et du grand amour qu'il lui portait à cause de sa douceur et de sa piété. Il résolut donc de mettre ce flambeau, dont la lumière était tout à la fois si douce et si brillante, sur le boisseau de l'Eglise ; il sacra Ephrem diacre. Ephrem s était soumis en tremblant et en hésitant à ce commandement de son évoque ; mais, ce dernier ne put obtenir de lui de recevoir la prêtrise. Il resta, toute sa vie, l'humble diacre de l'église d'Edesse et en remplit les obligations comme prédicateur de l'Evangile et comme père des pauvres, dans la plus grande acception. Plus il était pénétré de son indignité et de sa faiblesse, plus son humilité frappait tous ceux qui entraient en rapport avec lui. Lorsqu'il avait à reprendre les autres dans un sermon, il avait soin, d'abord, de se juger lui-môrae; c'est pourquoi, il se mettait toujours au môme rang que ses auditeurs, ou, à proprement parler, comme ne faisant qu'un avec eux.
Sous le règne de Julien l'Apostat, comme on craignait une nouvelle persécution, il monta en chaire pour encourager les fidèles au martyre, et, à la fin de son discours, il s'écria ; « Ah ! je désire mourir pour la foi ! rassemblez-vous, juifs, hérétiques, unissez-vous aux païens et aux barbares ! que je meure pour Jésus-Christ! votre crime m'afïligera certainement pour vous, mais que je serai heureux de mourir pour ma foi ! Il est vrai que si je me considère seul, je crains la mort, mais Jésus-Christ est mon espérance et ma confiance. En moi, je trouve la crainte, en Jésus-Christ l'assurance. Je fuis ma propre faiblesse et je m'attache à celui qui fait ma force. Si je
jette les yeux sur moi, je tremble, mais, si je le regarde, je me sens plein de courage. 0 mon Dieu ! Je tremble, parce que vous haïssez le péché ; et pourtant je suis rempli de joie en pensant que vous êtes mort pour les pécheurs ! »
L'esprit de pénitence qui animait Ephrem. en faisait un prédicateur irrésisld^le. Son extérieur frappait au premier abord ; sa taille haute et frêle, ses yeux brillants remplis de larmes, son visage sur lequel se peignaient la douceur et la sérénité, et son regard où se reflétait la plus haute sainteté. Il était si pénétré des vérités du salut qu'il exposait en chaire, que souvent il devait s'interrompre, pour se remettre de son émotion. Si, au contraire, il donnait un libre cours à ses larmes, ses auditeurs pleuraient avec lui. Saint Grégoire de Nice disait qu'il était impossible de lire son sermon sur le jugement dernier sans se sentir fort ému ; et combien devait-on l'être plus encore en l'écoutant ! «Mes bien-aimés, disait-il, prêtez l'oreille à mes paroles; écoutez ce que je vais vous dire de la redoutable venue du Seigneur. Et pourtant, qui peut parler de ces choses? Quel langage peut l'exprimer? Lorsque je pense à ce terrible moment, je me sens saisi d'angoisses ! Le Roi des rois descendra du ciel, du trône de sa splendeur, et s'assiéra comme juge sur celui de sa justice pour appeler à son tribunal les habitants de ce globe terrestre. Ah 1 si maintenant un coup de tonnerre nous fait trembler, comment soutiendronsnous le son de la trompette qui rappellera les morts à la vie ! Car, aussitôt que l'humanité, endormie dans la poussière du tombeau entendra ce son terrible, son ame viendra la ranimer. En un clin d'œil, tous les hommes ressusciteront, tels qu'ils furent sur la terre, sans qu'un cheveu même leur manque et ils inonderont l'espace ; dès que le Roi des cieux aura laissé tomber de sa bouche l'ordre de la résurrection, à l'instant même la terre épouvantée, et la mer, tremblant jusqu'au fond de ses abîmes, rendront les morts qu'elles ont engloutis. »
Alors, il dépeignait le feu qui dévorera la terre ; les anges qui sépareront les brebis d'avec les boucs ; l'étendard de la croix que le Roi des rois fera porter, brillant d'une divine lumière, partout devant lui ; les hommes, dans le trouble et l'angoisse; les justes, transportés de joie; les méchants, «'abandonnant au désespoir; les troupes célestes, glorifiant, dans leurs cantiques, le Dieu trois fois saint ; les cieux ouverts et le Seigneur, resplendissant d'une gloire telle, que ni le ciel ni la terre ne pourront en supporter la vue.
Ephrem était saisi d'une émotion si grande, que sa voix était coupée par ses larmes et qu'il était forcé de s'arrêter. Alors, les fidèles lui criaient : « Continue à nous entretenir de ces vérités effrayantes ! Dis encore, ô serviteur de Dieu, qu'arrivera-t-il ? » Puis, Ephrem ouvrait devant eux le livre de vie, dans lequel sont écrites nos pensées, nos paroles et nos actions. « Alors, ajoutait-il, chaque créature sera appelée à soutenir une terrible épreuve ; chaque créature, tremblante, les yeux baissés, devra paraître devant le souverain juge, dont la sentence, infiniment juste, sera une sentence de vie ou de mort, car elle assignera à chacun, pour demeure éternelle, le ciel ou l'enfer. 0 mes bien-aimés! quelles larmes ne devrionsnous pas verser nuit et jour, dans l'attente de cet effrayant jugement ! la seule pensée m'en glace le sang dans mes veines.
— Ah! nous t'en conjurons, s'écriaient ses auditeurs, parle encore pour notre salut et pour notre sanctification !
— 0 mes bien-aimés, continuait Ephrem, on cherchera alors dans chaque chrétien le signe du saint Baptême et le trésor de la foi : on lui demandera s'il a vécu dans la mesure de son renoncement à Satan et à ses œuvres ; non pas à une, h deux ou à dix, mais à toutes. 0 bienheureux celui qui aura rempli fidèlement sa promesse ! Alors arrivera le moment des lamentations, l'heure qui verra la séparation des hommes : car l'évêque sera séparé des évêques; le prêtre, des prêtres; le
diacre et les lecteurs, de ceux qui furent sacrés en même temps qu'eux; les enfants, des parents ; les frères, des sœurs; les amis, des amis. Et. après cette triste séparation, on entendra les cris lamentables de ceux qui seront rejetés; ils diront, dans leur mexprimable douleur : « Adieu t\ jamais, vous, saints serviteurs de Dieu! adieu, prophètes, apôtres et martyrs! adieu, parents, enfants et amis ! adieu h jamais, Vierge éternellement bénie. Mère de Dieu! Vous tous avez prié pour notre salut, mais nous n'avons pas voulu nous sauver! Adieu, Croix qui nous sauvait! adieu, paradis! adieu, lieu de délices! toi, royaume de l'éternité! toi, céleste Jérusalem! adieu, vous, bienheureux ! adieu, ô bonheur! nous ne nous verrons plus ! Nous, nous nous enfonçons dans l'abîme de la douleur et de la souffrance, nous n'avons plus l'espérance de la rédemption ! elle est perdue pour l'éternité. »
Ainsi parlait Ephrem à un auditoire qui l'écoutait sans oser respirer ; il pleurait, il gémissait, et des sentiments de pénitence lui faisaient se frapper la poitrine. Cependant, ce n'était pas chez lui le désir d'émcuvoir ses auditeurs, mais la moindre occasion lui faisait se représenter vivement ces deux importantes vérités : la faiblesse de l'homme et le jugement dernier; et l'impression que cela lui causait était si forte, que souvent il en perdait connaissance.
Un jour, il quittait Edesse avec deux compagnons ; c'était avant le lever de l'aurore ; la voûte céleste était parsemée de millions d'étoiles brillantes. La vue de ces merveilles remplissait son ame d'une douce joie ; il s'écria : « Oh ! si la magnificence de ces choses créées nous semble si inexprimablement belle et admirable, combien donc la magnificence de la clarté divine et incréée, qui émanera du divin Sauveur du monde à son arrivée sur les nues du ciel, et qui se reflétera sur les bienheureux, nous semblera-t-elle mille fois plus magnifique encore ! »
Puis, jetant sur lui-même un humble regard, il ajoutait :
« 0 misérable que je suis ! « et il perdit connaissance. Ses compagnons, lorsqu'il fut revenu h lui, lui demandèrent ce qui lui était arrivé. « 0 mes frères, répondit Ephrem, je pensais au moment où je devrai paraître devant mon juge, moi misérable, parmi tant de parfaits; moi arbre séché et sans fruit! Les martyrs montreront leurs mille plaies, les religieux leurs vertus ; mais moi, mais moi, je ne trouverai dans mon ame, vaine et orgueilleuse que paresse et tiédeur ! »
La nuit, la considération de ses fautes l'empêchait de prendre quelque repos; il lui était impossible de goûter le sommeil, et, comme le roi David, il arrosait sa couche de ses pleurs, ou bien, s'il réfléchissait à l'amour infini de Dieu pour les hommes, il se jetait à genoux et les plus brûlantes expressions de reconnaissance s'échappaient de ses lèvres. «Mais, ajoutait-il, la vue de mes péchés me détourne toujours de ces pensées, et je ne puis m'empécher de fondre en larmes. Je sens profondément que je ne pourrais supporter l'angoisse que le terrible jour du jugement éveille en moi, si je ne me soutenais et ne m'encourageais par des exemples de la miséricorde de Dieu, tels que celui du publicain, du bon pasteur, de la Cananéenne, de la Magdeleine et du Samaritain. »
Ephrem conseillait à ses élèves de bannir, avant tout, la tiédeur de leurs âmes; il avait coutume de dire : « Ce (jue l'homme détruit d'une main, par la mortification, la tiédeur le rebâtit de l'autre main, le lendemian. Et, lorsque Salan se voit vaincu par des âmes brûlant du saint amour, il dit : «J'irai aux tièdes ; ce sont mes amis ; ceux-là, je les tiens sans préparatifs dans les liens qu'ils chérissent. y>
Il les encourageait souvent en leur représentant que le temps de notre existence, ici-bas, est un temps de travail bien court, en comparaison du gain éternel qu'il nous procure. Il ajoutait : « Dites-vous souvent : il ne me reste plus que peu de chemin à faire, et j'arriverai à la patrie du repos, donc, je
ne dois pas m'amuscr en chemin, w II était si doux, qu'il ne voyait, chns l'obéissance, un acte de vertu, qu'autant qu'il était difficile, pénible mén:ie h remplir; «car, disait-il, on n'apprivoise pas les animaux sauvages, par la douceur. »
Ephrem nommait Edesse « la ville de la bénédiction. »Elle avait, de bonne heure, reçu la doctrine de l'Evangile et elle l'avait conservée pure. Tandis que l'arianisme s'étendait partout autour d'elle, Edesse était restée fidèle, et bientôt, le saint évêque Barse fut banni avec quatre-vingts prêtres, à cause de la foi. La piété des habitants fut cause que l'empereur Julien abandonna son expédition contre les Perses. Cependant, se propagea dans la pieuse Edesse, l'erreur d'un certain Bardesane qui, entre autres choses, niait la résurrection de la chair. Pour donner à cette nouvelle doctrine tout le développement possible et lui garantir l'entrée des lieux d'où sa fausseté l'eût fait bannir, le fils de Bardesane, Harmonius, la mit en vers charmants, puis écrivit sur ces vers une musique harmonieuse, et ainsi le poison s'infiltra par les yeux et par les oreilles, dans le cœur du peuple non prévenu. Grande fut la douleur d'Ephrem, Mais cette sainte douleur qui déjà avait produit tant de chantres, divinement inspirés, le rendit poète. Il écrivit des cantiques catholiques dans la môme mesure de vers, afin qu'on pût les chanter sur les mêmes mélodies ; il en écrivit d'autres, beaucoup mieux encore. Afin de les faire connaître au peuple, il assembla des jeunes filles consacrées à Dieu, — les filles de l'Alliance, — comme on les nommait en syrien ; il leur enseigna ces cantiques pour les chanter dans l'assemblée des fidèles et dans les cercles de familles pieuses.
Saint Ephrem est inépuisable dans les louanges qu'il donne à la sainte Vierge Marie ; jamais poète ne chanta ses louanges avec autant de sentiment et de ferveur. Il puise h pleines mains dans le trésor de l'imagination orientale et convie le ciel et la terre à donner ce qu'ils ont de plus magnifique, de
plus gracieux, de plus grand et de plus doux pour en faire un bouquet digne d'elle. Dès le IV" siècle, même dans les temps les plus reculés de l'Eglise, retentissaient dcjci ces cantiques, ces chants de fêtes, ces prières en l'honneur de .Marie, expression confiante, enfantine, sincère, des sentiments de tous, venant de la conviction de chacun, y puisant sa force, et lui en donnant à son tour. Ces poésies s'échappaient de la pensée d'Ephrem, comme un torrent aux (lots argentés et dont il ne pouvait modérer le cours. De même que la mer soulève ses ondes et les laisse retomber, de même son amour s'élevait et laissait retomber, com.me une rosée d'amour, les accents de ses louanges et de son admiration. 11 disait, dans une de ces prières : « Toute sainte JMère de Dieu, sans tache, parfaitement inviolable ! Trône du roi des cieux, porte céleste, merveille incompréhensible, révélation des secrets les plus cachés de Dieu, source de vie, mer inexplorée de grâces inexprimables ! Après la sainte Trinité, reine sur tous ; après le médiateur, médiatrice du monde, vêtement immaculé de Celui qui est revêtu de lumière ; pont du monde qui nous conduit au ciel ; mère et servante de l'Etoile éternelle ; vrai cep qui porte le fruit de vie; assurance des justes ; redressement de ceux qui sont tombés ; ferveur des lièdes ; dispensatrice de tous les dons ; port de ceux qui sont le jouet des tempêtes ; .soutien des aveugles ; délivrance des prisonniers ; remplissant le monde du parfum de sa douceur; fleur toujours fraîche; lis brillant ; rose odorante ; mon salut ; ma consolation ; mon flambeau ; ma vie ; ma joie ; ma gloire ; lampe resplendissante qui éclaire la nuit de mon ame ; oh ! jette un regard sur ma foi en toi et sur mon désir! Reçois ma pauvre ame, et qu'avec Ion aide, je sois digne de m'asseoir, un jour, à la droite de ton Fils, dans le repos de ses élus et de ses saints. Il ne t'en manque ni le pouvoir ni la volonté. Ton Fils t'honore comme sa mère et prête volontiers l'oreille à ta prière. C'est pourquoi je me confie à toi, ô vraie mère de Dieu à qui appartiennent
l'honneur et la gloire, avec le Père et le Saint-Esprit, maintenant et toujours, dans l'éternité. Ainsi soit-il. »
Dans ses sentiments de pénitence, il parlait ainsi à la sainte Vierge : « Eveille en moi, ô Vierge Mère, les sentiments de pénitence et conduis-moi dans le chemin du salut ; et lorsque j'y serai, reste encore ma conductrice, afin que je sois heureux, conduit par toi. 0 Mère du Dieu qui a tant aimé les hommes, donne la contrition et l'humilité à mon cœur ; remplis mes yeux des larmes du repentir ; éclaire-les, par la lumière de ton intercession, afin que je ne m'endorme pas du sommeil de la mort ! Arrose-moi avec l'hysope de ta bonté, afin que je devienne pur et blanc comme la neige. Mère de mon Seigneur Jésus-Christ, agrée l'aveu de ma prière et garde-moi, pendant ma vie, sur le chemin de la pénitence, afin que je ne tombe plus. Et, lorsque mon ame devra quitter mon corps, alors apparais-moi, ô ma reine, avec ton regard miséricordieux, et délivre-moi des amères accusations de mes ennemis et du prince du monde. Sois ma défense, acquitte la dette de mes péchés et mène-moi sans confusion et sauvé devant le tribunal de ton Fils. »
Voici encore une prière de saint Ephrem. On pourrait dire unécrin d'évocations surabondantes d'admiration, de louanges et de sentiment.
« 0 Vierge, la plus pure d'entre toutes ! la plus bénie, la plus immaculée, sans péché, la plus digne de louange, inviolable, la plus sainte, la plus digne de tout honneur, la plus inappréciable , la plus digne d'amour. — Arche sainte, par laquelle nous sommes sauvés du déluge du péché ; buisson incombustible vu par Moïse, ce prophète de Dieu ; vase d'or, dans lequel le Verbe, consumant la chair, a rempli le monde d'un doux parfum. Chandelier à sept branches, dont l'éclat efface celui du soleil; sainte tente, que le divin architecte a bâtie ; vaisseau conservant la manne; verge fleurie d'Aaron ; toison imprégnée de rosée de Gédéon;
livre écrit par Dieu, dans lequel se Irouve acquittée la dette d'Adam ; montagne de Dieu, sainte montagne, objet des complaisances de Dieu ; samte tige de Jessé ; ville de Dieu, dont David dit : « Il sera dit des merveilles de toi (1)1» La plus belle de la ruilurc et incapable de la tache du péché; paradis plus saint qu'Eden ; arbre donnant la vie, poitant les fruits les plus beaux et les plus doux ; pomme excellente ; rose parfumée ; lilas le plus blanc ; livre fermé que personne ne peut lire ; image inviolable de la virginité ; vision admirée des prophètes ; pourpre précieuse, ouvrage de Dieu ; bouche éloquente des apôtres ; confiance invincible des héros ; soutien des rois ; gloire des prêtres ; clémence du souverain juge ; mon espérance, mon soulagement, le désir de mon cœur, ma joie, ma splendeur; mon appui toujours veillant auprès de Dieu 1 mer inépuisable de grâces et de dons infinis ; grandeur élevée au-dessus des puissances du ciel ; ineffable profondeur de pensées sublimes ; orgueil de toute la nature; ornement des anges; incomparablement plus élevée et plus glorieuse que les Chérubins et les Séraphins; clef qui nous ouvre la porte du ciel; splendeur du jour véritable et mystique; brillant éclair des âmes de foi ; nuée matinale qui apporte aux habitants de la terre une rosée céleste. »
Et il continuait ainsi pendant de longues heures. Combien, à côté de ces cantiques de saint Ephrem, nos cantiques sont courts, froids, pauvres même ! Et avec quelle simplicité, quel fonds inépuisable, il exprima la raison de son amour et de sa confiance ! « 0 toi, élevée au-dessus de tout, tu peux tout ce que tu veux auprès du Dieu que tu as enfanté. — Puissante Mère du Dieu tout-puissant, tu as le pouvoir et la force, comme ayant conçu, d'une manière surnaturelle, une des trois personnes de la sainte Trinité. — Fiancée de Dieu , quelle confiance tu as en celui qui est né de toi ! Tu peux tout
(I) Ps. LXXXVJ, 3.
SAliNT ÉPHREM LE SYRIEN. 285
comme mère de Dieu, tu peux tout comme élevée au-dessus de toutes les créatures. Rien ne t'est impossible, quand tu le veux, ù bonne Mère de Jésus-Christ notre Dieu. »
Ephrem écrivit des hymnes sur tout l'ordre de notre rédemption : sur la naissance de Jésus-Christ, sur son baptême, sur son jeûne dans le désert, sur ses souffrances, sur sa résurrection, sur son ascension ; il en écrivit aussi sur les martyrs, sur les solitaires, sur la purification de l'ame dans le sacrement de Pénitence ; et lorsque, au milieu du chœur charmant des filles de 1 Alliance, Ephrem leur servait de maître pour apprendre ces cliants divins, il semblait, comme autrefois David, un harpiste céleste accompagnant des voix d'anges.
Cependant, il n'y avait pas toujours moyen de gagner les hérétiques et les païens par d'ardents cantiques. Alors, ardent missionnaire, Ephrem les poursuivait de ses prédications et leur implantait ainsi sa foi et ses convictions. Il en gagna beaucoup au troupeau de Jésus-Christ ; les manichéens qui niaient la divinité du Saint-Esprit ; les ariens qui niaient celle du Fils unique de Dieu ; les novatiens, qui rejetaient le pouvoir de la pénitence et qui condamnaient les seconds mariages; les bardesanes qui ne croyaient pas à la résurrection delà chair, L'Orient fourmillait de ces erreurs qui avaient plus ou moins de sectateurs et qui, bien certainement désolaient l'Eglise catholique, mais sans altérer ou changer le moins du monde sa doctrine. Quant à la vie future, Ephrem enseignait que les âmes, après s'être séparées du corps, subissaient un jugement particulier ; que les justes, morts en état de péché véniel ou qui n'ont pas encore entièrement satisfait pour leurs péchés, doivent souffrir dans les flammes du Purgatoire ; mais que les fidèles encore vivants sur la terre peuvent, par leurs prières, par le saint sacrifice de la messe et par d'autres bonnes œuvres, adoucir et abréger leurs souffrances. Telle fut, autrefois comme aujourd'hui, la doctrine de l'Eglise calholi-
que, et le témoignage du docteur de l'Eglise, en Syrie, au IV'" siècle, démontre assez que, ni le culte de Marie, ni la doctrine du purgatoire ne sont des inventions du moyen âge. Eplirem avait aussi un pieux respect pour le signe de notre Rédemption, et il disait: «Toutes les nations honorent ce signe de la croix, et nous en marquons les portes de nos maisons, ainsi que nos fronts, nos yeux, notre bouche, notre poitrine, notre être tout entier. »
La ferveur de sa foi qui le faisait se porter à des traitements sévères envers lui-même, le rendait cependant, pour les autres, doux et prudent. Il ne permettait jamais aux nouveaux convertis de se laisser aller h leur première ferveur, sans égard pour aucune considération, et de commencer par de grandes mortifications; il leur conseillait beaucoup plutôt d'embrasser des exercices tels qu'ils pussent les continuer et de les augmenter peu à peu, suivant en cela le conseil d'hommes éclairés et habitués à la conduite des âmes.
Ephrem demeura un certain espace de temps à Césarée, auprès de saint Basile, pour se ranimer et se réjouir h ce soleil de l'intelligence ; le grand évêque n'honorait pas moins l'humble diacre. Un jour, que saint Basile prononçait un sermon, Ephrem vit une colombe planant sur sa tête, image gracieuse du Saint-Esprit qui parlait par la bouche de Basile et qui se montrait à Ephrem. Dans un discours que ce dernier prononça sur Basile, sa sainte amitié pour lui faisait couler de ses lèvres un fleuve d'éloquentes expressions, et encore ne trouve-t-il pas de mots assez forts pour peindre son admiration. « La vie de Basile, dit-il, est réellement une vie de miracle, le sentier des vertueux, le livre des louanges de Dieu. Il marche dans la chair, mais il vit dans l'esprit. Il vit dans la société du reste des mortels, mais il est absorbé dans la contemplation des choses célestes. Il est l'archet céleste qui fait vibrer les cordes mystérieuses dont les mélodies enflamment les anges. Il est le boulevard protecteur de la foi et le raisin
SALNT ÉPHREM I,E SYRIEN. 287
du cep divin. Il est l'immense champ ensemencé du royaume des cieux, qui donne les fruits précieux de la justice ; la vallée bénie ornée de buissons de roses, dont le parfum monte aux cieux. L'étude des saintes Ecritures forme son occupation constante et les écrits des apôtres sont sa seule règle; il vit entre eux comme entre des fleurs, du calice desquelles il tire sa nourriture ; aussi sa parole se répand-elle comme un torrent, et sa justice s'élève-t-elle comme le flux de la mer. »
Ceci pouvait aussi s'appliquer à Ephrem. Au milieu de tous ses travaux, comme prédicateur, comme missionnaire, comme poète, comme docteur, comme ayant soin des pauvres, son ame conservait le goût de la solitude qui lui était commun avec tous les saints ; car l'Esprit-Saint avait déjà dit de lame parla bouche des prophètes : «Je la conduirai dans la solitude et je parlerai à son cœur. » Dans la solitude où il se vouait à l'esprit de pénitence et à la méditation des choses célestes, la plus délicate pureté se développa dans son ame, en même temps qu'une infatigable vigilance surveillait son cœur et tous ses désirs. Ephrem était si susceptible sur les devoirs de l'amour, qu'il retourna dans la caverne qu'il avait autrefois habitée aux environs d'Edesse, en solitaire; et là, il s'abîma de plus en plus dans les délices de ses rapports avec Dieu et dans la profondeur de saintes méditations. Peu de temps avant sa mort, une grande famine accabla Edesse et amena à sa suite ses compagnes ordinaires : la misère et l'épidémie. Alors, il quitta sa cellule et se rendit au milieu du tracas de cette grande ville, pleine de terreur et d'angoisses. Tour à tour, priant et menaçant, conjurant et se fâchant, il importuna les riches et les bourgeois à leur aise pour obtenir d'eux de venir au secours de leurs compatriotes. Comme toujours et partout, dans de telles calamités, l'égoïsme dominait à Edesse, et chacun pensait à soi et aux siens dans l'étroite acception du mot. Mais Ephrem considérait comme siens tous
les nécessiteux, et il importuna tant et si bien les riches et il parla si elïicacement à leur conscience, qu'ils finirent par dire qu'ils donneraient volontiers, s'ils savaient par qui ces aumônes parviendraient à leur destination.
Le saint cvêque Barses venait d'être envoyé en exil avec quatre-vingts prêtres, par l'empereur Yalens, arien ; leur foi catholique avait motivé cette condamnation, et on était si habitué à attribuer la distribution des aumônes à l'évêque que les uns ne savaient réellement que faire depuis son départ, et que les autres trouvaient dans son départ une excuse qui leur semblait irréfutable et qui servait merveilleusement leur avance. Mais Ephrem avait été ordonné diacre pour communiquer, d'après les usages apostoliques, les grâces sacramentelles au soin des pauvres, et joindre à celui-ci la dispensation de plus grandes grâces. L'Eglise faisait un si grand cas de ses pauvres, et en général de tous ceux qui soutTraient, qu'elle avait une bénédiction particulière pour le soin qu'elle voulait qu'on en prît ; celui à qui elle réservait le bonheur d'avoir avec Dieu de saints et continuels rapports dans le sacrifice de la messe, faisait d'abord un saint apprentissage de ces rapports, dans ceux qu'elle lui faisait l'obligation d'avoir avec les pauvres. C'est pourquoi Ephrem dit aux riches d'Edesse : « Que pensez-vous de moi? «Alors, les dons et les aumônes affluèrent de toutes parts, et Ephrem fit preuve dune activité prudente et qui savait se multiplier. 11 subvenait aux besoins des pauvres de la ville et des environs et convertit des bâtiments publics en hôpitaux pour les malades qui déjà manquaient d'asile. Durant toute une année, il donna à manger à ceux qui avaient faim, il soigna les malades, il ensevelit les morts, il convertit ou il consola les mourants, il poussa les riches à l'amour du prochain, il édifia toute la ville et l'engagea à suivre son exemple.
Lorsque le fléau eut cessé, Ephrem retourna dans sa retraite, et bientôt il fut atteint de la maladie qui termina ses
jours. Peut-être fut-elle cause qu'il écrivit ses exhortations à la pénitence. Il voulut, jusqu'au dernier soupir, se rappeler et rappeler aux autres, ce qui est le plus nécessaire : un retour sincère et pénitent vers Dieu. Il fit aussi son testament, c'est-à-dire qu'il écrivit sa profession de foi pour ses élèves ; il protesta être resté invariablement attaché à la pure doctrine de l'Eglise et dans sa communion , avoir abhorré toutes les erreurs et avoir fui la société de leurs adhérents ; il exhortait ses disciples à faire de même. 11 défendit qu'on le louAt après sa mort, ni qu'on l'enterrât avec honneur et encore moins qu'on implorât son intercession, comme on fait pour ceux qui dorment du sommeil des saints du Seigneur. Puis il donna sa bénédiction à ses disciples, excepté à deux, cependant, Paulonas et Aranad, bien qu'ils parussent très-adonnés à la prière et très-pieux, car son esprit prophétique lui avait fait voir qu'ils tomberaient, un jour, dans l'erreur. Ce fut l'an 378 qu'il s'endormit dans la paix du Seigneur. Toute la ville d'Edcsse le pleura. Mais l'Eglise ne tint pas compte de ses derniers désirs ; elle re2;arda sa mémoire comme sainte, et saint Grégoire de Nice, qui a écrit sa vie, l'invoque en ces termes : «0 toi, qui te trouves maintenant sur les degrés de l'autel divin devant le Roi de vie, où tu adores avec les anges la sainte Trinité, souviens-toi de nous et obtiens- nous le pardon de nos péchés ! »