LA BIENHEUREUSE MARCELLE
sardâtplus auprès d'elle, et que nul souiïle malfaisant ne vînt jamais ternir l'éclat de sa réputation pendant son long veuvage; jamais elle ne sentit ce soufilc dans ce monde romain, qui était cependant si corrompu et par là même très-malin à décrier la vertu. Sa maison devint un cloître, dont elle était la supérieure pieuse,' active et prudente. Alhine vivait avec elle et se tenait toujours en sa compagnie. Jamais Marcelle ne parlait sans témoin à un homme. Elle ne tolérait point dans ses servantes des toilettes ou des conversations frivoles; toutes devaient être modestes, tranquilles, cliastes, douces, et charitables. Aussi les traitait-elle comme des sœurs. Marcelle était des plus simples dans ses vêtements : les étoffes les plus communes lui sufiisaient. Elle avait vendu tous ses joyaux pour en donner le prix aux pauvres. En fait d'or, elle ne portail que sa bague à cachet. 11 n'y avait point alors de ces clefs et de ces serrures dont nous nous servons aujourd'hui ; on cachetait la plupart des objets qui pouvaient être enlevés. La maîtresse de maison qui avait la garde de ces objets devait donc, d après l'usage de l'anliquilé, avoir la bague à cachet de la maison. Aussi, Clément d'Alexandrie, Père de l'Eglise, mort vers 2i 7, permet-il aux femmes chrétiennes de porter ce cachet d'or, pour en marquer leurs meubles et effets. Marcelle en agit ainsi, non pour se satisfaire, mais parce qu'il le fallait pour remplir ses devoirs et sa vocation. Sa nourriture était aussi simple que sa toilette; elle s'interdisait la viande et le vin. L'abstinence du vin était pénible alors, car le vin mêlé à de l'eau chauffée était la seule boisson chaude en usage; elle remplaçait le thé et le café de nos jours, et était presque aussi indispensable. Mais rien ne paraissait pénible à Marcelle de ce qui pouvait laider à triompher des penchants de la nature pécheresse. La sainte veuve passait sa vie, en priant, en méditant, en visitant avec assiduité les églises, en lisant des livres sérieux, en dirigeant sa maison, en soignant les pauvres et les malades, en se livrant sans cesse h des travaux
manuels ; elle était ainsi devenue le modèle des femmes chrétiennes de Rome, qui recouraient souvent à ses conseils dans leurs besoins spirituels. D'autres dames se plaçaient sous sa direction totalement ou temporairement, et se préparaient ainsi à la vie ascétique, qu'elles continuaient ensuite dans leurs propres maisons.
Les palais et les villas de beaucoup de grandes familles romaines, reçurent bientôt cette destination monacale, quoique n'ayant pas revêtu cette forme déterminée, telle que des règles certames l'imposèrent plus tard à la vie commune. Sophronie, Paule, Eustochie, Principie, étaient les disciples, les amies et les filles spirituelles de Marcelle. Celle-ci avait dépassé la moitié du cours de la vie, lorsqu'elle fit la connaissance de saint Jérôme et fut admise dans son amitié. Cette rencontre donna un nouvel élan à son esprit élevé. Avant d'arriver à Rome, Jérôme avait vécu de la vie des anachorètes dans les déserts de la Syrie, et s'était appliqué à l'étude des saintes Ecritures : c'étaient les deux éléments qui attirèrent irrésistiblement Marcelle, comme l'aimant attire le fer. Jérôme n'était pas d'un caractère accessible, et ne cherchait pas autant à établir des rapports avec les dames romaines ; mais la sainte impulsion de Marcelle vainquit la sainte répulsion de Jérôme. Par lui, elle arriva à une profonde connaissance des saintes Ecritures, « car je passais pour un bon exégète, » dit humblement le savant Père de l'Eglise. 11 lui trouva tant de vertu et d'esprit, tant de pureté, de sentiments et de sainteté de cœur, qu'il n'osa les dépeindre, (( parce que, dit-il, personne ne le croirait ; » aussi lui donnat-il toutes les explications, toutes les instructions, tous les conseils pour la vie intérieure , vers laquelle tendaient ses pieux désirs. Elle faisait preuve de beaucoup de pénétration dans ses demandes sur les saintes Ecritures ; elle ne se contentait point de courtes réponses, quoiqu'elle ne fût point poussée par une sotte curiosité, ni par le désir superficiel de tout con-
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naître. Elle voulait savoir davantage, pour devenir meilleure ; elle était guidée par la vertu et non par la prétention de subtiliser. Cette pureté absolue d'intention éclaira et illumina tellement son esprit déjà pénétrant et élevé par lui-même, que saint Jérôme écrit d'elle : « Marcelle apprenait trèsfacilement ce que moi je n'avais appris qu'à grand'peine, et après beaucoup d'études, de réflexions et de méditations ; et cependant, elle ne négligeait aucune de ses autres occupations, et ne manquait à aucune de ses petites obligations. Elle avait si profondément étudié la sainte Ecriture ainsi que tout ce que les Pères et les docteurs ont écrit pour l'expliquer et l'éclaircir, que lorsque nous (saint Jérôme et d'autres hommes pieux et savants) ne pouvions tomber d'accord sur l'un ou l'autre passage, nous nous adressions de vive voix ou par écrit à Marcelle, et chaque fois nous avions occasion d'admirer la justesse' de sa réponse ou de son jugement. Modeste et savante, telle qu'elle l'était, elle nous adressait toujours des réponses conçues de manière à attribuer son opinion à l'un ou l'autre de nous, afin d'être regardée comme élève et non comme professeur. » Saint Jérôme écrit encore sur le zèle dont elle était animée pour la lecture des saintes Ecritures : « Chaque fois que je songe à son ardeur pour cette sainte lecture, ^je ne puis m'empêcher de condamner la paresse qui m'a empêché d'exécuter, — dans mon couvent et aux lieux saints, à Bethléem, où j'avais toujours devant les yeux la crèche du Sauveur, — ce qu'une dame distin,^uée, une femme faisait dans les moments que lui laissaient libres les embarras et les soins de sa famille et d'une nombreuse domesticité. »
Saint Jérôme était depuis trois ans à Rome, lorsqu'il retourna en Orient, en 385 ; il resta toujours en correspondance avec Marcelle et ses sœurs, et dit : « Nous étions unis en esprit. » Avant de s'embarquer à Ostie, le port de Rome, il écrivit à Aselle : « Si quelques-uns me décrient comme un homme foncièrement impie, et m'accablent de toutes les hor-