LA B. MARANE ET LA B. CYRE
di.1 monde, tous les agréments de la richesse, leur étaient plus qu'indifférents; ils leur étaient à charge, parce que le Bien-Aimé de leur ame avait vécu dans la pauvreté et dans le besoin, dans les privatiorrs et dans les soufiVances, et que tout ce qu'elles ne partageaient pas avec lui, leur paraissait faux biens, bonheur trompeur. Ses divines souffrances étaient si profondément gravées dans leur cœur, elles étaient si vivement présentes à leur esprit, qu'elles n'estimaient rien que souffrir pour son amour et toujours souffrir. Car, la souffrance, supportée par amour pour Dieu, est le degré le plus haut de la vie de la grâce, d'où l'ame s'élance à la contemplation de Dieu dans la gloire éternelle. Rien ne plaisait tant dans les saintes Ecritures à ces deux amies, que la parabole du riche débauché et du pauvre Lazare ; elles y voyaient l'amour ineffable de Dieu pour les pauvres et pour ceux qui souffrent. Car, que faisait Lazare? quelle œuvre de piété, de vertu ou de crainte de Dieu accomplissait-il? On ne le sait pas. On sait seulement qu'il endura le besoin, la maladie, le mépris, et qu'ensuite les anges le portèrent dans le sein d'Abraham. C'est pourquoi Marane et Cyre aimaient la souffrance, et ne voulaient pas jouir ici-bas du bonheur du riche, afin de ne pas languir toute l'éternité loin de Dieu, dans le feu éternel. Elles comprirent de bonne heure, que le mariage n'était pas l'état dans lequel elles pourraient librement satisfaire leur amour pour les souffrances , de même qu'elles virent l'impossibilité de mener une vie pénitente dans la demeure de leurs parents, car là, on ne trouvait qu'aisance, que luxe et commodités. Elles se retirèrent dans un jardin que leur avait donné le père de Cyre ; mais ce qu'elles y firent bâtir fut loin d'être une maison de campagne. Elles firent construire une espèce de hutte sans toit, ou plutôt un mur d'enceinte, à l'entour d'un certain espace de terrain de peu d'étendue. Et cette place, où rien ne les garantissait ni du froid, ni de la chaleur, ni des orages, ni de la pluie, ni de la fraîcheur des
nuits; qui ne leur offrait aucun abri, ni contre les insectes, ni contre les reptiles, celle place devint leur salon, leur chambre à coucher, leur salle à manger, leur oratoire, ce lieu effrayant devint le palais du saint amour. Elles firent murer l'entrée, et pratiquer dans la muraille deux fenêtres, qu'elles pouvaient, à leur gré, fermer par des volets. Une. de ces fenêtres donnait sur le jardin, et elles recevaient, par celle ouverture, leur misérable nourriture, consistant en pain et en eau ; l'autre donnait dans l'intérieur du couvent adossé à leur muraille.
C'était autrefois la coutume que les gens de qualité eussent une multitude de domestiques, esclaves qu'ils achetaient ou dont ils héritaient, et qui appartenaient pour toujours à la famille. Lorsqu'une de ces familles se convertissait au christianisme, tous leurs domestiques suivaient très-fréquemment leur exemple, et les rapports entre les maîtres et les sujets étaient alors ceux de chrétiens. Souvent, les riches nouvellement convertis donnaient la liberté à leurs esclaves, dont le nombre s'élevait à des centaines, quelquefois à des milliers, et y joignaient des moyens de subsistance, et l'on vit toujours plusieurs d'entre eux sortir de l'esclavage pour se vouer à une vie plus ou moins ascétique, lorsque leurs maîtres s'y vouaient eux-mêmes; C'est ce qui arriva parmi les servantes de Maraiie et de Cyre ; ces dernières firent bâtir pour elles un couvent, qui touchait à la demeure de leurs maîtresses. Là, leur vie était partagée entre des exercices spirituels et un travail manuel ; elles vivaient absolument retirées, comme cela était d'usage dans les couvents, et elles recevaient les leçons et les encouragements de Marane et de Cyre, par la petite fenêtre qui s'ouvrait dans l'intérieur de leur couvent.
Nos deux héroïques jeunes filles ne se contentèrent pas de la terrible mortification, résultant de leur habitation ou plutôt de l'absence de toit. La joie qu'elles avaient de vivre sous le