‹ Les pères du désertChapitre 31 sur 41 · LA BIENHEUREUSE FABIOLA · texte numérisé non relu

LA BIENHEUREUSE FABIOLA

que celle des habitants du désert. Il lui en coûtait beaucoup « de perdre un joyau aussi précieux que la terre sainte ; » mais Fabiola, étrangère partout, toujours prête à se remettre en route, et détachée de toute demeure fixe en ce monde, détacha son cœur d'un désir opposé aux desseins de la divine Providence, et s en alla, sans murmurer, à Rome. «Cette femme forte, » comme l'appelle samt Jérôme, édifia et réjouit encore pendant quelques années le peuple de Rome, par la sainte vie de pénitence qu'elle continua à mener dans son hôpital, comme servante des pauvres. Sentant sa mort approcher, elle appela auprès d'elle quelques moines pieux, pour se décharger du dernier fardeau des biens temporels, et consacrer ceux-ci à la fondation de communautés religieuses, afin d'avoir d'autant plus d'intercesseurs qui pussent l'aider à parvenir plus tôt dans les éternelles demeures. Elle était aussi désireuse de la mort que d'autres de la vie ; h chaque instant, elle était prête à mourir, afin que, comme l'apôtre saint Paul, « elle fût délivrée et unie à Jésus-Christ. >; On vit bientôt ce que Rome devait à Fabiola. A peine son ame était-elle entrée dans la paix du Seigneur, que des flots de peuple chantèrent l'alleluia ; toutes les églises retentissaient de prières et du chant des psaumes, et l'enterrement de la sainte dame fut aussi pompeux et aussi solennel, que l'avait été la marche triomphale de ses ancêtres.

Autrefois, les hommes se réjouissaient de victoires remportées sur des hommes ; alors, les anges eux-mêmes se réjouissaient du retour de la pauvre pécheresse convertie, dans laquelle la grâce avait été tellement surabondante, qu'elle lui avait donné la victoire sur ses péchés.

{317-iOo.)

BelhlLcni et la sainte GroUe. Origine de Paule. Son époux Toxotius. Son iieureiix mariage. Ses cinq enfants. Son chagrin de la mort de Toxotius. Son retour à Dieu. Sa vie ascétique, sous la direction spirituelle de saint Jérôme. Elle étudie les saintes Ecritures avec sa fille. Eustocliie se voue a la virginité; Blésilla se marie et meurt bientôt; Pauline épouse Pammaque, et Rufine Aletius. Paule va en Palestine avec Euslochie; elle parcourt ce pays et se rend en Egypte; elle bâtit, à Bethléem, un couvent pour des moines, avec un hospice pour les l)èlerins, et un couvent de femmes, dont elle devient la supérieure. Son invitation a Marcelle. Mort de Rufine et de Pauline, 398. Pammaque élève un hôpital à Ostie, et meurt en 41 0. Toxotius, fils de Paule, épouse Leta, et meurt peu après. Paule-la-jeune, petite-fille de Paule, est envoyée à sa grand'mère a Bethléem. Mort de sainte Paule. Eustocliie devient supérieure du couvent. Son éloge par saint Jérôme

« Ecoutez, ma fille, ouvrez les yeux et ayez l'oreille attentive; et oubliez votre peuple et la maison de votre père. »

Ps. XLIV, 11.

Sous l'église de Bethléem, se trouve une grotte taillée dans le roc, qui vil s'accomplir le mystère le plus étonnant, le plus ineffable, le plus humble de l'amour immense de Dieu, et il s'y accomplit sans le moindre éclat. Une pauvre retraite pratiquée dans la pierre, et qui, d'après l'usage oriental, était convertie en écurie, soit accidentellement, soit que telle fut réellement sa destination ; un pauvre enfant couché dans la crèche, qui acceptait pour couche le fourrage des animaux ; une tendre mère inconnue; un modeste ouvrier; quelques bergers venus des champs voisins : tel fut le cortège qui

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accompagna, h son mirée clans la vie mortelle, celui qu'Isaïe avait prophétisé plusieurs milliers d'armées auparavant , comme « l'étonnant Roi de la paix. » L'œil de la foi pénètre seul à travers le voile qui couvre cette obscurité ; les bergers voient les ani>es et entendent leur chœur d'allée;resse, et les rois, arrivés du fond de l'Orient, suivent l'étoile mystérieuse. La rédemption du monde commença dans ce silence mystérieux. Dans les jours et les siècles qui suivirent, l'œil de la foi contempla ce silence mystérieux avec un amour ineffable, et les âmes saintes soupiraient après la grotte de Bethléem, comme après le port de la paix. Bethléem forme un contraste frappant avec Jérusalem réduite en cendres et poussière. On dirait que la main du Seigneur a répandu sur Bethléem les charmes d'un printemps perpétuel, et que la mort a déversé sur Jérusalem les larmes d'un deuil sans fin. «Bethléem est situé entre deux collines, sur un plan incliné qui se perd dans une vallée profonde, richement couverte d'oliviers, de figuiers et d'amandiers. Le sol productif s'enorgueillit de riches moissons, et, çà et là, quelques petites prairies, frais et doux tapis verdoyants. Les oiseaux chantent autour de Bethléem , ce qui est rare en Palestine. Toute la contrée jouit d'un agréable printemps, sans chaleur ardente, sans soleil éblouissant ; elle convenait admirablement à l'idylle de Ruth, aux jeux enfantins du pâtre David, au berceau du divin Enfant. L'église est encore celle que l'impératrice Hélène fit bâtir au-dessus de l'écurie et de la crèche ; les antiques et belles colonnes de marbre avec leurs chapiteaux, qui divisent le temple en trois nefs, sont encore toutes debout. Les boiseries en chêne de la plate-forme existent encore aussi ; mais les mosaïques incrustées dans les parois ont été en partie enlevées, et en partie blanchies à la chaux par les mahométans. Toute la colline, sur laquelle se trouve l'église, est minée, soit naturellement, soit artificiellement, par le creusement de cavités et de grottes. Dans

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les premiers siècles, les chrétiens y choisissaient leur demeure pour la vie, ou pour la mort. Semblables à de petites catacombes, ces demeures se rattachaient à la grotte de la naissance de Jésus-Christ. Celle-ci était revêtue de marbre sur tous les murs, tendue de soie, ornée de tableaux, éclairée nuit et jour par l'élernelle lumière de plus de cinquante lampes d'or, qui, dans ce lieu mystérieux, figuraient que la lumière du monde a paru dans Jésus-Christ. Dans une de ces grottes, se trouve l'autel qui fui élevé sur le tombeau de saint Jérôme. Là, il soupira et trouva un lieu de repos après une vie pleine de luttes. « Je veux, écrit-il, habiter et me reposer au lieu ou naquit mon Sauveur, parce qu'il a choisi et sanctifié celle place. >> C'était l'attrait mystique des âmes « qui suivent l'Agneau partout où il va ! » Cette grotte était la retraite favorile de Jérôme. Ce fui là qu'il vécut, lui, l'oracle de son temps, abîmé dans la mortification et la science; ce fut là qu'il veilla des nuils entières, pâlissant sur sa traduction latine du texte hébreu de l'Ancien Testament. Là, il avait toujours devant les yeux les fins dernières de l'homme; là, il entendait constamment la trompette annonçant le souverain Juge, et cherchait, par la pénitence rigoureuse qui le faisait ensanglanter sa poitrine à coup de pierre, à vaincre tout ce qui lui faisait obstacle dans le chemin du ciel. Dans une autre grotte- on voit la tombe de son disciple, le saint abbé Eusèbe de Crémone. Une troisième est consacrée à la mémoire des jeunes enfants, dont- Hérode fit les prémices du martyre, et qui surent moins témoigner que mourir pour le.ur. Sauveur, liors de Bethléem, il y a un petit sanctuaire, que l'on regarde comme l'asile où la sainte vierge Marie se réfugia pendant les jours de terreur, et qui est en si particulière vénération parmi le peuple, que les mahômétans eux-mêmes font serment par ce sanctuaire. Dans. une quatrième grotte' s'élève l'autel construit sur les reliques de deux nobles romaines, Paule et Eustochie, la mère et la fille, qui

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vécurent pieusement clans un cluîlre h Betliléem. Inséparables pendant leur vie, ces derniers rejetons des grands Scipion et des fougueux Gracques, ne furent point séparés dans leur sombre et humble tombe, à côté de la sombre et humble crèche (1). «

Les anciennes races romaines disparaissaient matériellement avec la Rome païenne, mais elles renaissaient selon l'esprit. Leurs yeux éclairés de la vraie lumière, ne s'arrêtaient plus à ces biens passagers, qui les avaient matériellement rendus grands, riches, puissants et maîtres de l'univers; tout cela avait disparu. Leurs âmes élevées ne s'attachaient plus à la grandeur passagère; elles se tournaient vers la seule vraie grandeur, aussitôt qu'elles s'y croyaient appelées. L'Evangile, la vie de Dieu fait homme nous apprennent quelle est cette grandeur. La première famille sénatoriale, dont tous les membres se convertirent au christianisme, fut celle des Anicius, qui, deux siècles plus tard, donna au siège de saint Pierre le pape saint Grégoire-le-Grand. Proba Falconia, à laquelle saint Augustin écrivit sa célèbre lettre sur la prière, était de celte maison, qui donna plus de saints à Rome chrétienne, que de consuls à Rome païenne. Avec cette famille, rivalisaient celles des Julius et des ^îlinilius, qui s'étaient unies dans Toxotius et Paule.

Paule naquit à Rome, le 5 mai 3i-7. Son père Rogatus, était grec d'origine et faisait remonter sa généalogie jusqu'à Agamemnon ; sa mère comptait en réalité parmi ses ancêtres les hommes les plus distingués de la République, Scipion et Paul Emile. Les richesses immenses de celte maison correspondaient à son origine, et étaient vraiment royales. Tout cet éclat fut le partage de Paule et de son frère. La nature l'avait richement ornée de tous les dons de l'esprit et du cœur ; aussi, lorsqu'à dix-huit ans, elle se maria à Toxotius. issu

(I) I ellres orieiitiles. nov. I84'5.

de la maison des Julius, aussi noble qu'elle par la race et les sentiments, aussi distmgué qu'elle parles faveurs de la fortune et les qualités du cœur, Rome entière se réjouit-elle de l'union de ces deux familles dans de si illustres rejetons. Us menèrent une conduite chrétienne et édifiante qui, réunie à ce degré de bonheur terrestre, fut un exemple qui s'étendit au loin et fut riche en bénédiction. D'après le jugement du monde, Paule était irréprochable et digne d'admiration, mais elle était bien loin de la perfection évangélique. Son cœur était attaché avec passion à son mari et à ses enfants ; il se complaisait dans Tapprobation du monde, et le trouvait satisfait dans sa propre vertu. Les enfants de Paule s'appelaient Blésille, Pauline, Eustochie, Rulîne et Toxotius. Les qualités distinguées des parents étaient passées à leurs enfants, et cette auréole de grâces charmantes et de vertus jetait cette mère digne d'envie dans une sorte d'ivresse. Quatorze ans se passèrent ainsi dans un bonheur terrestre, sans trouble et presque surhumain. Alors, Toxotius, son époux, mourut. Son cœur l'avait aimé d'un amour si excessif, que sans Toxotius la vie parut insupportable à Paule, et qu'elle pensait mourir de chagrin. L'approbation des hommes et la magnificence du monde lui devinrent complètement indiflerentes. Elle ne trouvait de consolation et d'adoucissement que dans l'espoir de rejoindre bientôt Toxotius. Sa douleur était immense, comme elle doit l'être tut ou tard pour toute ame qui oublie que la créature ne doit être aimée que selon la volonté du Créateur. La miséricorde de Dieu veillait sur elle dans cette nuit de douleur, Dieu ne voulut point que l'amour de tel cœur fût perdu ; il laissa briller quelques étoiles dans ces ténèbres, il remplaça les pensées, les joies, les vœux et les espérances que Toxotius avait emportés au tombeau. Paule éleva les yeux, baignés de larmes, vers ces étoiles, et une lumière surnaturelle leclaira. Elle n'avait pas songé un instant aux consolations terrestres ; ce qui la préparait à recevoir les consolations ce-

lestes. Puisque les plus grandes prospérités du siècle avaient disparu pour elle, elle voulait s'en détacher complètement, et atteindre, par l'esprit et le cœur, le bonheur éternel. Pour se convamcre jusqu'à quel point elle pourrait exécuter ce dessem d'une manière conoplète, elle quitta pour quelque temps sa maison, et se relira dans celle que Marcelle, son ancienne et vénérable amie, habitait sur l'Aventin, et dans laquelle beaucoup d'ames éprouvées avaient déjà trouvé le bonheur. Elles espéraient pouvoir, par les conseils éclairés de Marcelle, trouver d'une manière plus certaine la voie qui conduit au ciel, et s'y maintenir plus exclusivement. Dieu permit que Paule emmenât avec elle sa fille Eustochie. Cette enfant, très-jeune, était peut-être la plus distinguée des enfants de Paule, tous si intelligents, si bien doués, si raisonnables ; son cœur était embrasé des flammes tranquilles et inextinguibles de l'amour divin, qui éclairait toutes ses actions, et qui lui fit prendre de bonne heure la résolution de n'avoir d'autre époux que le divin Sauveur. Paule se décida résolument à suivre l'étendard de la croix, que Marcelle portait devant elle avec tant de courage et de persévérance. Elle quitta pendant quelque temps la maison de Marcelle, et chercha une plus grande solitude dans un couvent de femmes hors de Rome, afin de creuser un abîme plus profond encore entre son présent et son passé, et de se fomiliariser jusqu'à un certain point avec toute la rigueur et l'austérité de la vie ascétique. Elle laissa Eustochie auprès de Marcelle, qui consentit à diriger elle-même cette sainte enfant, afin de soigner avec sollicitude et piété , dans cette jeune ame, le développement des dons de Ui grâce.

Paule fil, au couvent, l'épreuve de la résolution qu'elle avait prise auprès de Marcelle. Lorsqu'elle se fut familiarisée avec ce projet et avec le saint joug qu'il lui imposa, et lorsqu'elle eut demandé à Dieu, avec larmes et prières, la grâce de la persévérance, elle retourna à Rome et vécut dans

sa demeure royale, comme dans un couvent. Elle fît ce que les premiers disciples firent avec tant de perfection, qu'elle produisait dans l'ordre de la grâce l'efTet que produisit, dans l'ordre de la nature, l'avalanche qui ébranle des masses de neige. « Elle se leva et suivit Jésus-Christ.» Pour un tel acte de courage qui, d'un bond, fait tout abandonner, c'est, comme le dit le divin Sauveur, «. mettre la main à la charrue et ne point regarder en arrière. » Telle fut l'entrée héroïque de Paule dans la carrière des saints. La joie qu'elle éprouva en se consacrant au service de Dieu, fut inexprimable ; on eût dit que la mort de son époux. — qu'elle avait converti à ce service, — lui était extrêmement agréable.

Si l'on compare sa douleur antérieure avec cet empire sur elle-même, on reste convamcu qu'elle avait appris à dire avec l'apôtre saint Paul : « Je puis tout en Celui qui me fortifie. » Si Paule n'avait point commis tous les excès d'une Astérie, elle avait au moins vécu de la vie particulière aux Romaines distinguées de l'époque. Elle s'était revêtue d etofTes précieuses ; elle s'était parée de riches joyaux ; elle s'était assise à des tables somptueuses ; elle s'était reposée sur des lits moelleux ; elle s'était fait porter dans des litières dorées ; elle avait orné sa chevelure de fleurs et l'avait parfumée d'essences exquises. Mais elle ne portait plus alors que des vêtements sans éclat, et sous ses vêtements se trouvait un cilice ; elle couchait sur le sol couvert d'un tapis grossier ; elle s'abstenait de viande, de vin, de poisson, d'œuf et de miel : aux jours de fêtes seulement, ses légumes étaient assaisonnés d'un peu d'huile. Jamais plus, elle n'admettait un homme à table, pas même les saints évêques, qui venaient de loin et logeaient chez elle. Elle n'usait point de bain, hors le cas de maladie. Elle versait des larmes si àmères, elle passait tant de nuits en prières, que Jérôme lui-même, ce saint à la volonté de fer, lui conseilla de se modérer. « Puisse-l-il se défigurer, lui répondit-elle, ce visage ({ue j'ai paré de fard et de sots colifi-

chets, pour phiire à mon mari et au monde ! Aujourd'hui, je ne veux plus plaire qu'è mon Dieu et Sauveur, et puisse-t-il succomber h la tùche, ce corps que j'ai flatté ! Il ne mérite pas un meilleur sort ! »

Paule avait un esprit vif et délié, qui faisait l'agrément des sociétés qu'elle fréquentait. Elle s'aperçut bientôt combien la fréquentation du monde entraîne facilement avec elle la perte du recueillement d'esprit, et combien l'ame trouve peu de nourriture dans les cercles mondains : aussi, cessa-telle les visites de bienséance. Quelquefois, néanmoins, elle s'entretenait de choses spirituelles avec des personnes pieuses. Toutes les joies terrestres lui paraissaient méprisables, et indignes d'un chrétien, qui doit être un étranger sur celte terre. Une tendresse sans borne la liait toujours à ses enfants, peut-être à son insu, et celte tendresse était si grande, qu'elle tint en balance l'accomplissement du plus vif de ses désirs, celui d'aller en Orient. Si elle était libérale et bonne pour ses enfants, elle l'était aussi pour les pauvres, envers lesquels elle était généreuse jusqu'à la prodigalité. Elle tâchait de venir en aide à toutes les nécessités : elle s'enquérait des malades et les soignait ; elle cherchait les agonisants et les consolait; elle préparait la sépulture aux morts. Elle se reprochait sa paresse, si elle se laissait prévenir par quelque autre, auprès de celui qui avait faim ou qui manquait de vêtements. Elle consacrait à ces aumônes, non-seulement ce qu'elle épargnait sur le train de maison qu'elle avait conservé, en le restreignant dans de plus étroites limites, mais encore toute la portion de sa fortune dont elle pouvait librement disposer. Il ne lui vint pas à l'esprit de thésauriser de l'or ou de l'argent pour ses enfants chéris, sans doute déjà fort riches du côté de leur père. Les membres de sa famille lui reprochèrent celle façon d'agir comme Un gaspillage et un vol fait à ses enfants ; Paule leur répondit en souriant : '( Je ne fais point de préjudice à mes enfants ; bien au contraire :

j'espère leur acquérir l'héritage éternel de la miséricorde divine, au lieu de cet héritage périssable. » Ce reproche et d'autres semblables furent très-agréables à Paule, car rien ne lui taisait autant de peine que la louange et l'approbation des hommes.

En 382, le pape saint Damase assembla à Rome plusieurs évéques d'Orient et d'Occident, pour élucider et décider quelques questions litigieuses soulevées dans l'Eglise. Paule avait un grand désir de se mettre en saint rapport avec ces hom.mes pieux. Comme le palais de Paule était un des plus vastes de Rome, et quelle-même était une des dames les plus honorables de la ville, saint Epiphane, évéque de Salaraine, dans l'île de Chypre, accepta sa respectueuse invitation, et logea chez elle. Ce fut par lui qu'elle eut occasion de connaître saint Jérôme, qui était aussi venu h Rome avec Paulin, évéque d'Antioche. Paule rencontra dans Jérôme le maître et le directeur, dont son ame avait besoin, pour s'élancer jusqu'à la perfection. Il y en avait plusieurs qui regardaient Jérôme comme un zélateur austère ; mais les âmes, désireuses de leur salut , ne pensaient point ainsi, et trouvaient en lui cette lumière et cette grandeur que donne la prudence, et qui doivent conduire au ciel « par le chemin étroit et par la porte étroite. » Paule était trop noble et trop élevée pour jamais rechercher dans la piété, une mollesse qui flatte. Ce qu'il lui fallait, c'était un guide qui restreignît dans de justes limites l'ardeur de sa charité et le feu de son cœur; car, ce trésor céleste, qui rend la créature si semblable à son Créateur, et qui, dans la plupart des hommes, vainc le froid égoïsme, menaçait toujours de devenir un écuei! pour Paule. Dieu veut être aimé sans mesure ; Jérôme était véritablement l'homme envoyé de Dieu pour lui indiquer cette mesure, par rapport aux choses terrestres. Elle chercha en lui, non-seulement un directeur de sa vie intérieure, mais encore, comme son amie Marcelle, un docteur dont la science extraordinaire lui expli-

quât, ainsi qu'à sa fille, la profondeur des saintes Ecritures. Paule se mit à étudier l'hébreu avec un succès aussi heureux que rapide, alin d'être en état d'acquérir la complète intelligence des saintes Ecritures, et d'entrer surtout de cette manière dans l'esprit du royal psalmiste, qui, mieux que tout autre, a exalté la miséricorde de Dieu. Eustochie partageait ses étuilcs, comme ses œuvres de miséricorde. La mère et la hlle ne s'étaient jamais séparées, après le court séjour d'Eustochie auprès de Marcelle, lorsque Paule était au couvent, qui n'était peut-être autre que celui désigné par sainte Lia, pieuse veuve romaine, issue aussi d'une noble race.

Paule et Eustochie partageaient la même chambre, s'adonnaient aux mêmes occupations, se reposaient sur une seule et pauvre couche ; elles vivaient d'un seul et même cœur dans deux corps. Eustochie considérait avec vénération sa mère comme l'idéal chrétien de la vertu ; Paule regardait avec un pieux respect l'ame virginale de sa fille vouée à Dieu. Jamais rapports plus intimes, plus profonds, plus doux n'existèrent entre une mère et sa fille. Paule avait rompu avec le monde, et le monde ne troublait plus l'ame d'Eustochie. Son esprit pur et dégagé de toute pensée terrestre planait, avec celui de sa mère, au-dessus des pensées humaines, et se développait rapidement, sous la haute direction de saint Jérôme.

Blésille, fille aînée de Paule, se maria entre temps à un homme dont nous ignorons le nom, et qui mourut après six mois de mariage. Blésille tomba dangereusement malade , et, après sa guérison, elle prit la généreuse résolution de consacrera Dieu, sans partage, le reste de sa vie. Tel était son empressement à correspondre à cette vocation parfaite, qu'elle pleura moins d'avoir perdu son mari, que d'avoir livré son cœur à une créature. Elle rivalisa avec Paule et Eustochie, dans la pratujue des vertus d'une ame aimant Dieu ; elle vécut dans la mortification, la prière, les actions pieuses,

et la méditation des saintes Ecritures, sous la direction spirituelle de saint Jérôme. On rapporte que Blésille avait un esprit extraordinairement vif, et qu'elle avait beaucoup de grâces dans la conversation. Elle savait aussi parfaitement le grec que le latin, et elle apprit l'hébreu encore plus vite que sa mère. Saint Jérôme lut avec elle le livre de l'Ecclésiaste, pour la fortifier dans son saint mépris du monde, vers lequel eussent pu la reporter ses dixrneuf ans,et l'éclat ainsi que le charme de ses qualités. Elle fit promettre à Jérôme de lui écrire une explication de ce livre, afin qu'à l'avenir elle pût le lire et le comprendre seule.

Pauline, la deuxième fille de Paule, épousa un homme noble et distingué, que l'Eglise compte au nombre des amis de Dieu, des saints. Il méritait d'être le beau-fils de Paule, et le neveu de Marcelle. Pammaque était, comme Marcelle, de l'antique race des Furius ; il était sénateur romain et trèsriche, et fort lié avec saint Jérôme, qui soumit plusieurs de ses écrits à son examen et h son jugement.

Paule vivait au milieu de cette société d'hommes, pleins d'esprit, de science et de piété. Dieu, dans sa grâce et sa miséricorde, fit en sorte qu'elle ne s'enorgueillit point du bonheur d'être entourée d'enfants et d'amis remplis de piété. L'envie, ce produit de la. méchanceté, qui hait ce qui est bon et beau, comme elle est elle-même haïssable et mauvaise, essaya de distiller son venin sur Paule. C'était chose à peine possible, car, étant encore dans le monde, Paul avait eu un nom et une conduite sans tache. L'envie tente parfois l'impossible, et répand secrètement son venin autour d'elle, et ses menées devaient bientôt s'abaisser jusqu'à I hypocrisie, Paule ne se déconcerta point, ne s'emporta point ; elle conserva sa tranquillité d'ame et sa charitable résignation; elle ne se plaignit point des calomniateurs et se tut devant les calomnies. Elle disait, avec la plus grande patience : « Bienheureux ceux qui soutfrent persécution pour la justice, parce

que le royaume des cieux est 5 eux (!). » Si donc l'iionune ne soutire point seulement h cause de ses péchés, la persécution est pour lui une occasion d'obtenir la céleste récompense. Elle se réjouissait en silence avec lapôtre « d'avoir été jugée digne de souffrir des opprobres pour le nom de Jésus (2). » Telles étaient la grandeur et la solidité de sa vertu. L'envie, qui poursuivait Paule, revèlit même le manteau de l'intérêt qu on porte au prochain. Quelqu'un osa, un jour, dire en sa présence que son amour de la rehgion et de la vertu était cause que plusieurs la regardaient comme une insensée, et s'étonnaient de ce que sa famille ne l'eût pas encore fait enfermer comme folle et soigner par les médecins. Paule répondit j)ar ces paroles charitables : « Ce qui paraît en Dieu une folie, est plus sage que la sagesse de tous les hommes (3). Mais cette folie est meilleure et plus sage que la sagesse humaine. » Nul vent, soufflant du côté du monde, ne venait troubler la paix de son cœur, dans lequel elle avait profondément gravé ces paroles du divin Sauveur : « Si le monde vous hait, sachez qu'il m'a haï avant vous (4). » Avec ces sentences et d autres semblables, tirées des saintes Ecritures, Paule se préparait des armes d'une invincible patience et d'une inaltérable indulgence, qui finirent par triompher de l'envie ellemême, et par lui imposer silence. Plus elle plongeait le regard dans les. eaux de ce monde vain et trompeur, plus elle reconnaissait qu'à chaque pas il fallait v fouler des basilics, plus \m devenait évidente l^xtrême difficulté de traverser tant de dangers, en conservant la pureté de l'ame. Les âmes parfaites fuient avec plus de soin le moindre trx)uble dans la vie intérieure, que les âmes imparfaites ne fuient les grandes fautes, parce que leur conscience est plus délicate, et leur amour de Dieu plus profond.

(Il MATru., V, 40. (2) Act., V, 41.

(JJ I Coll., 1, 2o (4) JoH., XV, 18.

La liaison que Paule avait formée avec les pieux évoques Epiphane et Paulin, et avec saint Jérônae, avait fortifié son penchant pour la retraite, et enflanmié son désir de quitter complètement, et pour toujours, la capitale du monde. Pour rompre les rapports qui la liaient h la société romaine, pour se soustraire aux milliers d'yeux fixés sur elle, Paule résolut de se cacher dans la solitude et l'obscurité, et dès lors, la grâce pressa la sainte veuve de chercher dans la retraite « le Dieu caché, » comme Isaïe l'appelle prophétiquement. IMais Paule résista encore : ses enfants, ses chers enfants retenaient cette mère, — la plus tendre des mères. Dieu lui vint en aide, Blésille mourut. Cette aimable, cette spirituelle jeune femme, mourut à vingt ans. Dieu, pour la récompenser de s'être donnée à lui, l'appela de bonne heure au ciel, et assura son sacrifice pour l'éternité. Paule s'abandonna de nouveau à une douleur sans borne : elle n'était plus qu'un cadavre, lorsqu'on l'arracha du cadavre de sa fille. Elle ne recouvra les sens, que pour se répandre en pleurs et en gémissements, et tomba dans un état qui réclama les .plus grands soins pour la rappeler à la vie. Elle dépérissait de chagrin. Son cœur avait aimé cette enfant, l'aînée de ses enfants, non pas plus que les autres, mais plus longtemps. Elle voyait dans Blésille une autre elle-même, son esprit, sa destinée, saconversion. Elle avait eu une seconde vie dans Blésille, et maintenant sa propre vie s'affaissait dans la tombe, sur le corps de sa fille. Elle pleurait et gémissait comme cette « voix dans Rama, » qui « ne pouvait se consoler. » Saint Jérôme conçut une vive douleur en voyant cette conduite de Paule. La perte de Blésille lui avait aussi porté un coup, mais il trouvait inconciliable avec le sacrifice que Paule avait ïiwl à Dieu, qu'elle pleurât aussi immodérément une personne pour laquelle la mort n'était qu'un passage du temps à l'éternité, (pi'un retour de l'exil. Jérôme tâcha d'inspirer à Paule du courage et de la fermeté, mais ce fut en vain. Pendant qu'elle se livrait

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ainsi à la désolation, Jérôme dut quitter Rome, et s'en retourna en Orient, en 384, parce qu'il trouvait que celui qui veut expliquer les saintes Ecritures, ne saurait assez se familiariser avec tous les lieux de la Palestme. Délit, il entretint Paule de l'état de son ame, et lui écrivit une lettre pleine de cette sainte sévérité, qui procède d'un amour surhumain des âmes! L'amour du monde ne connaît point un aussi austère langage !

« Votre fille, écrivait-il, a quitté cette vie au moment où elle exécutait avec le plus d'ardeur, où elle sanctifiait par les pénitences les plus énergiques, la résolution de se donner à Dieu. Ne vous figurez-vous pas qiie le Sauveur vous dit : Paule, comment pouvez-vous vous désoler de ce que votre fille est devenue la mienne? Vos larmes sont une révolte contre ma providence, un désaveu de mon amour! Toute mère, je le sais, doit concéder quelque chose à la nature, mais jamais elle ne doit se livrer à une douleur aussi désespérée. Cela ne fait pas honneur à votre foi, et ne donne pas un beau renom à la vie ascétique. Blésille s'afflige, — pour autant que son bonheur le lui permet, — de ce que vous affligez le divin Sauveur. Elle vous crie du haut du ciel : Oh ! soyez heureuse de mon bonheur ! Je suis ici auprès de la Mère de Dieu, et dans la compagnie des anges et des saints. \ous pleurez, parce que j'ai quitté la terre ; moi, je pleure l'exil qui vous expose à de si grands dangers. »

Saint Jérôme ne tolérait pas ces marques de faiblesse dans Paule, parce qu'il savait mieux que tout autre de quelle perfection elle était capable. C'est ce qu'il lui dit, en écrivant cet autre passage :

« Elle méprisait toutes les joies terrestres; cependant son amour la rendait quelquefois victime de la souffrance terrestre, mais la victime était moins son ame que son corps. C'était sa plus grande faute, faute que d'autres appelleraient vertu. »

478 r.ES PÈRES DU DÉSERT.

Cette lettre fit une salutaire impression sur Paule ; elle s'encouragea elle-même, et sa douleur devmt ce qu'elle devrait être pour tout chrétien, c'est-à-dire, moyen d'arriver h un plus haut degré dans l'amour de Dieu. Rlésille n'était donc plus pleurée. A chaque instant, un autre de ses enfants pouvait suivre Blésille, et rappeler à Paule que Dieu ne lui avait que prêté ses enfants, qu'il ne les lui avait confiés que pour peu de temps seulement, et qu'il avait plus de droit sur eux que leur propre mère. Pourquoi donc ne lui ferait-elle pas le sacrifice volontaire de ce qu'elle avait de plus cher? pourquoi nimmolerait-elle pas ce qui faisait son bonheur le plus doux ? Il lui parut plus facile de renoncer complètement à ce bonheur, que d'en jouir et de rester parfaite, tant ces liens de famille étaient forts !

Paule eut à soutenir un combat extraordinaire. D'un côté, l'attrait de la grâce, et la voix, cette voix continuelle, cette voix victorieuse de tout bruit ; « Suivez-moi ! Prenez votre croix ! Celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi, n'est pas digne de moi ! » d'un autre côté, la voix de la nature, qui lui rappelait les devoirs les plus sacrés, cette voix h laquelle s'unissait celle de toutes ses relations dans le monde, les prières de ses enfants, les propositions de son unique frère, les vœux de toute sa famille; et Paule au milieu de tout cela, avec son cœur prêt à faiblir à la pensée de cette séparation, de cette séparation volontaire, librement choisie, et ardemment désirée I Telle était celte lutte, qui n'avait rien de cette autre lutte commune et journalière, entre le bien et le mal, entre la lumière et les ténèbres, lutte que tout homme a à soutenir ; c'était le combat des saints, où la perfection est aux prises avec une perfection plus grande, où la vertu élevée doit triompher d'une vertu ordinaire. Ces combats ne s'engagent point dans les âmes ordinaires ; ces triomphes ne naissent point dans les idées de ce monde.

Lorsque Paule fut irrévocablement résolue à accomplir son

dessein, elle prit toutes les mesures pour l'exécuter le plus promptement possible. Rufine, sa plus jeune fille, était déjà liancée à Aletius, romain distingué, et devait jusqu'à son mariage rester auprès de sa sœur Pauline. Elle sut confier en de bonnes mains l'éducation de Toxotius, en plaçant cet enfant près de son frère et de Pammaque, son beau-fils. Elle disposa de sa fortune de manière à laisser à ses enfants tout ce qu'elle avait hérité de son mari, el tout ce qui leur revenait en droit du côté maternel. Elle se réserva le restant, tant pour être dépensé en aumônes et en œuvres de miséricorde, que pour servir à ses propres besoins. Tout était ainsi arrangé, et le navire qui devait emporter Paule en des contrées lointaines et étrangères, était prêt à mettre à la voile, à Porto (aujourd'hui Ostie), près de l'embouchure du Tibre. Paule quitta donc, en 383, son palais et la patrie de ses ancêtres, la capitale du monde, des souvenirs et des espérances sans nombre, ainsi que les lieux où Dieu l'avait bénie, en lui accordant beaucoup de bonheur et en lui envoyant beaucoup de peines. Toute sa famille l'accompagna, afin de pouvoir au moins la contempler jusqu'au dernier moment. Lorsque ce moment fut venu, lorsqu'il fallut se dire adieu, tous éclatèrent en sanglots et en gémissements. Rufine pleurait inconsolable, el Toxotius, qui était encore enfant, demandait sa mère à grands cris. Mais Paule étouffait ses larmes et réprimait la douleur qui déchirait son ame. Elle remit, elle et les siens, à la garde de Dieu, et sauta dans le navire. Eustochie la suivit; car la mère et la fille avaient conçu, l'une et l'autre, le projet de se vouer à la vie religieuse dans les lieux saints. Le navire quitta le rivage et gagna la pleine mer ; tous les voyageurs avaient les yeux fixés sur la plage, où la famille des deux héroïnes faisait des signes d'adieu, et où le jeune Toxotius étendait ses petits bras vers sa mère chérie. Mais Paule avait détaché les yeux de la terre, pour les élever au ciel : elle avait remporté la victoire.

Le navire doubla bientôt l'île de Ponsia, où Flavia Domililla avait vécu dans un exil volontaire pour le nom de Jésus-Christ, et où elle conquit la palme du martyre sous Domitien ; en voyant cette île, Paule se sentii animée de courage et de confiance, pour l'accomplissement de la résolution qu'elle avait prise, de se condamner aussi à un exil volontaire pour le nom de Jésus-Christ. Elle traversa heureusement le détroit de Messine, entre Charybde et Scylla, se dirigea vers l'Orient, et arriva heureusement à l'île de Chypre, où saint Epiphane lui rendit avec joie l'hospitalité qu'il avait reçue d'elle à Rome. Paule s'y arrêta dix jours, qu'elle ne passa point à se reposer, ni à jouir de la société du saint vieillard, pour lequel elle sentait cependant le tendre respect d'un enfant, et qu'elle regardait pour son père spirituel. Elle visita les couvents et les pauvres, répandit des aumônes, et édifia les autres plus encore qu'elle ne s'édifiait elle-même. Elle reçut enfin la bénédiction du saint évêque, et mit à la voile pour Séleucie, en Syrie, d'où elle se rendit, parterre, à Antioche. Paulin, archevêque de cette ville, fut heureux de voir Paule en Orient, et la retint quelque temps. Elle commença alors son pèlerinage vers Jérusalem, en trèspauvre équipage, car elle était montée sur un âne, ce qui devait être très-sensible à son corps, habitué à être mollement porté dans une litière. Mais elle ne voulait pas jouir de bienêtre, là où le Fils de Dieu avait vécu dans la pauvreté et dans la peine, et où il n'avait voulu qu'un âne, lors de son entrée solennelle h Jérusalem.

Paule prit le chemin le long de la côte, qui est à peu près le même que celui que l'on suit encore aujourd'hui, au « rivage sablonneux de la mer » de Beyrouth, au-delà de Sidon, vers Tyr, et plus loin vers Ptolémaïs (aujourd'hui Akka ou Saint-Jean-d'Acre), Césarée et Jaffa (la Joppé de la Bible). Toutes ces villes lui étaient parfaitement connues, par l'Ancien et le Nouveau Testament. La prophétie accomplie d'isaïe

pesait alors sur la voluptueuse capitale des Phéniciens. Césarée était encore populeuse et florissante, et Paule y vit la maison dans laquelle le centurion Corneille s'était, le premier des païens, converti au christianisme : celte maison était devenue une église. Près de Jaffa, où Paule se rappela Tabilha ressuscité d'entre les morts, et saint Pierre dont la foi accomplit ce prodige, elle quitta le rivage de la mer, s'engagea dans les terres, et se rendit par Emmaiis à Jérusalem. La piété, l'abnégation, la douceur et l'humilité, dont elle avait fait preuve pendant son voyage, furent surabondamment récompensées par la joie qu'elle ressentit en saluant et en traversant Jérusalem. Elle était donc parvenue au but de sa pénible entreprise ! elle était parvenue à ces lieux que le Fils de Dieu a glorifiés par sa vie et par sa doctrine, par ses souffrances et par sa mort, par son amour sans fin et sans bornes. Le gouverneur de la Palestine, qui avait fort bien connu Paule et toute sa famille à Rome, et qui savait par conséquent quel éclat l'entourait dans cette ville, mit à sa disposition, à Jérusalem, un palais immense et magnifiquement orné; mais Paule n'était point venue pour habiter un palais! Elle remercia le gouverneur de cette prévenance, et se retira, avec Eustochie et ses suivantes, dans les modestes cellules d'un couvent de femmes, peut-être de celui qu'y avait fondé sainte Mélanie, son illustre compatriote et contemporaine. Elle vivait dans sa cellule, tellement séparée du monde, tellement pauvre d'esprit et de cœur, tellement éloignée de tout ce qui plaît à la nature de l'homme, qu'on eût dit que toute sa vie s'était passée dans l'ascétisme le plus rigoureux, qu'elle n'avait jamais connu ni pratiqué autre chose. Cependant, ces progrès spirituels n'étaient dus qu'à une conversion qui remontait h cinq années à peine, mais cette conversion avait été profonde et pleine d'élan. Quelles ne furent point la pureté d'intention et la force de volonté de Paule ! Chaque jour, elle visitait l'un ou l'autre des Lieux saints ; elle restait là priant

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482 LES l'ÈRES DU DÉSERT.

et médituiU le mystère de la grûcc divine qui s'y était accompli. Elle visita le cénacle, celte salle dans laquelle le divin Sauveur soupirait de manger la pûque avec ses apôtres, de consommer le repas de la nouvelle alliance dans sa chair et dans son sang. Elle se rendit à la montagne des Oliviers, où commença celte agonie terrible, que la langue de l'homme ne saurait dépemdre et que son esprit ne saurait concevoir ; cette souffrance mystique, que quarante siècles de péchés tinrent suspendue sur la tête de l'Agneau de Dieu, de cet Agneau dont le sang devait surabondamment satisfaire pour les hommes. Elle foula la voie douloureuse de la passion, d'un juge injuste h l'autre, d'un bourreau à l'autre, de la flagellation au couronnement d'épines, et au portement de la croix vers le Golgolha. Devant la sainte croix, elle tomba la figure contre terre , et pria comme si elle eût eu devant les yeux le Seigneur, couvert du sang de ses blessures, cloué et mourant. Paule couvrit des larmes et des marques d'une tendre piété et d'une sainte reconnaissance, le tombeau qui renferma le saint corps du Seigneur, mais qu'il ne garda cependant point. A chacun des lieux sacrés, elle s'arrêtait saisie d'une telle ferveur qu'on eût dit que h violence- de son amour allait hâter sa mort, a Qui me donnera les ailes de la colombe, pour m'envoler et me reposer ? » Ce céleste désir du royal prophète devint aussi l'unique désir de Paule, et elle se regardait de plus en plus comme une étrangère, qui ne devait recouvrer ses droits que dans la vie éternelle. Aussi, ne choisit-elle point Jérusalem pour son lieu de repos ; elle poursuivit son voyage, parcourant toute la Palestine, et rechercha tous les lieux importants et remarquables dans l'histoire du peuple d'Israël, non moins que par les mystères de la rédemption. Sa connaissance profonde des saintes Ecritures, qui ne l'abandonnaient jamais, et son ardente piété vivifiaient et animaient à tel point les objets extérieurs qu'elle voyait, que tout ce qu'elle lisait ou se rappelait lui paraissait être

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malérielleiucnl devant les yeux. Les luttes difficiles qu'elle avait soutenues, reçurent alors la plus douce récompense qu un cœur pur peut recevoir.

Avant de quitter Rome, et peut-être déjà longtemps auparavant, Paule avait donné à ses esclaves la liberté et en même temps les moyens de se créer une existence. Un grand nombre des femmes qui se trouvaient parmi eux, étaient volontairement restées attachées à Paule comme servantes, et ne désiraient rien autre chose que de partager les fatigues et les privations de leur maîtresse chérie : elle les avait toutes emmenées avec elle au delè des mers, en Orient. -\ Jérusalem, le nombre de ces servantes s'augmenta de beaucoup de femmes qui, désireuses de leur salut, voulaunt puiser dans la conversation et dans les enseignements de Paule des lumières pour les éclairer dans la vie spirituelle. Paule se trouvait ainsi constamment entourée d'une multitude de femmes pieuses, qui la considéraient comme leur vénéiable supérieure, poulie temporel aussi bien que pour le spirituel. Plusieurs d entre elles l'accompagnèrent aussi dans ses voy.iges. Après avoir parcouru la Samarie et la Galilée, avec autant d'attention et de recueillement que la Judée, Paule, accompagnée d'Eustochie et d un cortège nombreux, choisi parmi les femmes qui s'étaient attachées à elles, se dirigea vers le pays qui était la source et le centre de la vie ascétique. Elle se rendit à Alexandrie, «à travers les immenses déserts delà Syrie, couverted'un sable mouvant, sur lequel les vestiges des \oyageurs étaient, alors comme aujourd'hui, effacés aussitôt qu'empreints.» Après avoir visité diverses communautés religieuses à Alexandrie, elle se rendit à Nitrie, où elle fut reçue avec de grandes marques de respect. Mais Paule était si humble, qu'elle se jeta aux pieds de tous ces hommes pieux : elle vénérait en eux notre Seigneur Jésus-Christ. Plus les cellules étaient pauvres, plus elles lui plaisaient, plus elle brûlait du désir de s'enfermer dans de telles retraites. Partout, elle répandait des

aumônes pour les pauvres et les faibles, avec celte charité humble, qui ne tire vanité d'aucun don, parce qu'elle les dépose tous dans cette main que le divin Sauveur laissa percer de clous, pour l'amour de nous.

Paule se dirigea ensuite vers Péluze, aborda à Majuma, port de Gaza, et revmt, parle pays des anciens Philistins, dans la terre promise. Il y avait là un endroit qui lui semblait plus cher et plus intéressant que tout le reste de l'univers! un point dont une lumière surnaturelle se répandait sur toute la création, de génération en génération ! Cette place, ce point était la mystérieuse grotte de Bethléem. Lorsque Paule y entra pour la première fois, elle fut ravie et tomba à genoux ; le mystère étonnant de l'incarnation du Fils de Dieu saisit, pénétra et éclaira si puissamment son ame, que la sombre cavité devint pour elle le Thabor, sur lequel elle vit la transfiguration de Jésus-Christ, et résolut de bâtir des tentes. Après son heureux retour d'Egypte à Bethléem, elle résolut d'exécuter son plan. Elle s'établit, avec Eustochie et ses pieuses femmes, dans une pauvre maison, où elle dut, pendant trois ans, vivre misérablement et à l'étroit. Telles étaient ses joies ! Comment eût-elle vécu au milieu du bien-être et des commodités, h côté de la crèche où notre Seigneur et notre Dieu fut couché, pauvre petit enfant, sur une paille dure, où la très-sainte Vierge, sa mère, eut à souffrir tant de privations ! Oh ! non ! souffrance pour souffrance, amour pour amour, pensait Paule. Elle ne se contenta pas de souffrir par amour; elle ne se renferma pas dans sa cellule ; son amour surabondant, comme l'amour qui fit souffrir le divin Enfant et consola les pauvres bergers et les mages opulents, son amour se répandit sur le prochain et fonda pour lui une œuvre de miséricorde spirituelle et corporelle. La tendresse immense de Paule porta cette héroïne h fonder un hospice pour les pèlerins, là même où le Fils de Dieu fait homme n'avait point trouvé l'hospitalité. Elle voulut aussi faire reten-

tir ici-bas l'éternel « gloria «des anges, en fondant un couvent où des âmes vouées à Dieu, chantassent ses louanges et fissent entendre des cris d'allégresse en son honneur. Des troupes considérables de pèlerins, venus d'Orient et d (Occident, des contrées éloignées, delà Perse, des Indes, de l'Ethiopie, des Gaules, et de la Bretagne, se portaient alors vers la Palestine, pour honorer les lieux où s'accomplit leur rédemption. Beaucoup s'en retournaient fortifiés ; beaucoup d'autres ne pouvaient s'arracher de ces lieux de bénédiction, et désiraient y servir Dieu et le prochain. La plupart restaient h Jérusalem, où les grottes et les cavernes de la montagne des Oliviers, les attiraient et les recevaient, et où la réunion de tant de pèlerins, parmi lesquels il ne mantjuait point de malades, de faibles et de nécessiteux, donnait occasion de mettre en pratique les préceptes de la chanté fraternelle. Jérusalem, siège d'un archevêché, était richement dotée pour satisfaire à tous ces besoins ; cette ville possédait, en outre, dans son sein, la sainte et célèbre veuve Méianie, avec les trésors immenses qu'elle répandit à profusion pendant vingt-cinq ans. La petite ville de Bethléem avait manqué jusqu'alors d'un pareil soutien. Paule le lui procura. Pendant qu'elle-même vivait de privations dans une modeste maison, elle fit bâtir sur la route de Jérusalem un hospice de pèlerins, qui était en communication avec un couvent d'hommes. Les moines se chargèrent du soin de servir les pèlerins, soin qui, plus ou moins, n'appartenait pas seulement a'jx moines, mais aussi aux anachorètes. Paule soigna le temporel, afin que les moyens n'y manquassent point pour exercer l'hospitalité. Quant au surplus, les moines étaient sous la direction de saint Jérôme. Paule fit en même temps construire un couvent pour les femmes, où elle se retira en 389, — quatre ans après son départ de Rome, — avec beaucoup de pieuses vierges et de veuves. Ce couvent était divisé en trois bâtiments, réunis sous un même toit, afin de pouvoir recevoir ces femmes qui difléraient tant

par l'origine, l'éducation, les luihitudcs, l'i'lge et l'état de santé. Chaque brebis du troupeau avait sa place dans une de ces trois divisions, les membres de chacune de ces divisions mangeaient et priaient en commun, sous la direction d'une supérieure, choisie par Paule et qui avait le nom de mère. Paule était la supérieure principale, et était aidée par Eustochie. Toute la communauté se réunissait pour prier dans l'oratoire commun, le matin de bonne heure, au son de •(( l'alleluia ! » qui servait de réveil; puis, à tierce, sexte et none (9, 12, 3 heures), le soir, à vêpres, enfin, à minuit, pour les matines. Les religieuses chantaient alors des psaumes, d'après un ordre déterminé. Chaque sœur devait savoir le psautier par cœur, lire et méditer tous les jours les saintes Ecritures. Le dimanche, chaque division, conduite par sa supérieure, allait à l'église, qui formait le point central des trois bâtiments ; elles y assistaient aux offices solennels du culte. Le costume était uniforme, et se composait de colon grossier. La toile ne servait que pour les essuie-mains. Les sœurs s'occupaient de tout ce qui concernait la maison ; elles filaient, tissaient et cousaient leurs propres vêtements, et en outre, ceux des pèlerins nécessiteux et des pauvres en général. Elles ne possédaient que le vêtement qu'elles portaient. Les femmes de condition tinrent Paule soigneusement éloignée de ses anciennes servantes, afin qu'elles ne se rappelassent point les rapports qu'elles avaient eus autrefois avec leur maîtresse dans le monde, et ne fussent point tentées de les continuer dans le couvent. Il n'était permis à nul homme d'entrer dans le couvent, quels que fussent du reste sa condition et son âge. « Ainsi, remarque saint Jérôme, les mauvaises langues se trouvaient dans l'impossibilité de décrier les autres, ce qu'elles aimaient tant à faire pour excuser leurs vices. » Paule était l'ame et le cœur de cette communauté, ame brillante et éclairée de foi et d'amour, la plus humble enfant de Dieu, la plus douce mère de ses filles spirituelles.

Elle était partout la première et la dernière, !u première à servir et à prier, la dernière à se reposer. Elle se chargeait avec sa fille des fonctions les plus humbles de la maison ; elles allumaient les lampes, elles entretenaient le foyer de la cuisine, elles nettoyaient les légumes, elles couvraient la table, elles remplissaient les coupes, elles balayaient la maison. Aucune occupation ne leur paraissait vile ou difficile. Ne faisaient-elles pas, en effet, ce que le divin Sauveur avait fait, pendant trente ans, dans sa petite maison de Nazareth, et ce que les saintes Ecritures résument en un mot : « Il était soumis à ses parents?» L'obéissance de Dieu jusqu'à la mort de la croix, était la source à laquelle ces deux âmes puisaient leur dévouement sans bornes. La distance du ciel à la crèche était toutefois immensément, incomparablement plus grande que la distance d'un palais de Rome à la crèche : Paule et sa fille pensaient continuellement à la première différence, mais elles ne pensaient jamais à la distance de leur palais à la crèche.

Paule soignait les malades avec une charité ineffable, et pourvoyait abondamment à leurs besoins. Elle proportionnait ses dons et ses aumônes aux nécessités de ceux qui les recevaient ; elle agissait en cela d'après les sages règles de la modération et de la prévoyance, afin de pouvoir donner toujours et à tous ; mais lorsqu'il s'agissait de malades, elle ne gardait plus de mesure-, et leur donnait en abondance du vin, de la viande et tout ce qui pouvait les soulager. Du reste, les jeûnes étaient rigoureux dans le couvent ; mais Paule s'en imposait de plus rudes encore que les sœurs les plus jeunes et les plus fortes. Pour les autres, elle n'était que compassion et miséricorde ; pour elle-même, elle était sans ménagement et sans pitié : c'est ce que nous apprend saint Jérôme, lorsqu'il dit :

« Paule était tombée malade, dévorée d'une fièvre brûlante, qui, accrue par l'ardeur intolérable du soleil, avait mis ses jours en danger. La toute-puissance de Dieu la soutint.

Les médecins lui prescrivirent de fortifier son corps afiaibli, en faisant usage de vin. Elle n'en fit rien. L'évêque, saint Epiphane, était alors h Jérusalem, et visitait quelquefois la sainte à Bethléem. Je le priai en secret de lui conseiller, et même de lui commander de prendre du vin, parce que je savais qu'elle avait un respect filial pour ce prélat. Lorsque Epiphane aborda ce sujet, elle lui dit en souriant qu'elle savait déjà d'après quels conseils il soulevait cette question. L'évêque ne laissa point de la consoler et resta longtemps auprès d'elle. Lorsqu'il eût quitté la malade, je lui demandais comment les choses s'étaient passées. Elles se sont passées, répondit-il, dételle sorte* que Paule m'a presque convaincu, moi qui suis un vieillard, qu'il ne fallait point boire de vin. Je ne rapporte point cela, continue saint Jérôme, |iour louer cette absence de ménagements à l'égard d'une santé débile, mais pour montrer jusqu'où Paule portait son amour de la mortification. »

Elle avait plus de ménagements pour ses filles spirituelles, qui ne se relâchaient point dans une délicate mollesse, parce qu'elles avaient toujours devant les yeux la vocation sublime des âmes vouées à Dieu ; par les sacrifices volontaires qu'elle s'imposait, elle savait leur inspirer un si tendre respect, qu'un regard triste de Paule équivalait, pour elles, à la peine la plus douloureuse. Sa prudence lui inspirait de douces paroles pour les natures ardentes et colériques. Elle aiguillonnait plus vivement les natures lentes. Elle était inexorable quant à l'observation du silence, à la chanté réciproque, à la modestie des vêtements. Si ses avertissements n'avaient point de résultat, elle punissait les sœurs indiscrètes, acariâtres ou mondaines, en les obligeant à manger et à prier à la porte, afin que cette honte publique les rendît attentives au scandale qu'elles donnaient à la communauté. Paule disait : « Les fautes que les gens du monde regardent pour peu de chose, et même pour rien, sont des manquements graves dans les

SAIM'E CALLE. 489

couvents. » Elle possédait à un tel point rc'S[)rit de pénitence, qu'elle pleurait ses plus petites fautes avec autant de contrition que si elle eût été coupable des crimes les plus inouïs. Son amour de la pauvreté allait de pair avec son amour de la moi'tilication : il se manifestait jusque dans les bâtiments qu'elle avait fait élever. Non-seulement le couvent, mais encore l'église, étaient simples et sans ornement; ils n'étaient pourvus que des choses les plus nécessaires, afin que des ressources fussent toujours ménagées pour les pauvres. Saint Jérôme lui faisait quelquefois des observations sur cette libéralité sans bornes pour les pauvres. Elle prenait alors Dieu à témoin, avec la plus grande humilité et en peu de mots, qu'elle distribuait, pour l'amour de Jésus-Christ, tout ce qu'elle possédait, et qu'elle désirait uniquement mourir pauvre et d'être ensevelie dans un linceul pauvre, afin de ne point laisser une seule obole à son Eustochie. Tout rendre à Celui dont elle avait tout reçu ici-bas, tout espérer datis le ciel, et imiter Jésus pauvre dans la plus grande pauvreté du cœur et de l'esprit, tel était le mobile de sa conduite, mobile qu'elle puisait dans la foi. Jamais elle ne se laissait guider jwr une certaine compassion humaine, lorsqu'elle soulageait le prochain dans ses peines.

Eustochie n'était pas moins généreuse dans son amour pour Dieu. C'était avec la joie dans le cœur et sur le visage qu'elle voyait l'héritage paternel et maternel passer des mains de Paule dans celles des pauvres, tandis qu'elle-même ne possédait ni ne touchait jamais une obole. Elle considérait la sainteté de sa mère comme son plus précieux trésor ; elle lui était tellement soumise et attachée, qu'elle ne la quittait ni nuit ni jour : jamais elle ne mangeait, ni ne l)uvait, ni ne sortait sans sa mère. Saint Jérôme écrivait d'elle à Furia, jeune veuve, parente d'Eustochie et qui habitait Rome :

« Oh ! que ne pouvez-vous voir Eustochie et entendre les saintes paroles qui sortent de sa bouche ! vous seriez étonnée

de l'esprit sul)linie que renferme ce corps délicat; vous seriez étonnée de tous les trésors de l'Ancien et du Nouveau Testament qui s'échappent de son cœur. Jeûner est pour elle un jeu; prier, une jouissance. Le tambourin à la main, elle chante, au premier rang du chœur des vierges, et elle leur enseigne, pour honorer le Sauveur, le chant et la Ivre. Ainsi se passent ses jours. Avec l'huile dans sa lampe, elle attend l'arrivée du divin Epoux.»

Comme Paule, comme Blésille qui n'était plus, Eustochie avait une connaissance tellement profonde de l'hébreu, qu'elle récitait les psaumes dans cette langue. Ce fut à Bethléem aussi que la mère et la fille prièrent avec tant d'instances saint Jérôme de lire toutes les saintes Ecritures avec elles, que le saint dut se rendre à leurs instances, et les initier à la connaissance la plus profonde de ces livres, par ses explications et par ses éclaircissements. Cet illustre Père de l'Eglise dédia à Eustochie son commentaire sur les prophètes Isaïe et Ezéchiel, et il écrivit pour elle son traité de la virginité, connu sous le titre de Lettre à Eustochie. Ce fut aussi pour le couvent de Bethléem qu'il traduisit en latin la règle de saint Pacôme.

Ces deux saintes âmes, dans lesquelles l'ascétisme le plus sublime apparaît à côté d'une suavité idéale, peuvent peindre mieux que tout autre, leur propre vie, si ineffable, si pleine de joies et de charmes célestes. Leur amie Marcelle avait perdu sa mère en 389, et s'était rendue, pour quelque temps, dans la campagne aux environs de Rome. Paule et Eustochie désiraient que Marcelle se rendît en Orient, et, s'il était possible, à Bethléem. Elles lui exposèrent ce vœu dans une lettre pressante, pleine de tendresse et de sentiment; elles lui disaient entre autres :

« Vous avez allumé la première étincelle dans notre cœur; vous nous avez encouragées dans ce genre de vie, par vos paroles et par vos actions ; vous nous avez rassemblées sous

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VOS ailes comme la poule rassemble ses poussins ; voulezvous nous laisser voler en liberté et sans mère? Celle Marcelle, si douce, si aimable, cette Marcelle affable au delà de toute expression, cette Marcelle qui, par les charmes de son éloquence, nous encourage dans notre vie nouvelle, dcviendra-t-elle pour nous une Marcelle sévère? Son front si serein se couvrira-t-il de nuages, parce que nous la prions? Ne pouvons-nous pas au moins vous engager à faire ce voyage que, la première, vous nous avez excitées plusieurs fois à entreprendre? Depuis l'ascension de notre Seigneur jusqu'aujourd'hui, que de martyrs, que d'évêqucs, que de docteurs de l'Eglise ont visité Jérusalem ! Il manquait, pour ainsi dire, quelque chose à leur piété, à leur sagesse et h la vertu, s'ils n'avaient prié Jésus-Christ sur les lieux mêmes où la croix avait fait jaillir les premiers rayons de la lumière de l'Evangile. Si l'on blâme à bon droit celui qui va apprendre les lettres grecques en Sicile et non à Athènes, ou les lettres latines en Lybie et non è Rome, comment pourra- t-on croire que quelqu'un puisse atteindre l'apogée de la sagesse chrétienne, sans avoir visité Jérusalem? Nous ne nions pas, il est vrai, que le royaume de Dieu doive se trouver dans l'intérieur de nous-mêmes, et qu'il y eut des hommes grands et saints dans les autres pays. Nous voulons seulement dire que précisément les hommes les plus distingués de l'univers, ceux qui occupent le premier rang, se trouvent réunis ici. Nous n'appartenons certes pas au premier rang ; reléguées au dernier, nous nous sommes rendues ici, afin de pouvoir jouir de la présence des hommes les plus nobles et les plus célèbres de tous les pays. Moines et laïcs se pressent ici en foule, et chantent les louanges de Dieu dans les langues les plus diverses, mais animés de la même foi. L'union la plus pure règne parmi ces étrangers. Si celui-ci cherche à surpasser celui-là, c'est en humilité. Le plus humble est considéré à l'égal du plus élevé ! Personne n'attache quelque valeur aux

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vêtements, parce que personne ne fait altenlion à ceux de son voisin. On n'y considère pas ceux qui observent des jeûnes rigoureux, coname on ne méprise pas ceux qui se nourrissent sobrement. Ici, point de mauvais propos, point de sensualité, pomt de médisance ; tous pratiquent les vertus des premiers clirétiens, vivent purs et chastes. Ils visitent avec zèle et piété les nombreux endroits consacrés à la prière dans Jérusalem. Comme chacun prise ce qu'il possède, nous allons vous parler de la petite ville de Jésus-Christ, de l'hôtellerie de Marie. Nous ne connaissons ici que la tranquillité, la paix et la simple vie de campagne, car ici est la crèche, dans laquelle le divin Elnfant pleura, et le silence est le plus bel hommage qu'on puisse lui rendre. On ne trouve ici aucune des magnificences de Rome, point de portiques, ni de colonnades, point de somptueux appartements parquetés en or, point de palais regorgeant d'esclaves, cernés par la misère des malheureux. Nous aimons cependant Rome, parce qu'il y a une sainte Eglise, parce que les trophées des apôtres et des martyrs y brillent, parce que Jésus-Christ y est réellement reconnu, parce que la foi y fut annoncée par les apôtres. Le christianisme y plane dans les hauteurs, et le paganisme s'y traîne dans la poussière. Mais la puissance de Rome, sa grandeur et sa magnificence, la population innombrable de cette ville, le désir d'y voir et d'y être vu, d'y saluer et d'y être salué, d'y parler et d'y entendre, de louer et de blâmer, tout cela ne contribue point au recueillement de l'esprit dans la vie contemplative. Si vous recevez des visites, votre tranquillité disparaît ; si vous fermez votre porte, on vous taxe de tierté. Quelquefois aussi vous devez rendre visite. On va dans de splendides palais, on passe devant des troupes d'esclaves indiscrets, on foule des tapis de pourpre. Et quel profit tire-t-on de tout cela ?

» Qu'il en est autrement ici, sur les terres de Jésus-Christ! Ici, vous ne vovez rien qu'une simplicité champêtre. Ici,^ vous

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n'entendez rien que les louanges de Dieu. Le silence n'est interrompu que par le chant des psaumes. Le laboureur 5 sa charrue, le moissonneur h son champ, le vigneron dans son vignoble, tous s'aguerrissent à leurs pénibles travaux, par le chant des psaumes. Les chants de David sont les seuls chants d amour dans ce pays : tant l'existence entière ne se soutient ici que par la vie spirituelle! Et l'heure ne sonnerait jamais, à laquelle un messager hors d'haleine viendrait nous porter le message d'allégresse, nous annonçant que Marcelle est en route pour la Palestine! Oh non ! elle viendra ! Non, le jour luira, où ensemble nous irons fouler le sol de la grotte qui vit naître le Seigneur, où nous pleurerons sur sa tombe, où nous embrasserons sa croix, où en esprit nous le suivrons, lorsqu'il gravit la montagne des Oliviers, où nous l'accompagnerons dans les cieux sur l'aile de nos ardents désirs.

» Nous irons également voir Lazare sortir de son tombeau à Béthanie ; le Jourdain, qui coule plus clair et plus pur après le baptême de Jésus-Christ; les demeures des bergers, le tombeau de David, les tentes d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, les cavernes de rocher dans lesquelles les prophètes se ■ cachaient pendant la persécution. Nous irons plus loin encore, à Nazareth et aux autres fleurs de la Galilée; à Cana, où Jésus-Christ opéra son premier miracle ; au Thabor, où nous le verrons transfiguré, non avec Moïse et Elie, mais avec le Père et le Saint-Esprit ; au lac de Génézareth, sur les eaux duquel il a marché ; dans le désert, où il nourrit des milliers de personnes, par la seule puissance de sa parole; et à Capharnaùm, le théâtre le plus intime de ses prodiges. Nous reviendrons alors et nous passerons par d'autres endroits, où s'élèvent partout des églises chrétiennes, comme autant d'étendards victorieux de Jésus-Christ. Après avoir fait ensemble ce beau voyage, quand nous serons revenues dans notre silencieuse demeure, alors, transportées d'un vive joie, nous pleurerons devant Dieu, nous chanterons ses louanges,

4îll . LES PERES DU DESERT.

et nous ne cesserons point de prier; blessées de l'amour de Jésus, nous nous donnerons le niot d'ordre de cet amour et nous dirons : « J'ai trouvé Celui que mon ame aime. Je l'ai et je le garde, et je ne le laisserai jamais s'éloigner de moi. »

Le chemin que Marcelle devait suivre dans la vie était autre que celui de ces deux « colombes des fentes de rocher.» Elle résista à cette tendre invitation, prit Principie chez elle, l'éleva et en fit une autre Eustochie.

La main de Dieu frappa Paule, coup sur coup, à l'endroit le plus vulnérable de son cœur. Son esprit et sa volonté avaient sans doute rompu avec cet amour désordonné. Elle marqua sa bouche et sa poitrine du sceau de la croix, dans laquelle elle avait une confiance sans bornes ; elle pensa que Dieu, par la bouche du prophète Isaïe, avait dit h chacune de ses créatures : « Je vous ai appelé par votre nom ; vous êtes i\ moi! » Elle unit sa volonté à la volonté adorable de Dieu. Rufine, qui brillait par sa piété et avait épousé Aletius, ne contrista son excellent man que par sa mort prématurée. Aletius était très-lié avec saint Paulin de Noie, un des convertis célèbres à celte époque, si riche en conversions. Dans la lettre que Paulin écrivit à Aletius pour le consoler de la mort de sa femme, il appela celle-ci « fille de la perfection, sœur de la virginité, épouse de la foi ; car elle était, — dit Paulin à Aletius, — fille de Paule, sœur d'Eustochie, et votre femme.» Elle ne laissa point d'enfants.

Pauline, seconde fille de Paule, mourut en 398, également sans enfant. Elle avait vécu Irès-heureuse avec Pammaque, son époux, et, comme lui, elle avait pratiqué toutes les vertus chrétiennes, au milieu du monde et des écueils, que font si facilement surgir un rang élevé et de grandes richesses. La vive chanté de Pauline pour les pauvres l'occupait presque constamment; Pammaque ne crut nullement audessus de sa position, de son esprit et de la considération dont il jouissait comme sénateur romain et comme homme

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instruit et savant, d'aider sa femme dans ses bonnes œuvres ; il ne vit rien en cela qui fût mcompatible avec ses études profondes ou ses hautes dignités, ou avec l'utile emploi de son temps. 11 rivalisait avec sa femme dans la pratique de celte nouvelle vertu, qui n'est récompensée que dans le ciel, et qui ne trouve sur la terre qu'une ample moisson d'ingratitude et même d'amères critiques.

Pauline avait h peine atteint le milieu de sa carrière , lorsque Dieu l'appela dans l'éternité. Panimaque l'avait tendrement aimée. Sa mort le détacha de plus en plus du monde, et l'attira plus encore vers les choses célestes. Son cœur était rempli du saint amour, et il résolut délever h cet amour un monument digne de lui, en exécutant avec d'autant plus de zèle un plan qu'il avait conçu avec Pauline. Il bâtit un grand hospice à Ostie, où le Tibre se jette dans la mer, et où abondaient les navires venus des rivages lointains. Il consacra à ce bâtiment, à son ameublement, à son arrangement et à sa dotation, non-seulement toute la fortune que Pauline lui avait laissée, mais encore sa propre fortune, qui était très-considérable ; il ne se réserva qu'un minime revenu annuel. Un tel hospice, éïabli surtout en cet endroit, était un grand bienfait. Rome était encore le centre du monde, et l'on y voyait affluer continuellement des foules d'hommes accourus de tous les pays que gouvernait le sceptfe des Césars romains, de toutes les nations groupées sous la houlette du prince des apôtres. Les cotes d'Asie et d'Afrique, baignées par la Méditerranée, n'étaient point alors mortes et stériles, comme elles le sont devenues sous la domination de l'islamisme. La .Mauritanie, la Numidie, la Lybie, l'Egypte, la Syrie, l'Asie- Mmeure étaient florissantes et cultivées ; elles avaient une population nombreuse et de grandes villes, où se développaient, sur une immense échelle, le commerce et le trafic, la civilisation et les relations de toute espèce. D'innombrables évêchés et les trois patriarcats d'Anlioohe, de Jérusalem et

49G l'ES PÈllES DU DÉSERT.

d'Alexandrie, y répandaient parmi le peuple et dans les pays la vie cbrétienne qu'ils puisaient à Rome. Les rapports de Rome avec les Gaules, l'Espagne et la Rretagne n'étaient pas moins animés et vivifiants. Il en résultait des milliers de transactions et d'engagements que concluaient à Rome des étrangers de toutes les régions et de toutes les langues.

L'hospice de Pammaque à Ostie, qui était le port de Rome, donnait gratuitement l'hospitalité ti tous ceux que les incommodités d'une traversée, souvent fort longue, avaient fatigués, épuisés et rendus malades, et qui, débarqués au port, avaient besoin de repos et de soins, avant de poursuivre leur route par terre. Cet hospice était un refuge non-seulement pour les voyageurs mais encore pour les malades, princi[)alement pour ceux qui étaient pauvres et nécessiteux, et généralement, sans exception, pour tous ceux qui y demandaient l'hospitalité. Tous étaient accueillis avec charité, avec bienveillance, avec générosité. Ceux qui venaient de Rome, avec l'intention de tniverser la mer, mais qui attendaient ou des vents favorables, ou un navire convenable, pouvaient aussi rester dans cet hospice, ce qui était un grand soulagement pour ceux qui n'avaient point de ressources. Aussi, y avait-il un concours énorme, et saint Jérôme nous apprend que dans l'année même de l'installation de l'établissement d'Ostie, « l'hospice du rivage romain était connu en Bretagne, en Perse et en Egypte, et qu'il était béni de tout l'univers. » Content de son œuvre, Pammaque quittait quelquefois Rome, ses études, ses occupations scientifiques, ses travaux en faveur de l'Eglise et de la foi, sa correspondance avec saint Jérôme, ses relations avec les hommes les plus pieux et les plus érudits de son temps ; il volait alors à Ostie, et prenait le costume des serviteurs de l'hospice ; il allait au-devant des pauvres étrangers, leur lavait les pieds, leur donnait d'autres vêtements, les servait à table, et préparait leur lit. 11 se réjouissait de plus en plus d'avoir semé dans le temps des biens

SAINTE PAl'LE. 497

temporels, qui eussent peut-être été dissipés en disputes et en divisions après sa mort, afin de moissonner des biens célestes dans l'éternité, lorsqu'il « apporterait sa gerbe. » Ce juste vécut ainsi douze ans après la mort de Pauline, et après avoir traversé les calamités de la prise de Rome, par Alaric, il s'endormit dans la paix du Seigneur, vers le même temps que Marcelle, en 410.

L'unique fils de Paule ne faisait point exception dans cette famille de saints. 11 avait épousé la pieuse fille du vieillard Albinus, prêtre des faux dieux. Le rameau du christianisme avait été greffé sur ce tronc sauvage, et avait changé la nature des sauvageons, qui portaient ainsi des fruits de sainteté. Le vieillard, cependant, restait païen au milieu de ses enfants chrétiens. Le mariage de Toxotius fut stérile dans le commencement. Les deux époux prièrent et promirent que si Dieu leur donnait un enfant, ils le lui consacreraient. Leur prière fut exaucée, et ils eurent une enfant de grâce, appelée Paule, qu'on surnommait la jeune, pour la distinguer de sa grand'mère. Cette nouvelle remplit sainte Paule d'une joie inexprimable, qu'augmentait encore tout ce qu'elle apprenait de sa petite-fille. D'une voix balbutiante, l'enfant chantait «alléluia» dans son berceau, et les premiers noms qu'elle prononça furent ceux de Paule et d'Eustochie. Albinus avait été un ennemi déclaré de la religion chrétienne ; cependant, cette enfant, qui avait gagné son cœur, qu'il portait entre ses bras, et dont il se séparait à regret, cette enfant qui priait, changea son cœur. Le mariage de Leta et sa vertueuse vie, les entretiens pieux qu'elle avait avec Toxotius, la piété et la joie avec lesquelles l'un et l'autre s'efforçaient d'accomplir leurs devoirs, les bons préceptes elles bons exemples qu'ils donnaient à leur maison, tout cela avait préparé un solide fondement à la conversion d'Albinus, qu'avait déjà accomplie la prière de l'innocence. Il ne put résister plus longtemps. Cette maison sainte et croyante sanctifiait l'incroyant vieillard.

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Leta glorifia Dieu du grand miracle qu'il avait opéré, en permettant que son père, grand-prôtre du paganisme, naquît, dans un âge si avancé, à la vie de la grAce par le baptême, et consentît à se faire instruire, avec les enfants et les simples, dans la foi catholique. Dieu ne permit cependant point que toutes les coupes de la vie fussent également douces à Leta, et il mêla son bonheur d'une salutaire amertume, en lui enlevant Toxotius.l.eta prit alors la résolution de pratiquer toutes les vertus chrétiennes, aussi fidèlement comme veuve que comme épouse, et de ne vivre que pour le salut de son ame et de l'ame de sa fille. Afin d'élever celle-ci pour devenir l'épouse spirituelle de Jésus-Christ, Leta demanda une instruction écrite à saint Jérôme. Le Seigneur a dit : « Laisse/ venir h moi les petits enfants, » et ces paroles trouvent leur écho dans l'ame des saints. L'éducation des enfants a été pour tous les saints un des devoirs les plus grands et les plus sacrés, car, il n'y a rien de plus sublime que de conduire les âmes à Jésus-Christ. Le grand docteur de l'Eglise se rendit au vœu de Leta avec cet amour étonnant, égal à l'amour maternel qui aperçoit les plus petites particularités, qui échappent en tous cas aux yeux d'un père. Au milieu de ses gigantesques travaux, Jérôme ne dédaigna pas de s'occuper de l'éducation d'une petite fille. C'est une chose unique que la grandeur et l'étendue que l'amour divin donne au cœur des saints! Jérôme écrivit h Leta : « Afin que votre fille ignore ce qui est vaniié et crime, élevez-la dans le temple comme Samuel, et dans le désert comme saint Jean-Baptiste. Ce qu'elle verra et entendra sera propre à la conduire vers Dieu. Qu'aucune parole, qui puisse lui donner l'idée du mal. ne frappe ses oreilles ; qu'aucun chant mondain ne fasse mouvoir ses lèvres. Aussitôt qu'elle parlera d'une manière intelligible, imprimez dans sa mémoire des fragments de psaumes. Qu'aucune servante, animée de l'esprit mondain, n'approche d'elle ; éloignez tout enfant qui soit capable de lui donner mauvais exemple. Ne

permettez pas qu'elle apprenne ce que parla suite elle voudrait ne pas savoir. Composez-lui un alphabet avec des lettres de bois ou d'ivoire, afin qu'elle apprenne ci lire en jouant. Guidez ensuite sa main, afin qu'elle trace chaque lettre sur des tablettes de cire; qu'elle écrive alors les noms des patriarches depuis Adam. Gardez-vous de la dégoûter de l'instruction, de peur que plus tard elle ne conserve celte aversion. Choisissez-lui pour professeur, un homme vertueux et instruit, qui ne regarde pas en dessous de lui d'inculquer les premiers principes. Aristote lui-même ne put remplir cette charge auprès d'Alexandre-le-Grand. Que votre fille ne voie rien faire à ses parents qu'elle ne puisse imiter ! Qu'elle soit pleine d'attention pour tout le monde, mais qu'elle ait une tendresse particulière pour son grand-père païen. Apprenez-lui de bonne heure qu'elle est destinée à devenir l'épouse de Jésus- Christ. Lorsqu'elle sera devenue plus grande, qu'elle ne sorte jamais sans ses parents ; qu'elle évite les jouissances blâmables et les grands banquets. Qu'elle prenne pour exemple la très-sainte vierge Marie, qui trembla à la vue d'un ange, parce qu'il lui apparut sous la forme d'un homme. Qu'elle ne sorte que pour se rendre à l'église ou au tombeau des martyrs, et qu'elle se tienne le plus possible dans sa chambre, priant, lisant et travaillant. Quant au travail, elle filera et fera des vêtements. Elle devra savoir très-correctement le grec et le latin; elle parlera et écrira les deux langues avec la plus grande pureté. Voici l'ordre dans lequel elle s'initiera aux saintes Ecritures : elle commencera par les psaumes, qu'elle s'exercera en même temps à chanter. Après les psaumes, viendra lEcclésiaste, si propre h inspirer le mépris du monde. Elle prendra ensuite les Evangiles, qu'elle aura toujours en main. Elle lira les Actes des apôtres et leurs lettres, et apprendra par cœur les Prophètes et les livres historiques. Elle pourra lire alors le Cantique des cantiques, parce qu'elle aura été préparée à le comprendre dans un sens spirituel. Il lui sera

en outre permis de parcourir sans danger les ouvrages de saint Cyprien, les lettres de saint Atbanase,et les écrits de saint llilane. Pour ce qui concerne les prières, elle se lèvera la nuit, et observera ponctuellement les heures du jour pour chanter les psaumes à matines, à tierce, à sexte, ànone et h vêpres. Je désapprouve les jeûnes immodérés. Il faut épargner ses forces pour un long voyage ^ car on succombera à. mi-chemin si, du commencement, l'on marche avec excès. La pénitence du carême doit sans doute être rigoureusement observée, plus rigoureusement toutefois par les gens du monde, si délicatement nourris, que par ceux dont la vie est un jeûne perpétuel. La nourriture ordinaire de votre fille se composera dé légumes , quelquefois de viande ; ses repas seront tellement sobres, qu'elle puisse immédiatement après lire ou chanter des psaumes. Elle ne fera pas usage de vin. Si les prescriptions que je vous donne ne peuvent s'exécuter h Rome, envoyez votre fille à Bethléem pour y être élevée sous les yeux de sa grand'mère. Je serai alors moi-même son précepteur et son tuteur ; je me tiendrai honoré de faire l'éducation d'une épouse de Jésus-Christ, d'une vierge qui est destinée à régner un jour dans le ciel. »

Leta avait tellement mortifié en elle la nature trompeuse, qui, sous prétexte d'accomplissement de certains devoirs, ne cherche qu'à se satisfaire elle-même, qu'elle adopta le conseil de saint Jérôme. Elle ne demanda plus conseil à la chair et au sang, quand elle se fut convaincue que sa fille ne pouvait être élevée à Rome, «comme dans le temple et dansle désert,» et que cette éducation était le fondement du salut éternel de sa fille et la condition indispensable pour son bonheur. Elle se sépara de son enfant, de cette enfant unique qu'elle avait obtenue par ses vives prières, de cette enfant, dans laquelle se confondaient tous les souvenirs de sa félicité passée; et lorsque cette enfant fut un peu plus grande, elle l'envoya à sa grand'mère, â Jérusalem.

Leta ne quitta point Rome ; elle se sanctifia en faisant vœu de chasteté perpétuelle et en se consacrant à' des œuvres de miséricorde.

Paule reçut avec une joie ineffable le précieux joyau de cette sainte ame qu'elle devait élever pour devenir un holocauste, une épouse sans tache de Jésus-Christ. L'enfant grandit, en effet, — comme dans le temple, comme dans le désert, — parce qu'elle était sous l'influence de la vie sainte de Paule, parce qu'elle avait devant les yeux les exemples d'abnégation de sa grand'mère, parce qu'elle était entourée d'am.es pieuses qui tâchaient d'imiter ces exemples.

Mais la vie de Paule touchait à sa fin. Son vif désir « d'être délivrée et d'être unie à 'Jésus-Christ, » allait bientôt s'accomplir. Elle fut attaquée d'une maladie grave, et souffrit beaucoup. Eustochie était infatigable dans les soins qu'elle donnait à sa mère ; elle était constamment attachée au lit de douleur de Paule, dont elle ne s'arrachait que pour aller prier le Sauveur à la grotte de Bethléem, verser des larmes et conjurer Dieu, par ses prières, de ne point lui enlever sa mère, ou de la faire mourir à la même heure qu'elle. Prières et soins furent inutiles pour retenir Paule. Elle sentait la mort s'approcher de plus en plus, et les extrémités de son corps se refroidir peu à peu. Son cœur seul, ce cœur toujours brûlant d'amour, restait chaud, et retenait une vie" prête à s'échapper. Paule prononça, h voix basse, les paroles du psalmisle :

« 0 Seigneur, j'ai aimé le lieu où habite votre grandeur !

» Que vos tabernacles sont agréables. Seigneur des armées!

» Mon pied est dans tes parvis, Jérusalem i »

Déjà elle ne parlait plus aux hommes, bien qu'elle fût constamment entourée d'Eustochie, de saint Jérôme, d'un grand nombre d'évêques, et d'un nombre plus grand encore de moines. Le couyentétait, j)0ur ainsi dire, assiégé d'ecclésiastiques et de laies, qui désiraient avoir des nouvelles de la

."iOâ LES PÈRES DU DÉSERT.

sainte, et lui parler, s'il était possible. Saint Jérôme \m fit cette demande :

a Pourquoi ne nous adressez-vous plus la parole? Etesvous aiïligée? avez-vous un poids qui vous pèse? »

Paule répondit en 2;rec :

« Non, tout est paisible et tranquille en moi. «

Et remplie d'un souverain mépris du monde et de tout ce qui lui appartient, elle ferma les yeux, pour ne plus être troublée dans ses derniers instants, et continua, jusqu'au dernier soupir, h s'entretenir avec Dieu, d'une voix trèsfaible. Elevant alors les mains, elle fit le signe de la croix sur sa bouche, et soupira avec l'Epoux du Cantique des cantiques :

« L'hiver est passé, les fleurs apparaissent dans nos contrées ! » et son ame s'envola dans le royaume de l'éternel amour.

On n'entendit ni pleurs, ni gémissements ; il n'y eut point d'araère désolation. Pleins d'une sainte-espérance, d'une joie solennelle, d'un amour élevé, les assistants entonnaient le chant des psaumes. Pourquoi des larmes auraient-elles coulé près de ce corps? Les prêtres prirent en mains des cierges allumés, les évéques se chargèrent les épaules de la bière, et un immense concours de t'idèles se joignirent, en priant, au cortège, qui se rendit à l'éghse bâtie sur la grotte de Bethléem. Là, le corps fut publiquement exposé ; Paule paraissait endormie, et son front, beau et sévère, n'avait subi aucune altération. Les fidèles accouraient de loin et de près. Pas un moine, pas un ermite, n'étaient restés dans leur cellule ou leur retraite, quelque chères qu'elles leur fussent. Les religieuses elles-mêmes obtinrent la permission de sortir de leurs cloîtres. On eût regardé comme une sorte de sacrilège, de priver la sainte ame de Paule des derniers honneurs. Les mendiants et les infirmes, les veuves et les orphelins, mêlèrent leurs louanges et les accents de leur reconnaissance au

SAINTE l'AULE. 503

chant des psaumes qui, durant une semame entière, retentirent, en latin, en syriaque, en grec et en liébreu, autour de la tombe de la sainte femme.

Paule avait atteint sa 57" année, lorsqu'elle mourut, le 26 janvier 404, le soir, après le coucher du soleil. Elle mourut plus pauvre que les plus pauvres qu'elle avait secourus. Elle laissa pour héritage h sa chère Eustochie, le soin des deux couvents qu'elle avait fondés, et dans lesquels il y avait un nombre considérable de religieux et de religieuses ; et Eustochie s'en chargea avec la plus grande générosité. «Le Seigneur me conduit et rien ne pourra- me manquer (1). » C'est avec une pareille confiance en Dieu, qu'elle continua l'œuvre de sa mère. « Consolez-vous, mon Eustochie, — c'est ainsi que s'exprime saint Jérôme dans la vie de Paule, — vous avez recueilli un grand héritage, car le Seigneur Dieu est votre partage. Et pour vous réjouir d'autant plus, sachez que votre mère a conquis sa couronne par un long martyre. Car le martyre ne consiste pas seulement à répandre son sang, mais aussi à servir Dieu avec un courage et un zèle qui ne se démentent point ; c'est \h un long martyre de chaque jour. L'un martyr acquiert une couronne de roses rouges; l'autre, une couronne de lis blancs. La couleur rouge et la couleur blanche sont attribuées à l'Epoux dans le Cantique des cantiques, pour distribuer l'une ou l'autre des couronnes à ceux qui ont vaincu dans le combat du martyre contre la chair ou contre l'esprit. Votre mère, mon Eustochie, a obéi à l'ordre du Seigneur, que Jérémie a transmis en ces mots : « Fuyez du milieu de Babylone et que chacun sauve son » ame. « C'est ce qu'elle a fait. Elle a quitté sa patrie, elle est restée en Chaldée, elle n'a pas regretté les viandes d'Egypte. Elle est devenue la compagne du Sauveur au milieu de la troupe des vierges, et de la pauvre petite ville de Bethléem

[Il Ps. XXII, I.

elle s'est envolée vers lui au ciel. Elle lui ditmainlenant ce que Rulh disait jadis à Noémi : « Je veux rester où vous restez ; )) votre peuple sera mon peuple, et votre Dieu mon Dieu. » Et Jérôme termina par cette invocation d'un saint h une sainte : « Vivez donc, vivez éternellement, vous, heureuse Paule, et aidez de votre intercession le vieillard qui vous a toujours appréciée et aimée. Votre foi et vos œuvres vous ont associée à Jésus notre Seigneur, et votre prière sera écoutée devant sa face. »

Eustochie fut choisie supérieure du couvent de Bethléem, et vécut encore de longues années, morte au monde et le regard fixé vers l'éternité. Le monde, cependant, ne l'oubliait point : la pauvreté et la misère pour la bénir, la méchanceté pour la haïr. L'hérésiarque Pelage avait chassé la grâce divine du sein de l'homme ; comment n'aurait-il point repoussé la virginité consacrée à Dieu, cette tendre et sublime fleur qui s'épanouit aux rayons de la grâce? Il est un trait qui caractérise tous les hérétiques, comme les enfants d'une mémo maison : ils sont les ennemis de la vie ascétique et des couvents ; en d'autres termes, ils sont les ennemis de la perfection chrétienne ; et ils doivent l'être logiquement. En effet, l'Eglise catholique seule accorde honneur et protection à la virginité, et les hérétiques se séparent de l'Eglise !

Pelage élait protégé par Jean, archevêque de Jérusalem. 11 savait fort bien que les ennemis déclarés de son erreur étaient cachés dans le silence des couvents de Bethléem, sous la direction de son puissant adversaire, du vénérable vieillard Jérôme. Il y envoya une bande sauvage exercer leur fureur contre lui et les siens. Les couvents de Paule furent réduits en cendres ; les moines et les religieuses frappés et maltraités, et un diacre massacré. Jérôme se retira dans une tour fortifiée. Eustochie et sa nièce Paule échappèrent à grand'peine au fer et au feu, et écrivirent au pape Innocent I", pour se plaindre de celte violence et de cette barbarie. Le pape prit sous sa

SAINTE l'AULE. oOo

protection ceux qui avaient été persécutés. Euslochie mourut peu de temps après, vers 419, et fut ensevelie à côté de sa mère. Samt Jérôme avait une haute opinion de la profondeur, de la force et de la pénétration de son esprit. Il soumettait à son jugement tout ce qu'il écrivait. Eustochie était tellement absorbée en Dieu, que toutes ses savantes études n'étaient jamais capables de la distraire de son recueillement intérieur et de son union avec Dieu. Sa nièce, la jeune Paule, mourut comme elle avait vécu, « dans le temple et le désert» du cloître. Elle était la dernière de cette maison, qui avait envoyé trois générations de saints au ciel, et qui avait très-bien compris sa destination, en enterrant dans la sainteté toute sa grandeur passée. Le monde disparaît devant Jésus-Chribt. La dernière fille des vEmilius et des Julius s'en alla inconnue, se cacher avec joie à Bethléem, dans la grotte du « Dieu inconnu. »

(muutks, l'cne en 410, et l'altuk en 439. j

Méhiiiio, veuve roiiiaiiie, rnel ordre à ses iiiï'aires domestiques, et, se rend, en 37^, auprès des solitaires de l'Egypte. Saint Isidore, directeur d'hôpilal a Alexandrie. Didyme Faveugle. Sainte Alexandre. Une jeune personne avare. Hor, abbé a Nitiie. Saint Pambo et les vases sacrés. L'avertissement de Pinaphe. Enseignements des patriarches. Pourquoi l'abbé Sylvain aime le frère Marc. Frère Jean se rend maître d'une lionne et arrose un bâton. Deux ascètes, amis de la paix. Persécution des anacliorètes. IMélanie s'intéresse à leur sort. Elle fonde un couvent à Jérusalem, et passe ses jours dans la pratique des bonnes œuvres. Evagrius de Pont. Rufin. Mélanie faillit tomber dans l'erreur. Son fils Publicola et.\lbine, femme de ce dernier. Sa petite-fille Mélanie et Pinien, mari de celle-ci, tâchent d'arriver à la perfection évangélique. Mélanie se rend en Italie, et visite, avec sa famille, saint Paulin de Noie, convertit Aphronien à Home, et se rend, en 408, avec les siens, "a Tagaste, auprès du saint évèque Alype. Leur vie dans cette ville. Publicola meurt. Mélanie l'ancienne retomne seule à Jérusalem, et meurt en 410. Pinien, Mélanie-la-jeune et Albine vont en Orient en 410. Leur vie ascétique. Volusien appelle sa nièce Mélanie à Constantinople ; elle le convertit au christianisme. Elle devient l'amie de l'impératrice Eudoxie. Pinien meurt en 435. Eudoxie va en pèlerinage 'a Jérusalem. Mélanie meurt samtemenl en 439.

« Sortez de votre pays ; quittez voire parenté et. la maison de votre père, et venez en la terre que je vous montrerai. » Gen., XII, I.

Mélanie l'ancienne était aussi une de ces an:ies zélées, qui ont soif de leur salut, et qui, à l'exemjDle de l'apôtre saint Paul, regardent comme perte tout ce qui n'est pas Jésus- Christ. Elle fut un de ces instruments dont Dieu se servit

LES DEL'X MKLA.MK. « o07

|)Our donner éiu monde l'exemple de l'abnégation, et par lequel Rome chrétienne restitua ce que Rome païenne avait volé. Son nom était entouré de tant de grandeur et de splendeur, que celui de sa famille et celui de son mari sont restés dans l'ombre. Son père s'appelait Marcellin, et fut consul en 341. Elle était parente du saint prêtre Félix, qui, un siècle auparavant, avait soufl'ert un douloureux martyre h IN'olc, en Campanie. 31é!anie était d'une ancienne famille romaine ; elle avait cependant reçu le jour en Espagne, où elle possédait de grands biens. Elle fut mariée très-jeune, mais les soins et les joies du mariage ne ralentirent pas le désir qui poussait son cœur vers une plus haute perfection. Ce désir était si vif et si sincère, qu'elle conserva son ame libre d'un amour désordonné pour son mari et ses enfants. Elle perdit ce mari et deux de ses fils, en une seule et même année. Elle consulta la volonté de Dieu, qui lui indiquait d'autres voies par ces pertes successives. Elle dit sans larmes et sans plaintes : « Seigneur, maintenant il m'est permis de vous servir sans trouble et sans obstacle. »

Mélanie avait alors vingt-deux ans. Un fils lui était resté « comme souvenir de son bonheur passé, » dit saint Paulin, évêque de Nôle, avec qui elle était liée d'une intime amitié. Cet enfant s'appelait Publicola ; la nature l'avait doué des qualités les plus précieuses de l'esprit et du corps. Elle le confia au préfet de Rome, son parent, qui se chargea de l'élever, et elle choisit encore d'autres hommes savants et pieux, pour le surveiller et diriger son instruction. Elle disposa, en même temps, de sa fortune avec la plus grande équité. Elle destina tous ses biens à son fils, déjà excessivement riche par l'héritage de son père ; elle garda pour elle ses revenus particuliers, très-considérables, et adopta, pour en jouir avec elle, tous les fidèles qui souffraient. Marcelle avait été la première romaine distinguée qui suivit les règles de la vie de couvent ; Mélanie fut la première femme distin-

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guée qui s'en alla en Orient, pour voir pratiquer, dans la perfeclion, les conseils évangéliques qu'elle voulait suivre. Elle se rendit d'abord en Egypte, comme à la sublime école de la vie ascétique, et visita les maîtres consommés de la vie intérieure. Le savant Rufin, prêtre d'Aquilée, qui se trouvait alors à Rome, fut le compagnon de voyage hautement apprécié de Mélanie. Sa piété, sa science, son éducation et sa vertu lui méritèrent cet honneur. Mélanie quitta Rome en 372, et la ville étonnée blâma plutôt qu'elle ne loua cette résolution de la magnanime veuve. Nulle ne l'avait précédée dans cette voie ; on ignorait quelle tournure cela prendrait et où cela aboutirait ; on n'avait pas foi dans la jeunesse de la voyageuse, il déplaisait à un grand nombre de devoir admirer un exemple vivant d'abnégation dans cette femme. Le monde est le monde, partout et toujours. Saint Jérôme a mis Mélanie à côté de Paule, dans ce passage qu'il écrivait plus tard :

« On pourrait comprendre que des juifs et des païens blâmassent une telle vie ; ce serait même consolant de déplaire à ceux à qui le Christ lui-même n'a point plu. Mais, hélas! des chrétiens la blâment! des chrétiens catholiques cherchent un éclat dans l'œil du prochain ! Ils paraissent blâmer la vie ascétique, dans l'espoir d'être moins rigoureusement punis, parce qu'ils en auront entraîné une foule avec eux dans l'abîme 1 Si Mélanie et Paule avaient perdu leur temps aux bains et dissipé leur fortune en essences et en baumes précieux, si elles eussent profité de leur veuvage pour se permettre des libertés illicites, qui sait si on ne les eût pas appelées de saintes femmes? Et aujourd'hui, on les. injurie comme des orgueilleuses, parce qu'elles veulent servir Dieu dans la pénitence et la cendre, dans le jeûne et les larmes, dans la pauvreté et la prière ! »

Saint Jérôme ne flatte pas son époque, et ses paroles font supposer que Rome, même lorsqu'elle était déjà chrétienne, n'était pas entièremeut peuplée de Mélanies et de Paules.

LES DEUX MELANIE. 509

Quoi qu'il en soit de ce mépris et de ce blâme, et de ceux qui le déversèrent sur Mélanie, elle en fut amplement compensée lorsque, vingt-cinq ans après, elle rentra triomphante dans Rome. La vie de Mélanie brille tout entière d'un éclat extraordinaire, et diffère ainsi beaucoup de la vie de ses contemporaines, sans cependant être pour cela moins instructive et moins édifiante. En effet, quelle ne devait pas être la perfection de Mélanie pour atteindre à cet admirable détachement de tout ce qui est terrestre et créé ; de cette femme qui était placée dans le centre vers lequel convergeait toute son époque, vers lequel étaient tournés les yeux de tout le monde chrétien; de cette femme la plus remarquable du IV^ siècle, par ses vertus et son esprit ; de cette femme qui était admirée et vénérée des pères et des docteurs de l'Eglise, d'un saint Jérôme, d'un saint Augustin, d'un saint Paulin de Noie. Elle parvint à ce détachement que l'abbé Ammon recommandait en ces termes à ses moines : « L'homme ne trouvera pas de repos, s'il ne se dit au fond du coeur : « Dieu et moi, nous sommes seuls au monde. » Mélanie avait peut-être recueilli ces paroles du patriarche lui-même ; car, elle passa presque un an en Egypte, au milieu des maîtres et des disciples.

Mélanie, accompagnée de Ru fin, fit d'abord voile de Rome à Alexandrie, où elle rendit aussitôt visite aux hommes les plus distingués par leur piété, entre lesquels saint Isidore occupait le premier rang ; il dirigeait le grand hôpital. Dès sa tendre jeunesse, il avait mené une vie extrêmement humble et pénitente dans le désert; il avait tellement mortifié sa nature pécheresse, qu'il ressemblait plus à un ange qu'à un homme. 11 suivit saint Athanase à Rome, où son ineffable aménité enthousiasma ce monde romain plongé dans le luxe. Tout plaisait dans Isidore : sa personne, son regard, sa parole, son intelligence des saintes Ecritures, sa science des préceptes divins ; la foi et la piété avaient tellement sanctifié en lui les charmes de la douceur, de la bonté et

de la bienveillance, que les païens vénéraient, non-seulement sa personne, mais encore son ombre. Bien souvent son esprit était absorbé dans la méditation, non-seulement lorsqu'il priait ou assistait aux ofllces divins, mais encore lorsqu'il était à table au milieu de ses frères. Il oubliait alors la nourriture du corps; les aliments lui tombaient des mains, et de saintes larmes lui coulaient des yeux : il était dans une sorte d'extase. Si on lui demandait pourquoi il pleurait à l'aspect délicieux des mystères célestes, il répondait : « Parce que je dois encore vivre de la nourriture terrestre, au lieu de jouir du bonheur du paradis. »

Didyme , le célèbre professeur aveugle , était alors à Alexandrie. Il avait perdu la vue à l'âge de quatre ans, et n'avait ainsi pu apprendre à lire. Toutefois, en recueillant sans cesse son esprit devant Dieu, en s'appliquant sans interruption à l'intelligence et à la méditation des choses célestes, il était devenu un savant et érudit interprète des saintes Ecritures ; non-seulement, il savait l'Ancien et le Nouveau Testament, mot pour mot par cœur, mais il les traduisait et les expliquait. Quand les luttes suscitées par les ariens décidèrent saint Antoine à se rendre à Alexandrie, il visita l'ascète aveugle, et lui demanda, entre autres choses, si sa cécité lui faisait peine. Didyme embarrassé se tut. Mais Antoine ayant renouvelé sa demande, Didyme dut avouer que ce malheur l'attristait toujours. « 0 mon frère, dit Antoine, ne vous chagrinez point parce qu'il vous manque quelque chose que les mouches et les moucherons possèdent. Réjouissez-vous plutôt de ce que, par la cécité extérieure, la lumière intéî'ieure de la science vous arrive si pure. »

Mélanie visitait souvent le pieux et savant aveugle, pour tirer profit de son érudition. Elle allait aussi souvent trouver une servante de Dieu, qui s'était enfermée non loin de la ville, dans un tombeau creusé dans le roc, où elle menait une vie tellement retirée, qu'en dix ans, elle n'avait point vu de

LES DEUX MÉLAME. ï)i 1

figure humaine. Elle s appelait Alexandre. Voici ce que Mélanie en rapporte :

« Je n'ai jamais pu la voir. Je lui parlais par une petite ouverture, qui servait à passer quelques aliments dans ce tombeau. Je lui demandai un jour, comment il était possible qu'elle pût se priver de toute conversation humaine, et combattre vaillamment la tiédeur, le dégoût et l'abattement, dans une aussi complète privation de tout secours extérieur. « Je ne puis l'expliquer davantage, me répliqua avec simplicité la bienheureuse Alexandre. Je sais seulement que je récite et chante des psaumes depuis le matin jusqu'à none, et que, entre temps, je couds du linge. Je passe le reste de mes heures à méditer la vie des patriarches et des prophètes, des apôtres et des martyrs de Jésus-Christ. Le soir, je mange mon pain et la plus grande partie de mes nuits s'écoule en récitant des psaumes. Ainsi passe le temps, et pleine de confiance, j'attends la dernière heure qui me délivrera et me mettra en présence de mon Sauveur. » Je lui demandai encore : « Quel motif avez-vous eu, pieuse servante du Seigneur, de fuir le monde, et de vous retirer dans ce tombeau?» La bienheureuse Alexandre me donna cette réponse : « Un jeune homme m'avait livré son cœur, avec une affection désordonnée. J'ai préféré m'ensevelir vivante dans ce tombeau, que d'affliger et de troubler une ame créée à la ressemblance de Dieu. »

Dix ans s'étaient écoulés de la sorte, lorsque Alexandre sentit, comme il arrive souvent aux saints, sa dernière heure approcher. Elle se coucha doucement et tranquillement dans la position que l'on donne aux corps morts, et attendit le moment tant désiré. Lorsque la personne qui lui apportait sa nourriture ne reçut point de réponse, elle se hâta de porter cette nouvelle à la ville. Les fidèles arrivèrent bientôt, et brisèrent l'entrée du tombeau : ils trouvèrent la pieuse et pure vierge endormie dans la paix du Seigneur.

Cette même ville d'Alexandrie fournit alors un exemple

frappant, qui montre que parfois sous des apparences de sainteté se cache une ame rien moins que sainte. Palladius, évéque d'Hélénopolis, qui écrivit aussi la vie de Mélanie, nous a rapporté cet exemple, « pour servir h la louange des personnes vraiment pieuses, et d'avertissement aux autres. » La racine de tout ma! est dans l'orgueil, qui éloigne les âmes de Dieu et les entraîne à Tégoïsme.

il y avait donc dans Alexandrie une vierge consacrée à notre Seigneur Jésus-Christ. Elle vivait dans la retraite et le silence de sa propre demeure, comme cela arrivait souvent alors. Elle était riche. Au lieu de remercier la bonté de Dieu, qui l'avait jugée digne, elle pauvre créature, de devenir l'épouse du Fils de Dieu, qui s'était fait pauvre aussi, elle laissa l'orgueil maîtriser son cœur, et se glorifia d'avoir fait quelque chose de grand et d'avoir offert un sacrifice digne d'admiration. Elle prétait l'oreille à ces inspirations de l'esprit malin, et considérait avec complaisance et sa personne et sa résolution. La satisfaction qu'elle éprouvait ainsi de sa conduite, lui fit perdre insensiblement la pureté de ses intentions, et elle tomba dans l'avarice cachée sous les apparences de la piété, c'est-à-dire, dans le vice le plus terrible, et qui pétrifie le germe de toute vertu. Elle avait pris une nièce auprès d'elle, et cette enfant était devenue son idole. Sa vie était très-silencieuse, très-retirée, très-frugale; mais pas un denier de sa fortune ne passait aux pauvres, m aux affligés, ni aux couvents, ni aux églises ; elle thésaurisait pour sa nièce, et cherchait à se persuader que sa conduite était sainte et vertueuse. Saint Isidore voyait avec chagrin celte personne, pauvre dans sa richesse, s'éloigner de plus en plus du but qu'elle voulait atteindre, et essaya de lui donner une leçon. Il alla la trouver, et lui dit :

« Je sais où il y a à vendre un vrai trésor de joyaux, — hyacinthes et émeraudes, — qui formeraient une magnifique corbeille pour votre nièce ! On n'en demande que cinq cents

pièces d'or : voulez-vous les compter? je vous assure que chaque pierre en vaut davantage?

— Je vous en prie, dit-elle avec empressement, achetezmoi ces bijoux.

— Voulez-vous d'abord les venir voir avec moi? demanda Isidore.

— Oh non ! répondit l'hypocrite, vous savez bien que je ne fréquente pas le monde. »

Son cœur brûlait du désir de posséder ces diamants, et elle contraignit Isidore à recevoir les cinq cents pièces d'or. Content de posséder cette somme, le saint évêque se rendit aussitôt h son hôpital et y distribua l'or qu'il avait reçu, aux infirmes, aux mendiants, aux malades, aux pèlerins.

Cependant l'avare attendait ses joyaux avec une anxiété fiévreuse. Mais ils n'arrivaient pas plus qu'Isidore. Elle séchait d'inquiétude et de crainte, et elle n'osait cependant rappeler la chose au saint homme. A la fin, ne pouvant dompter plus longtemps ses désirs d'avarice, elle accosta Isidore dans l'église et lui dit :

« Monseigneur, voudriez-vous me faire connaître où en sont mes émeraudes et mes hyacinthes?

— Oh ! dit-il, j'ai employé votre argent à l'achat de ces bijoux. Venez chez moi, je vous les montrerai, et s'ils ne vous plaisent point, je vous restituerai vos cinq cents pièces d'or. »

Cette fois, elle ne se le fit point redire, et accompagna Isidore à l'hôpital. Dans les salles du rez-de-chaussée, on avait rassemblé les hommes, et dans celles de l'étage, les femmes.

« Regardez, dit-il, combien ils sont splendides, ces joyaux de l'Eglise? Ne valent-ils point votre or? Avez-vous jamais vu d'émeraudes et d'hyacinthes qui aient plus de prix, »

L'avare quitta l'hôpital toute confuse et regrettant, dans son cœur, d'avoir versé son or dans le sein des pauvres de

p. DUD. 33

514 LES PÈRES DU DESEllT.

Jésus-Christ, non point volontairement, mais surprise par une pieuse ruse. Sa nièce ne tarda pas h se marier, mais elle mourut peu de temps après ses noces. Pour qui donc l'avare avait-elle amassé ses trésors? Rentrée en elle-même, elle se donna à Dieu, comme elle l'avait résolu aux jours de sa jeunesse, et remercia saint Isidore de la salutaire leçon qu'il lui avait donnée.

Isidore trouva dans Mélanie une ame tellement désireuse de son salut, qu'il la reçut avec beaucoup de charité, et l'accompagna même aux déserts de Nitrie. Elle y resta six mois dans un hospice de pèlerins, et fut heureuse d'y rencontrer des hommes tellement morts à leurs affections et à leurs passions, que le Saint-Esprit les avait jugés dignes de devenir ses temples vivants. Parmi eux se trouvait un vieillard nonagénaire, appelé Hor, vénérable par ses cheveux blancs et par l'innocence primitive qui brillait sur son front. Pendant de longues années, il s'était aguerri, au fond des solitudes les plus retirées, dans les combats d'une ame qui soupire après son union avec Dieu, et qui déblaie toutes les poutres et tous les éclats de la route qui la sépare de l'objet de ses désirs. Dieu avait. fait de ce saint vieillard le maître et le directeur des autres âmes, tant était grande la perfection spirituelle à laquelle il s'était lui-même élevé par ces luttes, dont la' plus profonde humilité et la plus invincible patience sortent seules victorieuses, et dans lesquelles les plus brillantes qualités succombent sans ces deux vertus. Si cela est vrai pour celui qui fait une paire de souliers, à plus forte raison est-ce juste pour l'art difficile et important de façonner à l'image de Dieu, des âmes souvent rebelles ou impatientes du joug ! C'est ainsi que Hor était venu h Nitrie, où cinq mille frères tenaient constamment les yeux fixés sur lui avec respect et amour, car il marchait guidé et éclairé par les lumières de la foi.

Un jour, un frère étranger se présenta à moitié nu devant

LES DEUX MÉLAISIE. 51 5

Hor, et lui demanda des vêtements. « Ne lui en donnez point, dit Hor 11 ses moines ; mais allez reprendre les siens. » Il les avait, en eiïet, cachés çh et là pour en obtenir de meilleurs. Depuis lors, •[)ersonnè n'osa plus prononcer un mot qui ne fût vrai. Il ne parlait que de choses célestes, et ne souffrait pas qu'on prononçât une* syllabe relative aux affaires du monde. Il faisait part de ses expériences intérieures, sous forme d avis et de préceptes, mais iQujours comme s'il eût parlé d'une tierce personne. C'est ainsi qu'il raconta le trait suivant en présence de Mélanie :

Un anachorète eut une violente tentation d'orgueil : le démon lui inspirait que sa vertu devait être très-agréable à Dieu. Le religieux vit alors paraître devant lui un homme rayonnant de beauté et de lumière, qui lui adressa ces mots : c( Je suis content de vous, enfant de l'homme ! C'est pourquoi je veux vous exaller aux yeux de tous, et vous élever, corps et ame, au ciel, comme le prophète Elie. Mais, d'abord, invoquez-moi. )) Le sot moine avait senti battre son cœur de joie, en entendant les premières paroles, mais les dernières le surprirent. Je prie, tous les jours, mon Dieu et mon Sauveur, pensa-t-il en lui-même; cet homme devrait donc le savoir, s'il était le Seigneur? Il fit en silence un signe de croix, et la vision s'en alla en fumée. jMais l'ancien serpent s'approche de si près de l'orgueilleux, et il lui siffle si volontiers l'oreille : Vous serez égal à Dieu 1

Un autre anachorète, racontait Hor, aimait tellement sa solitude qu'il ne pouvait se résoudre à obéir à la vo.ix de Dieu, qui l'appelait à devenir le serviteur d'autres âmes dans la voie de la perfection. L'anachorète regrettait et craignait d'exposer de la sorte sa propre ame. Dieu lui envoya alors un ange, qui le consola, et lui dit : « Ne vous affligez pas, c'est le Seigneur qui vous impose cette lourde charge, et il vous en récompensera royalement. Car autant d'ames vous lui aurez conquises, autant d'échelons vous aurez franchis de

51 G LES l'ÈUES DU DÉSERT.

l'échelle de sainteté qui élève h lui. Mais gardez-vous de vous complaire avec vanité en vous-même. »

Le pieux vieillard racontait ainsi beaucoup de choses édifiantes et instructives, que les moines assuraient être le résultat de sa propre expérience. Mélanie rapporte de lui, que jamais ses lèvres n'avaient été souillées par un mensonge, une imprécation, une observation maligne, ou une parole inutile.

Isidore avait inspiré à Mélanie une haute opinion du patriarche Pambon : cette estime se changea en vénération profonde, lorsque Mélanie eut vu Pambon à Nitrie. Le vieillard pensait sans cesse à cet avis de son grand maître Antoine : « Ne vous fiez pas à votre propre justice, et liez votre lanaue. » Humilité intérieure et silence extérieur, sont deux excellents gardiens devant !a porte du cœur. Mélanie rapporte, avec une candeur charmante, sa première visite au vénérable patriarche.

« Isidore, le prêtre de Dieu, dit-elle, me conduisit au bienheureux Pambon, qui était assis, travaillant avec ardeur, et tressant des nattes de palmiers. Je fis déposer devant lui trois cents livres pesant des vases d'argent que j'avais emportés de Rome, et le priai d'accepter ce don pour les besoins de son couvent. «Dieu bénisse votre charité, » me dit-il ; puis, il continua en s'adressant à un de ses disciples : « Prenez cela, et soignez-en le partage entre nos pères de Lybie et des îles (i), car ils en ont souvent grand besoin. Ne donnez rien aux couvents d'Egypte : ils ne manquent de rien dans cette contrée fertile. » 11 se tut, et l'attirail d'argent fut emporté sans avoir attiré un regard. Je dis alors : « Mon seigneur et père, pour que vous sachiez ce que j'ai apporté, je vous ferai

(1) Les anciens donnaient le nom d'îles aux oasis, parce que celles-ci sont situées dans les déserts comme celles-là dans les mers. La grande oasis de la Lybie était appelée par les Grecs : Ile du bonheur, — à cause de sa fertilité.

remarquer (ju'il y avait trois cents livres pesant d'argent. » Mes paroles n'obtinrent pas de succès, car le serviteur de Dieu me répondit sans lever les yeux : « Ma fille, Celui qui reçoit ce don n'a point besoin d'apprendre de vous combien il pèse. Il met dans sa balance les montagnes et les collines; c'est ainsi qu'il s'assurera du poids de votre argent. Si vous avez fait votre don h moi-même, votre remarque est juste ; si vous l'avez fait è Dieu, — qui compte et glorifie ]e denier de la veuve, — vo'us eussiez mieux agi en vous taisant.» Le serviteur de Dieu mourut peu après, doucement et sans douleur. Sa dernière heure le trouva tressant une corbeille. Il fît appeler Mélanie, et lui dit : « Je n'ai rien à vous donner que cette corbeille; acceptez-la, et pensez à moi.» A ses frères, il adressa ces mots : «Depuis que j'ai bAti et habité ma cellule dans le désert, je n'ai rien mangé que je n'aie gagné par mon travail, je n'ai prononcé aucune parole que j'ai regrettée ; et cependant, mes frères, je vois que j'ai à peine commencé à mener une vie sainte. »

Mélanie versait, à pleines mains, son argent et ses richesses ; mais elle gardait la corbeille que lui avait laissée Pambon, et la mélote que lui avait donnée Macaire. Elle entendit un jour les avis que le vieillard Pinuphe donnait à un jeune homme, qu'il recevait comme novice ; le moine disait à celuici : «D'après le précepte de l'apôtre saint Paul, le monde doit être crucifié pour vous, et vous devez être crucifié pour le monde (1). » Et si vous voulez savoir comment cela a lieu pour la vie du corps, je vous dirai : « Notre croix est la crainte de Dieu. Celui qui est attalÉié à la croix, ne peut diriger, ni mouvoir ses membres, comme il le voudrait bien ; nous devons ainsi attacher, d'une manière absolue, notre volonté et nos désirs à l'ordre de Dieu. Pour celui qui est attaché à la croix, la croix et les créatures n'existent plus, même si son

(I) (ÎAL., VI. l'i.

cœur bal encore ; nous devons être morts de la niême manière aux joies et aux désirs terrestres, diriger constanmient et uniquement notre esprit vers l'éternité, dans laquelle nous pouvons être appelés à chaque instant. Celui qui est attaché à la croix ne désire plus aucune des choses qu'il a abandonnées ; nous devons ainsi tellement laisser pénétrer la crainte de Dieu dans notre ame, que nous éprouvions un véritable mépris pour ce qui est mondain et passager. Et ce mépris est la vraie mère de l'humilité. Car, lorsqae nous n'attachons réellement aucune valeur h tout ce qui est terrestre, nous méprisons notre volonté, notre bien-être, nos œuvres aussi complètement que tout le reste, et nous le faisons, non du bout des lèvres, mais du fond du cœur : alors seulement nous sommes réellement humbles. On reconnaît l'humilité dans un moine, lorsqu'il renonce à sa volonté, par une mortification complète; lorsque, avec la simplicité d'un enfant, il dévoile ses pensées et ses actions à son père spirituel ; lorsqu'il obéit, avec patience et douceur, aux ordres qui lui sont donnés ; lorsqu'il ne commet d'injustice envers personne, et qu'il soutîre avec longanimité celle qu'il éprouve ; lorsqu'il refrène sa langue et se compte au nombre des hommes les moins imposants. L'humilité est le principe du salut, car elle triture le cœur par le repentir, et cette contrition tue la volonté personnelle. Tous les vices sont désarmés par la mortification de la volonté personnelle. Cette destruction produit le fruit des vertus. La vertu donne la pureté du cœur, et le cœur pur parvient à l'amour parfait. »

Mélanie recueillit encore beau^up d'autres enseignements des sages et pieux patriarches des déserts, enseignements qui, il est vrai, s'adressaient spécialement aux moines, mais qui méritaient aussi d'être pris en sérieuse considération par tous les fidèles.

En voici quelques-uns :

« Gardez-vous de mépriser votre prochain ; car vous ne savez point si l'esprit de Dieu est en vous ou en lui. »

« La volonté personnelle est un mur d'airain entre Dieu et l'homme. »

« L'homme pratique une grande vertu en ne méprisant personne que lui-même. »

« Comment le chrétien arrive-t-il h. la vraie humilité, demandait un jeune moine? Lorsqu'il réfléchit toujours à ses péchés, répondit un vieillard. »

« Un moine, dit Macaire, sera tranquille à sa dernière heure, s'il a vu d'un même œil le blâme et la louange, la pauvreté et la richesse, le jeûne et le repas. »

« Ah ! disail-il en soupirant, nous deviendrons difficilement saints, si Dieu nous compte notre distraction dans la prière, et notre paresse à chanter les psaumes. »

« La pauvreté, l'humilité et la patience dans la tribulation, disait l'abbé Moïse, sont les meilleurs instruments de travail, dans les mains d'un moine. »

« On parlait, à l'abbé Poemen, d'un frère qui jeûnait six jours par semaine, mais qui était très-colérique. Oh ! que ne s'applique-t-il plutôt à vaincre sa colère qu'à pratiquer le jeûne I répliqua Poemen. »

« Celui qui vit avec d'autres doit ressembler à une statue qui ne s'irrite pas quand elle est injuriée, et qui ne s'enorgueillit pas quand elle est louée. »

« Les mouches et les moucherons ne s'arrêtent pas sur une marmite en ébullition, mais sur une marmite tiède. Il en est de même des tentations du démon, qui ne s'adresse point à des moines enflammés de l'amour de Dieu, mais à des moines lâches et paresseux. »

« L'homme qui combat .vaillamment remportera de nombreuses victoires. >>

« Celui qui veut devenir saint, doit se montrer magnanime en toutes circonstances. »

« Toutes les pensées de l'homme, tous les actes qu'il pose, depuis les plus petits jusqu'aux plus grands, sont exposés au danger de l'orgueil. »

Mélanie entendit aussi parler des fruits que portaient ces enseignements, de ce fruit étonnant de l'obéissance, qui allait jusqu'au renoncement surnaturel à soi-même.

Deux jeunes novices avaient été envoyés, avec un panier de figues, dans les profondeurs du désert, au secours d'un anachorète malade. Ils errèrent, s'égarèrent et périrent. Ils furent retrouvés inanimés dans la position de deux hommes qui priaient, et pas une figue ne manquait dans le panier!

Les disciples de l'abbé Sylvain lui reprochèrent de préférer le frère Marc à eux onze. Cette plainte parvint à d'autres patriarches du désert, et ils se rendirent auprès de Sylvain pour lui faire entendre raison. Au heu de se justifier, il les conduisit devant chaque cellule, frappa à la porte et appela chaque frère par son nom, mais aucun ne répondit au premier appel. La cellule de Marc était la dernière ; à peine Sylvain y eut-il frappé, que Marc parut sur le seuil et demanda les ordres de l'abbé. Sylvain l'envoya faire une commission, et entra dans la cellule accompagné des patriarches, qui s'y convainquirent de la ponctualité avec laquelle Marc avait obéi. Marc, en effet, était occupé à écrire, et s'était levé sans achever l'O qu'il traçait en ce moment. Les pères étonnés dirent à Sylvain : « Vous avez vraiment raison d'aimer le frère Marc, et nous voulons l'aimer aussi désormais, car Dieu l'aime beaucoup, sans nul doute. »

Un jour, le frère Jean-le-petit reçut cet ordre de son abbé : « Attrapez-nous la lionne qui rend aux anachorètes le chemin de l'église si dangereux et si difficile. » Jean prit une fronde, et se rendit auprès de la petite église isolée. La lionne ne se fit pas attendre, mais au lieu de se ruer sur le pieux Jean, elle s'enfuit devant lui. Jean courut derrière elle, et lui cria : « Arrêtez ! mon père m'a ordonné de vous attraper. »

Et la bête sauvage et menaçante s'arrêta et se laissa lier. L'abbé fut saisi d'un élonnement indicible, lorsque, tard dans la soirée, il vit arriver Jean et la lionne qu'il menait retenue par une corde. Pour le conserver dans l'humilité, l'abbé alla à sa rencontre, et lui frappa sur les épaules, en disant : <i Etcs-vous fou de nous amener ici cet animal sauvaae? » Jean conserva son égalité d'ame, détacha la corde -qui retenait la lionne, qui s'enfuit dans le désert.

Rufin, qui avait accompagné Mélanie dans tous ses voyages, et qui resta plus longtemps qu'elle parmi les ascètes, dit en termes exprès :

« L'obéissance est la première et la principale vertu dans tous les couvents. L'abbé ne reçoit aucun moine, qui n'ait été éprouvé de mille façons pendant son noviciat, et qui n'ait été trouvé homme à ne se soustraire à aucun ordre de son supérieur, quelque dur, difficile ou déraisonnable que soit cet ordre. D'où il arrive que les frères qui vivent en commun, ne sont pas moins parfaits que les anachorètes. »

Rufin témoigne aussi d'avoir vu dans Tavant-cour d'un couvent, l'arbuste qui avait donné au frère Jean-le-petit, l'occasion de pratiquer l'obéissance parfaite. En effet, sur l'ordre de Pacôme, son abbé, il avait, pendant trois ans, arrosé un bâton sec. Le bâton devint un arbuste, qui produisit des fleurs et des fruits, que le saint abbé apporta aux frères assemblés. '.< Goûtez, dit-il, le doux fruit de l'obéissance. » Tous les frères étaient d'accord sur ce point, que Dieu n'exige de ceux qui se destinent à la vie religieuse, que la primeur, si difficile à cueillir, de la sainte obéissance ; mais que celte obéissance devait être tellement absolue, qu'elle soumettait l'homme, pour l'a'mour de Dieu, non-seulement à l'abbé ou h d autres supérieurs, mais encore au moindre des frères. A ce propos, on raconta le fait suivant. Un moine, plein d'envie, avait dit i!i un de ses pieux frères : « Allez au fond du Nil rejoindre les crocodiles. » Le frère

ohcissant l'avait fait sans observation, et les crocodiles étaient venus lui lécher les pieds. Car, « tous ceux qui sont poussés par l'esprit de Dieu, sont les enfants de Dieu (1). » Et l'homme crucifié par cette obéissance est cet enfant de Dieu, le frère du Fils de Dieu, qui fit un sceptre de la croix. C'est pour celte raison que l'abbé Hyperichion disait aussi : « Celui qui possède cette vertu, obtient tout ce qu'il désire, et paraîtra sans crainte devant notre Seigneur Jésus-Christ, Car, il suit la croix de notre Seigneur et Sauveur, qui a été obéissant jusqu'à la mort. »

Mélanie entendit aussi rapporter des traits admirables qui prouvaient la simplicité et l'amour de la paix, qui régnaient parmi les anachorètes ; en voici un entre mille, qui lui parut surtout intéressant.

Deux patriarches habitaient, depuis de très-longues années, une seule et même grotte dans le désert. Ils avaient vécu jusqu'alors dans' la plus parfaite union ; ils s'étaient fait une loi de ne rien vouloir, m rien faire, qui ne fût conforme h la volonté de Dieu, de sorte qu'ils n'avaient jamais eu le moindre dissentiment d'opinion, et à plus forte raison, la plus simple difficulté entre eux. Leur amour de la paix était poussé si loin, qu'ils ne concevaient pas que les hommes pussent se quereller, et qu'ils ne comprenaient pas en quoi consistait une querelle. Un jour, un des deux saints vieillards dit à l'autre :

« Mon frère, nous servons Dieu noire Seigneur avec tant de joie et de facilité, que nous n'avons presque aucun mérite de notre charité réciproque. Tentons de faire surgir un différend entre nous. Cela doit arriver bien des fois dans le monde.

— Comme vous voulez, mon frère ! répliqua l'autre vieillard ; je ne sais cependant d'où la dispute pourrait surgir.

— Dans le monde, reprit le premier, les querelles et les

(I) l\oM., Mil w. •

• LES DEDX MÉLANIE. 523

diflërends naissent plus aisément, en défendant le mien et le tien.

— Bon, répliqua, l'autre ; chacun de nous prétendra que la pierre qui est entre nous deux lui appartient, de celte lutte sortira bien une querelle. »

Le pieux vieillard mit la main sur la pierre, et dit : {( Cette pierre m'appartient donc.

— Non, elle- m'appartient, répondit l'autre, étendant la mam vers la pierre litigieuse.

— Je prétends qu'elle est à moi, afïirma le premier.

— Gardez-la donc, mon frère ! » ajouta doucement le second, et la querelle cessa aussitôt.

Ces agneaux sans défense du troupeau de Jésus-Christ furent persécutés à outrance par l'empereur Valens, qui protégeait les ariens ; Mélanie était à cette époque en Egypte. Dans cette circonstance, elle remercia Dieu des richesses qu'il lui avait départies, car elle put, avec ces ressources, nourrir cinq mille moines chassés de leurs paisibles retraites, et accueillir les évêques et les prêtres persécutés, en témoignant héroïquement de leur fidélité à la foi catholique. Rufin fut aussi enveloppé dans la persécution : Dieu .ne perm.it point qu'il en fût de même de Mélanie, qu'ail appelait à venir au secours de ses serviteurs en détresse. Le gouverneur arien d'Alexandrie, sur l'ordre de l'empereur, dirigea sur Diocésarée. en Palestine, onze évêques égyptiens, l'abbé Paphnuce de Scèle, l'abbé Isidore d'Hermopolis, beaucoup d'autres ecclésiastiques et d'anachorètes, en tout cent vingt-six personnes. Mélanie suivit sans trembler ces confesseurs de Jésus-Christ, et pourvut h leurs besoins, comme une tille et une sœur dévouée. Le gouverneur de Syrie avait défendu de venir d'une manière quelconque en aide à ces confesseurs. On ne voulait pas les tuer publiquement, mais on aurait bien désiré les martyriser en secret, et pour y parvenir, les laisser périr de misère. Mais Mélanie eut soin de déjouer ces manœuvres, et quelle que

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fût la rigueur avec laquelle elle était surveillée, elle trouvait toujours moyen de tromper la vigilance des gardes, et de soulager les prisonniers. Pour échapper aux regards, elle se cachait sous des vêtements d'esclave, et se glissait nuitamment auprès des saints confesseurs.

Le préfet de la Palestine entendit parler de l'or que Mélanie versait dans le sein des prisonniers, avec une prodigalité sans bornes ; espérant sans doute lui extorquer une rançon, il ordonna de la jeter en prison. «Je m'appelle Mélanie, lui fit-elle dire avec une noble fierté, du fond de sa prison ; je suis fille d'un consul romain, et je fus la femme d'un sénateur romain ; aujourd'hui, je suis une vierge de Jésus-Christ. Si donc je porte la livrée de la pauvreté, ce n'est pas que je craigne ou que je veuille me cacher. N'espérez, par conséquent, point de m'effrayer. Je vous fais cette communication, pour que vous sachiez à qui vous avez à faire. »

Le préfet changea aussitôt de conduite, et fit délivrer Mélanie. Il la traita avec de grands égards, et ordonna de lui laisser libre accès auprès des confesseurs.

Lorsque les confesseurs furent délivrés de l'exil, Mélanie se rendit à Jérusalem et y bâtit un couvent, dans lequel elle se retira avec cinquante pieuses vierges et veuves, pour y servir Dieu, pauvres et retirées, dans la prière et le travail. Cette femme riche parce qu'elle était pauvre, distinguée parce qu'elle était humble, passa plus de vingt ans dans la plus grande détresse et la plus profonde obscurité, accomplissant des œuvres extraordinaires de miséricorde spirituelles et corporelles, l^cs immenses revenus qu'elle recevait incessamment de Rome, se répandaient de ses mains dans tout l'univers chrétien, comme l'huile dans la lampe pour sa lumière éternelle. Une église, un couvent, un hôpital, une prison, étaient -ils pressés par quelque nécessité, soit en Perse, soit en x4ngleferre, soit au sud ou dans le nord, Mélanie venait à leur secours, et savait partout et toujours donner un bon

LES DEUX MÉLANIE. o2o

conseil. Elle était une « Consolatrix affJictorwn » pour le grand empire catholique-romain. A Jérusalem, elle fonda un refuge où étaient accueillis les pèlerins, les étrangers, les voyageurs, les mendiants comme les riches, les malades comme ceux qui ne l'étaient pas, les ecclésiastiques et les laïcs ; chacun y était soigné selon ses besoins. Et quand ces hommes, de tout pays et de toute nation, retournaient chez eux, et racontaient les magnificences de la terre promise, ils comptaient toujours parmi celles-ci Mélanie, bénie à cause de ses œuvres de charité, et tous les peuples étrangers et toutes les langues étrangères la proclamaient bienheureuse dès ici-bas.

Saint Jérôme avait une telle vénération pour Mélanie, qu'il l'appelait une autre ïécla. Il ne croyait ne pouvoir lui donner un plus beau nom que celui de cette fille spirituelle de l'apôtre saint Paul, de cette grande victime de la foi chrétienne, parce que Mélanie fut aussi la première de ses contemporaines qui passa les mers pour servir Dieu où Dieu l'avait servie. Comme une autre Miriam, elle conduisait à travers les déserts le chœur des filles d'Israël, chantant des hymnes expiatoires, et les attirait par troupes après elle dans la céleste terre de Chanaan. Palladius écrit de Mélanie : « Elle vivait de manière h n'offenser personne, et h faire du bien à presque tout l'univers. » Car sa douceur et sa charité lui ouvraient tous les cœurs, et sa sainteté usait de cette salutaire influence pour agir sur les âmes et les conquérir au ciel. Un couvent de Jérusalem était infecté des erreurs de Macédonius, qui ne reconnaissait point le Saint-Esprit comme la troisième personne de la Trinité. Quatre cents moines étaient enveloppés dans cette erreur. Ils étaient aussi mal à l'aise sous le rapport temporel ; des maladies et de nombreuses adversités étaient venues les accabler. Mélanie saisit cette occasion pour leur tendre une main secourable dans leurs nécessités extérieures. Elle se fit ainsi connaître parmi les

plus influents de ces religieux'; peu h peu, elle porta sa sollicitude sur leurs besoins spirituels, et, par sa douce sagesse, elle devint l'instrument dont se servit la grâce divine, pour ramener ces frères égarés dans la voie droite, et les réconcilier avec l'Eglise.

Un jeune homme, nommé Evagrius, arriva, un jour, de Constantinople à Jérusalem, où il se rendit à l'hospice de Mélanie. Il était malade, et sa maladie ne cédait ni aux soins médicaux, ni aux attentions dont il était entouré. 11 était dévoré d'une fièvre intérieure qui résistait à tous les remèdes, parce que sa cause se trouvait dans une ame malade, dans un cœur hévreux. Mélanie s'en aperçut, et prit un intérêt tout particulier à ce jeune homme. Elle parvint à gagner sa confiance, et elle lui dit : « xMon fils, la cause de votre maladie n'est point naturelle. Vous ne guérirez pas aussi longtemps que votre ame souffrira.. Qu'est-ce donc qui trouble et tourmente votre cœur? Parlez, mon fils, peut-être pourronsnous, avec la grâce de Djeu, vous aider par un autre moyen que pQv la médecine. >;

Evagrius répondit : « Vous avez raison, ma mère; nul médecin sur la terre ne peut m'aider ! 11 me faut la grâce de Dieu et l'intercession des âmes saintes !» En disant ces paroles, le jeune homme versait un torrent de larmes.

« La grâce de Dieu est incommensurable, répondit charitablement Mélanie ; et nous avons dans les. couvents de Jérusalem, des âmes pieuses qui, bien volontiers, importuneront Dieu nuit et jour pour vous ; confiez-moi donc vos peines. »

Evagrius dit : « Je suis natif de Pont ; l'évêque Grégoire de Nysse, célèbre par sa douceur, sa sagesse et sa science, reconnut en moi de bonnes dispositions et me consacra lecteur, puis diacre. Lorsque les nécessités de l'Eglise l'appelèrent h Constantinople, il me prit avec lui ; Nectarion, archevêque de cette ville, crut que j'étais un adversaire capable è

opposer aux hérétiques qui troublaient l'Eglise ; aussi, ne me laissa-t-il point partir. J'écrivis et je préchai contre toutes les erreurs, et mes paroles m'attiraient beaucoup d'auditeurs et de panégyristes ; mais, hélas ! mon cœur conçut une affection coupable pour la femme d'un homme distingué, qui me payait d'un coupable retour. Je craignait Dieu et je le priais, avec anxiété, de me délivrer de celte terrible tentation. La fuite seule pouvait me sauver, et je ne pouvais fuire, et cependant plus je restais, plus je devenais impuissant contre cette fatale passion. J appelai Dieu à mon secours dans cette extrême nécessité, et il m'envova un songe. J'étais jeté dans un sombre cachot ; un ange m'apparaissait et disait : Vous allez périr ici, si vous ne fuyez au plus tôt. Jurez sur les saints Evangiles que demam vous quitterez la ville, et je viendrai à votre secours dans celte fuite. Heureux de ce salut inespéré, je jurai et m'éveillai. Mais la voix de l'ange retentissait encore à mon oreille, et j'entendais toujours ces mots : Vous allez périr ici ! La prison, qui me retenait captif, était Conslanlinople, et la chaîne, qui me liait, la passion coupable. Je rassemblai toutes mes forces, je m'embarquai avec ce que je possédais, et je gagnai la terre promise. Mais, hélas ! l'esprit malin me poursuit toujours, et m'assaillit constamment avec la terrible tentation de rejeter la robe sacerdotale , de retourner dans le monde, et d'y vivre comme le monde. »

En disant ces mots. Evagrius avait donné toutes les marques d'un profond désespoir; Mélanie lui répondit avec douceur : « Vous avez certainement besoin, mon fils, du secours de la prière, et nous conjurerons avec instance le Dieu tout- • puissant de vous donner la force du corps et de l'esprit ; mais promettez-moi de faire une vraie pénitence, s'il plaît à Dieu de vous rendre la vie. » Evagrius le promit, et Mélanie, avec toutes les saintes âmes réunies autour d'elle, ne cessa de prier pour le jeune homme qui avait de si rudes combats à soutenir, jusqu'à ce que Dieu lui eût envoyé, pour l'aider

dans ses luttes, les troupes célestes qui devaient contribuer à sa victoire sur l'antique ennemi du salut des âmes. Evagrius recouvra la santé et avec elle la tranquillité et la force dans sa résolution de faire pénitence. Mélanie lui apporta ses habits de prêtre, et après s'en être revêtu, il quitta ces lieux et se rendit en Egypfl. Il alla d'abord à Nitrie où il s'initia à la vie ascétique ; il gagna ensuite la solitude dite des cellules ou Cellia. Il y passa quinze ans à combattre ses penchants naturels et ses passions. Il ne prenait d'autre nourriture que de l'eau et des racines sauvages. Ni jeûnes ni prières ne pouvaient mettre en fuite l'ennemi du salut. Il eut recours h des .moyens héroïques : c'est ainsi qu'une fois il resta quinze jours exposé aux rayons du soleil brûlant d'Afrique, pour chasser le démon qui voulait le forcer h renier sa foi et à blasphémer Dieu. Cet avant-goût des peines de l'enfer devait le sauver du feu éternel. Une autrefois, il fut assailli par l'esprit impur; Evagrius se plongea dans une eau froide comme la glace et pleine de reptiles venimeux ; il y resta jusqu'à ce que le froid eût à moitié raidi son corps; les reptiles ne lui firent aucun mal, et l'esprit impur s'enfuit, quand il eut vu qu'Evagrius craignait moins la mort du corps que celle de l'ame et vainquait les tentations par la sainte crainte de Dieu. Le péché est un Goliath, mais l'amour de Dieu est un David, et David terrassa Goliath ! Evagrius traitait ainsi son corps, et passait ainsi sa vie ; et la grâce de Dieu remplit tellement son ame, que sa sagesse, sa science et sa résipiscence jetèrent un vif éclat. Lorsqu'il reçut la nouvelle de la mort de son père, il dit .au messager qui la lui apportait : « Que je suis heureux d'avoir, dans le ciel, un père immortel, le Dieu tout-puissant!» tant il était mort à la chair et au sang.

-La fragilité humaine puisera de salutaires leçons et avis en voyant Mélanie, celte femme pieuse et pure, courageuse et magnanime, effleurer le bord d'un profond précipice. Ruflfin, que Palladius « appelle le plus doux et le plus instruit des

LES DEUX MELANIE. 529

hommes, » vivait dans un couvent près de la montagne des Oliviers, h Jérusalem, et delà, il faisait de fréquents vovages en Egypte et auprès des moines du mont Sinaï. Rufin connut probablement Ongène à Alexandrie, où ce dernier avait été catéchète à l'école des catéchumènes, au commencement de ce siècle, et où son souvenir était très-vénéré. Rufin avait été tellement subjugué parce puissant génie, qu'il avait adopté sans distinction et sans examen, tous les enseignements et toutes les opinions de ce grand docteur. Il s'ensuivit que Rufin traduisit le Périarchon, ouvrage qui parut à Rome sous le voile de l'anonyme et occasionna beaucoup de discorde, comme nous l'avons rapporté dans la vie de sainte Marcelle. Cette traduction occasionna la rupture de la longue amitié qui existait entre Rufin et saint Jérôme ; et cette division ne fut pas exempte de Taigreur et de la passion qui se mêlent si facilement à toute espèce de lutte. Les partisans de Rufin accusent Mélanie d'avoir été circonvenue par les erreurs d'Origène et de les avoir défendues et propagées avec ardeur. Peut-être Dieu la laissa-t-elle exposée à ce danger spirituel , pour réprouver et faire voir si parmi ses vertus elle comptait aussi l'humble soumission à l'autorité et aux décisions de l'Eglise, en matière de foi. Pouvait-elle priser les opinions d'Origène, qu'à Rome elle avait entendu condamner par l'Eglise, elle qui était une si parfaite catholique, qu'elle édifiait les saints ?

En 397, Mélanie fut rappelée à Rome pour un acte important qui devait s'accomplir dans sa famille. Publicola, fils de Mélanie, était digne de sa mère. Il avait épousé une romaine distinguée du nom d'Albine, et cette union était sainte et heu'-euse pour les deux époux. Publicola voulait un parti brillant pour sa fille Mélanie, qui, douée de tous les dons de l'esprit et du coeur, avait hérité non-seulement du nom, mais encore du cœur, du caractère et des sentiments de sa grand'mère. Elle avait treize-ans, lorsqu'il la donna en mariage à Pinien, jeune et noble romain, âgé de dix-sept ans, fils de

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Sévère qui avait été préfet de Rome. Cette union fut très-heureuse, car les deux époux avaient été élevés et vivaient dans les principes les plus purs du christianisme. Leur demeure hospitalière accueillait avec joie et libéralité les étrangers qui arrivaient à Rome, surtout les prêtres, et de préférence encore ceux qui avaient souffert pour la foi. Palladius se rendit à Rome et se présenta dans cette demeure comme un défenseur, persécuté à Constantinople, du saint patriarche Jean Chrysostôme. Il avait eu occasion de connaître autrefois Mélanie l'ancienne, à Jérusalem, et tout ce qu'il raconta d'elle remplissait le cœur de sa petite-tille, d'une si haute vénération, que sa grand'mère lui paraissait le modèle plus accompli d'une vie vraiment chrétienne. Mélanie-la-jeune avait donné l\ son mari deux enfants qui étaient morts dès l'âge le plus tendre. Elle regarda ce malheur comme un avertissement secret de Dieu, qui voulait la dégager des biens terrestres et l'attirer davantage à lui. Elle lâcha dès lors, avec un esprit pur et un cœur ardent, d'amener son mari h partager son désir de vivre désormais comme frère et sœur. « Dieu, disait-elle à Pinien, ne nous aurait pas enlevé nos enfants, s'il eût voulu que nous nous occupassions des choses terrestres. » Son projet surhumain triompha en effet, et elle obtint du ciel que son mari prît la même résolution qu'elle : il avait alors vingt-quatre ans, et elle vingt. Elle cortimença aussitôt à mener la vie des ascètes, ne mangeant que de jour h autre, servant ses servantes et s'habillant de la manière la plus simple. Elle employa ses vêtements précieux à orner les autels et les églises; elle vendit tous ses diamants et ses autres objets de prix, et elle en fit parvenir le produit aux couvents et aux anachorètes d'Orient, par l'intermédiaire du pieux prêtre Paul. Celui-ci se rendit entre autres, en Egypte, auprès d'un anachorète nommé Dorothée, et lui remit cinquante pièces d'or, en lui demandant, au nom de Mélanie, de les distribuer en pieuses aumônes. Dorothée répondit : « Je ne saurais que faire de tels trésors ;

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portez-los i^ un frère qui n plus de connaissance de cela que moi. Je conserverai trois pièces, en souvenir de la bonne volonté de la donatrice. »

Mélanie apprit, avec le plus vif intérêt, la résolution du Jeune couple, que d'autres membres de la famille n'avaient pas .tant approuvée. EWe regarda comme une obligation de venir en aide à sa petite-fille dans des circonstances aussi difficiles, et d'exhorter Pinien à rester fidèle à la voix de Dieu.

L'intervention de Mélanie venait de réconcilier Rufin et saint Jérôme. Les deux amis, devenus ensuite ennemis, avaient assisté à la célébration des saints mystères dans l'Eelise de la Résurrection h Jérusalem, et ils s'étaient donné la main. D'une bonne œuvre, l'infatigable Mélanie passa à une autre. Elle quitta Jérusalem, s'embarqua h Césarée, accompagnée de plusieurs personnes pieuses, — hommes et femmes, — et arriva heureusement à Naples. Là se trouvait toute sa famille accourue de Rome à sa rencontre, non-seulement Publicola et Albine, Mélanie et Pinien, mais encore tous les autres fervents chrétiens. Parmi eux se trouvaient des sénateurs romains, voyageant avec tout Téclat de leur rang et de leur fortune ; ils reçurent la pauvre servante du Seigneur, portés dans des litières resplendissantes d'or, escortés de cavaliers montant de superbes chevaux magnifiquement enharnachés, et entourés d'une multitude de serviteurs richement vêtus. La vie apostolique des premiers chrétiens qui n'avaient « qu'un cœur et qu'une ame, » était florissante, vigoureuse, charitable et plus répandue alors dans tout le monde chrétien, qu'aux temps apostoliques. Certes, il y avait des divisions, des hérésies et des .erreurs, et par conséquent des haines, des querelles, des inimitiés et des chutes; mais ceux qui étaient fidèles à leur foi, les catholiques fermes, étaient intimement unis et se connaissaient les uns les autres d'orient en occident. Saint Paulin de Noie nous fournit un exemple intéressant de cette communauté qui faisait autant d amis que de chrétiens, et de

l'exquise distinction qui régnait parmi beaucoup de personnes delà haute société. Paulin lui-môine était issu d'une grande famille romaine qui possédait des biens considérables en France. Il naquit, vers le milieu du IV'* siècle, à Bordeaux, qu'habitait son père. Ponce Paulin, préfet des Gaules. Le jeune Paulin fut élevé et instruit par Ausone, savant distingué et poète célèbre, qui n'était chrétien que juste assez pour ne pas être appelé paien. A vingt-quatre ans, Paulin fut revêtu de la dignité consulaire à Rome. Il était irréprochable dans ses mœurs, libéral envers les pauvres, juste et incorruptible dans ses fonctions. 11 trouvait une exhortation constante à la vertu dans sa femme, Thérésia, riche et noble Espagnole, dont le coeur brûlait du désir d'arriver à une plus haute perfection. Dans un voyage à Bordeaux, il eut occasion de connaître Ambroise, le saint archevêque de Milan, et Martin, le saint évêque de Tours; ses entretiens avec ces hommes illustres firent naître en lui le désir de parvenir, dans une union plus intime avec Dieu, à un bonheur plus grand que celui qu'il avait goûté jusque là dans toute sa carrière, quelque belle, quelque riche et quelque heureuse qu'elle eût été. Paulin, quoique âgé de trente-six ans, était resté catéchumène, selon une coutume erronée de l'époque, qui faisait reculer le baptême jusqu'à la mort. Il demanda le baptême au saint évêque de Bordeaux, et la grâce du sacrement l'éclaira tellement, qu'il ne vit qu'erreur et faiblesse humaine dans tout son passé. Il quitta toutes ses fonctions et dignités pour éviter les dangers du monde et travailler efTicacement au salut de son ame, et se retira en 380 dans une de ses propriétés en Espagne. Thérésia le suivit avec joie dans la solitude. Leur mariage, stérile jusqu'alors, fut J^éni par la naissance d'un fils, mais ce ne fut que pour leur donner la preuve constante de la fragilité de tout bonheur terrestre, car ce fils mourut huit jours après sa naissance. Tout sert à la sanctification des âmes saintes. Paulin et Thérésia vécurent désormais comme frère et sœur bien-aimés, d'après les conseils

LES DELX MÉLANIE. 533

cvangéliques de la chasteté et de la pauvreté, cl ils se vouèrent aux actes de l'amour divin, qui croît dans la même proportion que l'amour terrestre meurt. Tous deux avaient le projet d'aller dans les déserts de l'Orient et d'y vivre de la vie ascétique la plus rigoureuse. Ils vendirent toutes leurs possessions en Espagne et dans les Gaules, et en convertirent le produit en d'immenses aumônes. Ils délivraient les prisonniers, payaient les dettes des débiteurs malheureux, et rassemblaient autour d'eux tous ceux qui étaient dans le besoin, les habillaient, les nourrissaient et les logeaient. Cette conduite nouvelle parut une folie pour les uns et une injustice pour les autres ; mais les saints, — dans cette époque si fertile en saints, — se réjouissaient de la résolution des pieux époux. Paulin ne se laissa pas tromper par ce blâme et ces calomnies ; il s'écriait : «0 heureuse ignominie, de déplaire avec Jésus ! » Les choses en vinrent h ce point que ses propres esclaves, qu'ils traitaient en frères, refusèrent de lui rendre les moindres services, tant son humilité et sa pauvreté leur paraissaient indignes d'un homme aussi élevé. Il supporta ces épreuves avec une inaltérable égalité d'ame; aussi ses adversaires les plus acharnés devinrent-ils bientôt ses plus ardents panégyristes. Tout Barcelone voulait qu'il reçût la prêtrise, h la fête de Noël de 393, et bien que Paulin s'y opposât de toutes ses forces, l'évêque fut obligé de lui conférer les ordres sans observer les délais prescrits entre les ordres mineurs et les ordres majeurs. Paulin dut consentir à la fin, mais il y mit pour condition de ne pas être engagé envers l'église de Barcelone. Aux pâ(jues 394, il partagea entre les pauvres tout ce qu'il possédait encore en Espagne, et après avoir séché d'innombrables larmes et soulagé d'innombrables misères, il se retira dans ITlalie méridionale où il possédait près de Noie une petite propriété, dernier reste de ses «royaumes; » c'est ainsi qu'Ausone désignait les propriétés de Paulin.

Noie est situé à peu de distance de Naples, dans une char-

mante contrée, appelée alors Campanie. L'aristocratie nobiliaire et princière du monde romain l'avait choisie pour séjour de délassement, à cause de ses bains de mer, de son air pur et de son aspect agréable. Le pays était parsemé de villas ; mais un grand nombre d'elles perdaient peu à peu leur ancienne destination de bien-ctre et de jouissance terrestre. L'ascétisme chrétien y pénétrait avec la conversion de leurs propriétaires et il y faisait pénitence pour les abominations luxurieuses qrÀ y trônaient encore peu d'années auparavant.

La maison de campagne de Paulin était spacieuse, mais modeste; elle n'était pas éloignée de l'église bâtie sur le tombeau du saint martyr Félix. C'était ce voisinage qui avait attiré Paulin. Il sacrifia ses fonctions et ses dignités, ainsi (jue les honneurs que son rang, ses privilèges, sa naissance et sa fortune lui assuraient, pour devenir, de consul et sénateur romain, pauvre moine, gardien et portier du tombeau d'un saint martyr. Bientôt se joignirent à lui d'autres hommes animés des mêmes intentions que lui et avec lesquels il forma une communauté religieuse. Ils habitaient la maison de Paulin, travaillaient au jardin et se réunissaient pour la prière.* Une aile du bâtiment était divisée en cellules, l'autre en salles spacieuses. Celles-là servaient à loger les ecclésiastiques, et celles-ci, les laïcs. Thérésia soignait avec sollicitude tous les détails de la maison.

Ce fut là que s'arrêtèrent Mélanie et sa suite. On ne sait si Mélanie était parente de Paulin, ou liée d'amitié avec lui, ou si 1 un et l'autre se regardaient et se connaissaient comme les enfants de Dieu et les membres de sa famille surnaturelle, tels que les saints se connaissent dans le ciel. Paulin lui-même nous a transmis les détails de la visite que Mélanie lui fit. il avait, dans rA(]uitaine, un ami nommé Sulpice Sévère, que Rulin lui-même, au momentoù sa conduite était sévèrement blâmée, avait enlevé à l'éclat et à la renommée du monde pour s'appliquer avec lui aux exercices spirituels. Sévère vivait dans

LES DEUX MÉLANIE. o35

un village près de Toulouse, comme Pauline Noie, entouré de ses serviteurs et de ses esclaves, qui étaient devenus ses frères spirituels. Cette vie nouvelle, loin d'aiïaiblir leur amitié, l'avait resserrée. Paulin écrivit à Sévère ;

» Nous avons logé chez nous cette sainte femme revenue de Jérusalem après vingt-cinq ans d'absence. Dieu! quelle femme i la puissance de Dieu dépasse toutes bornes en elle. Elle fut reçue à Naples par ses enfants et ses petits-enfants et elle arriva, au milieu d'un cortège nombreux, à notre pauvre demeure de Noie. Des vêtements grossiers et une mauvaise monture faisaient sa joie, tandis que les pompes et les magnificences du siècle, dont ses parents couvraient toute la voie appienne, répandaient l'or et la pourpre autour d'elle. Son humilité et sa simplicité effaçaient toutes ces magnificences; les riches admiraient sa pauvreté, et les gens du monde sa sainteté : quant à elle, elle souriait intérieurement de cette admiration. C'était un magnifique tableau, un sublime hommage rendu à Dieu, que celui de l'éclat et de l'abondance que Mélanie avait repoussés et qui s'étalaient alors à ses pieds, comme s'ils eussent voulu se réjouir de la victoire qu'elle avait remportée sur toutes les vanités. Il était beau aussi de voir ses enfants, ces personnages riches, mais qui avaient hérité de l'esprit de pauvreté de leur mère, se réjouir beaucoup plus de la pauvreté de Mélanie, que de leur propre splendeur, cl se glorifier hautement de pouvoir toucher son pauvre mantelet ou le bord de sa sombre robe. Nous avons loué le Seigneur de tout notre cœur de ce qu'il a élevé celui qui est humble et comblé de biens celui qui avait faim.

» Notre demeure, qui n'a qu'un rez-de-chaussée, mais qui est suffisamment longue et partagée en beaucoup de cellules, a hébergé tous ces hôtes et accueilli le pieux cortège de Mélanie venant de Jérusalem, comme tous les membres de son illustre famille venant de Rome. Cet événement n'a point troublé la tranquillité de notre maison ; tandis qu'avec Mélanie et

ses compagnes nous chantions des psaumes à la gloire de Dieu dans l'Eglise voisine de Saint-Félix, et que nous nous livrions à nos exercices spirituels à certaines heures de la nuit et du jour, les autres hôtes se tenaient discrètement retirés, honoraient le saint par leur silence, et, de cette manière, joignaient leurs louanges à celles que nous offrions au Seigneur. Afin que vous connaissiez mieux encore cette colombe choisie, je vous dirai qu'elle se rafraîchit par le jeûne, qu'elle se repose dans la prière, et qu'elle se nourrit de la parole de Dieu. Je lisais à Mélanie le petit livre de la vie et des actions de saint Martin de Tours, que vous m'envoyâtes précisément alors, et elle prenait un grand intérêt à ses annales. Elle m'a apporté, de la part de l'évêque de Jérusalem, un fragment de la sainte croix, et votre servante, ma sœur Thérésia, envoie ci-joint une parcelle du bois sacré à votre vénérable mère Bassula. Ce bois vous appartient à tous deux, puisque vous n'avez qu'un cœur, qu'un esprit et qu'une foi. En mémoire de ce que le Roi de gloire a été attaché à ce bois, et de ce que les rochers se sont fendus au gré de son amour, nous imiterons la pierre dure et nous froisserons notre cœur sous la crainte de Dieu. »

Elle est belle l'intimité, elle est belle la fidélité, sur lesquelles était assise la sublime amitié qui liait ces hommes pieux. Ils étaient non-seulement baptisés chrétiens, mais devenus les vrais disciples de la croix. D'un côté, chaque parcelle passait des mains pieuses ae Jérusalem, 'dans laCampanie et même plus loin dans l'Aquitaine ; de l'autre côté, l'esprit ravi à la croix, l'esprit de sainteté, était le lien qui les confondait dans une même union. On ne regardait pas alors la sainteté comme une chose impossible ou contre nature que l'on devait craindre, mais comme une chose simplement surnaturelle, comme un effet de la puissance de Dieu dans ceux qui l'aiment, comme une grâce à laquelle on devait croire et que l'on devait aimer. Là, est l'origine de ces familles douces et saintes, de ces groupes charmants de saints qui se

forment autour de quelques âmes d'élite ; de ces groupes qui, dans l'Eglise, donnent h la vie. quelque chose d'attrayant et d'intime, et qui unit les cœurs par les liens d'une sainte parenté ; telles les constellations rapprochent l'homme du splendide firmament et le lui rendent familier.

Mélanie la veuve se rendit, avec toute sa famille, de Noie à Rome, où elle put se voir entourée dlun cercle magnifique de pieuses dames. Là vivaient Marcelle, veuve respectable, qui habitait, avec sa fille adoptive Principie, un hôtel sur l'Avenlin; Fabiola qui demeurait dans son hôpital; Aselle, supérieure d'une communauté religieuse ; Pauline, fille de sainte Paule, et son noble mari Pammaque, avec lequel elle rivalisait dans la pratique des œuvres de miséricorde; Léta, la pieuse veuve de ïoxotius, qui avait adopté tous les pauvres, pour se dédommager et se consoler d'avoir envoyé Paule-la-jeune, son enfant unique, dans un couvent à Bethléem. Parmi ces femmes dévotes, prenaient aussi place Albine, belle-fille de Mélanie, ainsi que sa petite-iille. Tandis que Mélanie fortifiait celleci dans la voie de perfection, elle eut le bonheur d'obtenir du ciel une conversion éclatante ; sa nièce, Avile, avait épousé Aphronien, homme très-distingué, plein de bonté et de sens : c'était un Romain noble et riche, mais très-mal disposé à l'égard delà religion chrétienne. Mélanie sut tellement captiver Aphronien par son esprit, et l'édifier par ses vertus, qu'il consentit à ce qu'elle l'instruisît dans les préceptes de la foi. Et lorsqu'il fut devenu inébranlable dans sa résolution, et que sa noble ame se fut ouverte à l'éternelle vérité, des torrents de lumière inondèrent son cœur et en prirent si irrésistiblement possession au nom de Dieu, que désormais rien que Dieu n'y trouva place, c'est-à-dire, rien dans l'ordre de la nature, mais tout par Dieu, avec Dieu et en Dieu. L'homme peut embrasser tout l'univers par ses penchants et ses passions, mais il ne saurait, en même temps, embrasser Dieu et l'univers. A mesure que l'homme sacrifie le monde, qu'il se mortifie et se

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vainc, à mesure qu'il foule aux pieds l'ordre de la nature et (|u'il s'efforce de reporter les désirs de son ame fei'mes et purs vers Dieu, connme vers te souverain bien, il avance dans l'ordre de la grâce, qui, par une autre voie, lui acquiert de nouveau le domaine de l'univers entier. Dans ce nouvel ordre de choses, il trouve d abord Dieu ; puis en Dieu, Jésus-Christ fait homme; et en Jésus-Christ, toute l'humanité, liée d'une manière indissoluble à la divinité par le mystère miséricordieux de l'incarnation. Dans les premiers siècles, cette seconde voie menait souvent les nouveaux convertis à une étonnante perfection. Ils embrassaient si puissamment et si profondément la vérit-é éternelle dans leurs cœurs purifiés, que ceux-ci n'avaient plus de place pour loger quelque chose de médiocre, de passager ou d'imaginaire. Offrira Dieu seul un cœur isolé de tout ; au roi de la charité, la fleur de chanté ; au Seigneur de la vie, la plénitude de la vie, telle était leur" résolution simple et réfléchie. Et les annales des anciens jours ne nous en offrent pas seulement un exemple ou deux : les noms se pressent à chaque page. Il en fut ainsi d'Aphronien. Par le baptême, il se sentit « enseveli avec Jésus-Chnst dans sa mort (1), » et se lança dans la voie de la haute perfection où son heureuse femme le suivit avecjoie, comme elle l'avait suivi sur le chemin du monde, dont les roses sont des attraits trompeurs. Mais cela ne suffisait point. Ses enfants, — Eunomie et Astérius, — suivirent les conseils évangéliques à l'exemple de leurs parents ; ils vécurent dans l'abnégation, dans la virginité, dans la sainte pauvreté et dans ce qu'il y a de plus beau sur la terre : dans la sainte pénitence d'un cœur pur.

Mélanie, la veuve, eût aussi voulu voir son fils Publicola enrôlé sous la bannière ascétique de sa famille ; elle l'eût plus volontiers vu dans un couvent que dans le sénat romain, sous un habit de pénitence que sous les vêlements du luxe, parce que sa tendresse maternelle aurait souffert de la plus légère

fi) r.o.M., VI, 4.

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blessure qu'eussent pu lui faire l'ambilion cl la vanité. Mais Publicola était un de ces hommes rares, qui savent prendre une part active aux aflaires du siècle, sans se laisser captiver par elles. La crainte de Dieu et l'humilité de sa mère étaient passées en lui et le tenaient éloigné de l'amour-propre et de l'orgueil, malgré toutes les illusions qui l'entouraient. Il était très-lié avec saint Augustin et saint Paulin et entretenait avec eux une correspondance active. Paulin le loue de ce que lui, « homme haut placé, ne s'estimait pas beaucoup lui-même, mais que, d'après l'exemple du Sauveur, il se mettait au rang des petits et avait compassion des pauvres. »

Le jour vint cependant que Publicola goûta, en partie du moins, le conseil de sa mère ; il quitta la capitale du monde et se retira dans le silence de la vie privée, A Rome, la reine du monde païen, la puissance inouïe d'une tradition, qui avait pour elle tout ce qui plaît aux sens charnels, prêtait à l'idolâtrie un appui si incrovablement solide, qu'au commencement du V*-' siècle, la Rome chrétienne était à la Rome païenne, ce que sont des filons d'or h des masses de vil métal, ('et or devait être passé au creuset et dégagé de ses scories, et cela ne peut se faire sans moyens violents. En 392, l'empereur Théodose publia un édit par lequel il interdisait, sous des peines graves, toutes les cérémonies du culte païen. En 399, Hononus, empereur d'Occident, ordonna d'abattre tous les temples dans les campagnes, et de réserver les objets d'art ou de décoration publique dans les villes. iMais il y avait d'autres temples que les édits ne pouvaient atteindre : le cœur de l'homme qui gardait ses dieux en particulier, et la vie publique, avec ses mœurs, ses habitudes et ses usages, qui gardaient ces mêmes dieux en général. L'empereur ('onstantin avait, il est vrai, interdit les combats de gladiateurs ; cependant, ces combats n'en continuèrent pas moins à subsister, puisque, s'il n'y eût plus d'école de gladiateurs, il y eut encore des criminels qui furent condamnés à mort, qui furent obligés de descendre

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dans l'arène et de combattre contre des animaux féroces. L'empereur Honorius lui-même donna un de ces spectacles, en 395, à Milan, où il résidait alors. Ces ignobles luttes cessèrent complètement à Rome, en 404, lorsque le pieux anachorète Télémaque eut perdu la vie en se jetant dans l'arène ensanglantée pour mettre fin au combat qui s'y livrait. Ce sacrifice de la charité chrétienne triompha de la cruauté païenne. Mais le peuple romain était énervé, impropre au travail, n'aimant que les dés, les théâtres et les orgies sauvages. Son temple, son lieu de réunion favori, qu'il préférait à sa maison et à son foyer, c'était le grand cirque ; là avaient lieu ces courses aux chars, auxquelles il prenait le plus grand intérêt, et qui lui causaient des jouissances tellement passionnées, qu'il se transportait d'une frénésie diabolique pour tel ou tel cocher. D'un côté le peuple romain s'efieminait dans les plaisirs ; de l'autre, il était opprimé, tourmenté, appauvri, tyrannisé par les riches, méprisé par les magistrats, injustement traité par les juges ; aussi, le citoyen ruiné devenait-il bientôt l'esclave de celui qui ne lui était venu en aide que pour l'assujettir. Les Romains nobles, les descendants des anciennes familles sénatoriales, vivaient d une manière aussi inactive et aussi déréglée que le peuple, sans autre différence que celle établie par la fortune. Entourés d'esclaves et de flatteurs, ils n'avaient de sens que pour les satisfaire dans les festins, les théâtres et les bains, et, au pis-aller, par la chasse et les dés. Il était de bon ton, parmi le grand nombre, de ne plus croire à leurs dieux, ce qui ne les empêchait point de s'adonner à l'astrologie. Ils réglaient leurs parties de chasse ou de plaisirs, et leurs autres occupations de ce genre, d'après le prétendu augure, bon ou mauvais, tiré des étoiles. La vie chrétienne et le saint ascétisme luttaient pied-à-pied contre cette multitude aussi énervée qu'immorale ; infatigables dans leurs efforts, ils remportaient des victoires tantôt insignifiantes, tantôt signalées, jusqu'à ce qu'enfin la divine Providence leur envoya des

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auxiliaires, qui jetèrent Rome tout entière dans un creuset incandescent, dont l'or de la Rome chrétienne sortit pur de tout mélange païen : elle put alors seulement devenir la capitale du monde chrétien. Jusque Ici, Rome avait encore celé une partie de Babylone, et tant que celte partie ne fut pas anéantie, elle ne put remplir la destinée qui l'appelait à devenir le' centre du royaume spirituel. La Providence divine confia aux mains rudes de peuples sauvages la mission nécessaire et salutaire de pacifier et de nettoyer ce foyer. Toute cette époque est pleine des coups de main, des entreprises, des hardiesses et des victoires de ces nations envahissantes.

Mélanie jugeait sainement le temps où elle vivait, et ce n'était point le désir égoïste de jouir de nouveau du silence de son couvent de Jérusalem, qui la fit s'écrier aux siens : « Mes enfants, rappelez-vous qu'il est écrit : « Mes petits enfants, c'est ici la dernière heure (1 ). » Qui sait si le jour de la tribulation n'est pas à la porte ! Quittons les vanités du monde, servons Dieu en silence, et faisons pénitence pour ceux qui n'en font point. » Ses avis étaient si pressants, les événements les confirmaient si bien que Publicola et Pinien, ainsi que leurs femmes, résolurent de chercher une autre patrie, il leur coûtait beaucoup de vendre leur palais ; le sénat romain voyait cela de mauvais œil, et plus d'un de leurs parents tâchèrent de les en détourner, mais ils ne purent les dissuader. A cette occasion, Pinien et Mélanie-la-jeune affranchirent huit mille de leurs esclaves. Les autres, qui ne savaient que faire de leur liberté, passèrent au frère de Pinien ; quinze d'entre eux ne voulurent point quitter le service de leurs maîtres chéris, et leur restèrent attachés comme serviteurs volontaires. Pinien et Mélanie-la-jeune vendirent leurs possessions d'Espagne, de France et d'Angleterre, et en donnèrent, jusqu'à la dernière obole, le produit aux nécessiteux. Ils gardèrent leurs biens en Campanie, en Sicile et en Afrique,

(Ij I JOAN., II, 18.

afin de pouvoir plus Uird les convertir en aumônes. De môme que l'hirondelle quitte son nid, quand la maison menace ruine, de même les deux époux quittèrent leur palais et la ville de leurs ancêtres, et s'embarquèrent en 408. A peine avaient-ils débarqué sur la côte de Sicile, qu'Alaric et ses Goths commencèrent le siège de Rome, qu'une forte rançon lui fit lever pour le moment, mais qu'il recommença avec succès deux ans après. C'est un fait remarquable qu'au moment où l'empire romain s'écroulait de tous côtés, que quarante mille esclaves attendirent à peine qu'Alaric se fut retiré de Rome, et eut pris avec son armée le chemin de l'Etrurie, pour s'enfuir de cette ville et rejoindre le roi des Goths. Mélanie l'ancienne remercia Dieu de ce que sa famille avait échappé à cette effroyable ca&taslrophe, qui semblait un mystérieux débordement de la coupe que l'ange de colère déversait sur Rome.

La peste et la faim, le fer et le feu, sévirent l'un après l'autre; et les chrétiennes distinguées étaient les seules qui, dans ces temps de terreur, aimaient encore leur prochain. Mélanie et tous ses compagnons de voyage passèrent la mer et se rendirent en Afrique, où Publicola et Pinien étaient attirés par leur amitié, l'un pour l'évoque d'Hippone et l'autre pour celui de Tagaste. Ces deux évéques étaient saint Augustin et son ami saint Alipe, qui s'était converti avec lui. La pieuse famille s'arrêta h Tagaste, et elle y vécut comme elle avait vécu de longues années, soit dans la ville de Rome, soit dans la campagne de la Campanie. Chaque heure du jour était consacrée à des actes religieux déterminés : les prières, le chant des psaumes, la lecture et la méditation des saintes Ecritures, les visites des pauvres, le soin des malades se succédaient les uns aux autres. Pendant une partie de la nuit, des matines solennelles faisaient retentirent les louanges de Dieu, On s'occupait peu de ce qui est terrestre ; la nourriture et le repos étaient réduits aux plus simples proportions. Les biens

de la Campanie et de la Sicile furent aussi aliénés au profit des pauvres. On prélevait sur les revenus des possessions de Numidie, de quoi vivre modestement et pauvrement, afin de donner de plus en plus et de continuer à donner toujours. Celte sainte et heureuse famille vivait comme un chœur d anges descendus du ciel pour apprendre aux hommes comme^it il faut aimer et invoquer Dieu. Publicola mourut peu de temps après l'arrivée des voyageurs h Tagaste. Sa sainte mère versa des larmes silencieuses sur la tombe de son fils. Saint Paulin de Noie écrivit à saint Augustin au sujet de cette perle : « Publicola était tellement doux et humble de cœur, selon le précepte de Jésus-Christ, qu'il ne faut point douter de son salut; caries cœurs doux possèdent la terre et sont agréables à Dieu. Aussi, ses descendants sont-ils déjà puissants ici-bas et seront-ils trèsdistingués parmi les grands de la terre, et la bénédiction céleste s'est répandue sur sa maisf)n et sur sa race. Et cependant moi, pauvre pécheur, je ne puis dignement parler de cet homme aimé de Dieu et mon plus cher ami, ni de sa sainte mère, parce que je suis trop éloigné de leurs vertus. Vous qui êtes saint, vous qui brillez dans l'Eglise de Jésus-Christ comme le flambeau et le docteur de la vérité, vous pouvez, mieux que moi, justement louer ces cœurs magnanimes. »

La tâche de Mélanie l'ancienne était désormais accomplie : tous les siens étaient unis à Dieu, soit au ciel, soit sur la terre. Elle pouvait, de nouveau, suivre l'attrait de son ame qui s'était, de bonne heure, arrachée du monde et retirée dans la solitude. Elle soupirait après le bonheur de s'isoler complètement de tout ce qui n'est pas Dieu, et alors qu'elle était parvenue à un âge avancé, elle s'embarqua, comme au temps de sa jeunesse; elle regagna la terre promise, et retrouva avec une douce joie le couvent de Jérusalem qu'elle avait quitté. Cependant la Sion terrestre ne posséda plus longtemps Mélanie ; elle était mûre pour le ciel. Après son arrivée, elle distribua aux pauvres le peu qui lui restait de son immense

fortune. En 410, un trépas paisible la mit en possession du royaume éternel, après qu'elle eut passé, avec son Sauveur, quarante jours dans le désert, complètement dépouillée de tout ce qui tient à la terre. Le saint évêque Alipe remercia Dieu de la grâce qu'il lui avait faite en lui envoyant son ami Pinien à Tagaste,.et en mettant ainsi devant les yeux de son troupeau un modèle si digne d'être imité.

En Afrique, les désordres de l'hérésie, qui marchent presque toujours de pair avec les désordres politiques et moraux, étaient très-grands et enfantaient le trouble et la pauvreté jusque parmi les catholiques. De tels modèles d'humble soumission et de charité chrétienne pour le prochain, satisfaisaient donc à un double besom. Pinien et les siens n'avaient en' vue que l'intérêtde l'Eglise. Ils ne se bornaient point à venir en aide à ceux qui étaient dans le besoin, mais ils venaient encore au secours des âmes qui se sentaient appelées à une haute vocation, puisqu'ils bâtirent deux couvents et les dotèrent de revenus suffisants. Dans l'un, quatre-vingts moines, et, dans l'autre, .cent trente religieuses servaient nuit et jour le Seigneur. La maison de Dieu à Tagaste était belle et spacieuse, mais pauvre. Il n'y avait ni ornements, ni décorations, ni embellissements ; on avait dû se borner aux objets de première nécessité. Pinien mit cette église à même de célébrer dignement les saints mystères. Il fit travailler en or et rehausser de pierreries les vases sacrés, qui renfermaient le corps adorable et le sang précieux du Sauveur, les lampes et les chandeliers qui brûlaient devant le tabernacle, les encensoirs d'où s'élevait en l'honneur de la divinité, la fumée odorante d'un encens précieux. Epargner les diamants quand le roi de l'univers n'épargna pas son sang eût été une sordide avarice : Pinien et Mélanie ne la connurent point. Ils assignèrent aussi à l'évêque des biens fonds pour suffire aux nécessités de l'Eglise, et plus d'une paroisse envia à celle de Tagaste, des hôtes aussi prodigues et aussi magnanimes.

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Pinien désirait depuis longtemps visiter saint Augustin à llippone ; il se rendit auprès de cel ami acxompagné de saint Alipe, de Mélanie et d'Albine. Les donatistes avaient semé dans Hippone des divisions que saint Augustin tâchait d'apaiser par tous les moyens; mais l'anxiété n'en régnait pas moins dans tous les esprits. Les fidèles furent tellement édifiés de la sainteté de Pinien, qu'un jour ils voulurent lui décerner un honneur dont on retrouve plusieurs exemples dans les premiers temps de l'Eglise. Au commencement du saint sacrifice de la messe, les chrétiens entourèrent Pinien et le pressèrent tellement que la fuite lui devint impossible ; en ce moment, ils conjurent saint Augustin de conférer les ordres à Pinien. C'était ainsi que saint Paulin avait été ordonné prêtre à Barcelone, et saint Augustin lui-même à Hippone. Tous les deux, — et beaucoup d'autres avant et après eux, — s'estimèrent complètement indignes d'être élevés à la prêtrise et refusèrent de recevoir les ordres sacrés. Après avoir consulté la volonté de Dieu, les uns se soumettaient enfin ; les autres persistaient jusqu'au bout dans leur refus : c'est ce dernier parti que prit Pinien. Il s'enfuit avec les siens à Tagaste et un violent orage éclata dans Hippone. Pinien était décidé à ne pas recevoir les ordres; mais à vivre secrètement sans embrasser l'état ecclésiastique. Il resta encore sept ans avec les siens à Tagaste. Leur occupation favorite et leur récréation la plus douce étaient de lire ensemble et de transcrire les ouvrages des grands dopteurs de l'Eglise. Mélanie vivait d'une manière si rigide pour elle-même, qu'elle prenait, seulement de jour à autre, un peu de pain et d'eau, et servait en personne ses servantes à table.

Si la grâce n'était pas la grâce, c'est-à-dire un don gratuit de Dieu, on pourrait s'étonner que dans une telle famille il se trouvât encore un païen : tel était cependant Volusien, le frère d'Albine. Homme plein d'esprit, il fut plus tard préfet de Rome et proconsul en Afrique ; il était aussi versé dans les sciences que dans la philosophie païenne. Vers cette époque,

il écrivit à saint Augustin, et lui fit quelques questions sur l'incarnation et les miracles du fils de Dieu. Il disait, en terminant sa lettre : « On ne s étonne point de ce que tons les ecclésiastiques ne savent point répondre à ces questions d'une manière satisfaisante et convaincante. iMais, si l'on s'adresse à saint Augustin, et s'il ne peut y répondre, on devra en conclure à l'imperfection de la religion chrétienne. » Le saint répondit à Volusien : « Pour tout ce qui me concerne, veuillez croire uniquement ce que je vous dis moi-même, et renoncez à la haute opinion que vous avez conçue de moi. La connaissance des saintes Ecriture est si profonde qucj'v ferais tous les jours de nouvelles découvertes, même si je n'avais étudié qu'elles depuis la plus tendre jeunesse jusqu'à l'âge le plus avancé, avec le plus grand zèle et la plus grande ardeur, et avec beaucoup plus d'esprit que je n'en ai. Je ne dis pas qu'il soit aussi difficile de découvrir ce qui est indispensable à notre salut. Plus la foi avec laquelle on y pénètre est grande, et plus les mystères de la divine sagesse qu'on y découvre sont grands. Les têtes les plus solides et les esprits les plus transcendants doivent faire l'aveu que renferment ces paroles de l'Ecriture : «Lorsque l'homme en a fini, il le recommence (1). » Volusien ne se convertit pas pour le moment, malgré sa correspondance avec le plus éclairé et le plus saint des évêques.

En 417, Pinien se mit en roule pour l'Orient avec Mélanie et Albine. Ils passèrent par Alexandrie, traversèrent les déserts et se rendirent h Jérusalem. Là, ils rencontrèrent Pelage dont saint Augustin combattait vaillamment les erreurs sur la grâce et le libre arbitre ; ils eurent une si vive controverse avec cet hérétique, que celui-ci s'avoua vaincu et condamna lui-même son erreur. Ils furent joyeux de faire part de cette nouvelle à saint Augustin. Mais l'hérésie a plutôt sa source dans une volonté perverse que dans un défaut de lu-

(II EccLEs., XVIII, G. ■

raières, et Pelage, comme lanl d'autres hérétiques, put reconnaître cent fois son erreur sans l'abjurer. Saint Jérôme et Paule-la-jeune reçurent avec joie et amour, à Jérusalem, ces chrétiens qui étaient leurs alliés par l'esprit. De là,Pinien et Mélanie se rendirent auprès des moines et des anachorètes de la Syrie et de l'Egypte, pour se préparer à mener une vie semblable à, celle de ces hommes pieux. Albine se sépara alors pour la première fois de sa fille et s'arrêta à Jérusalem, dans le couvent fondé par sa belle-mère Mélanie l'ancienne, et dans lequel vivait et agissait encore l'ame entière de cette grande femme. Si elle ne suivit pas ses enfants dans ce pénible voyage, c'est qu'elle en fut détournée non parla paresse mais par son grand âge. Ses enfants la quittèrent plus enflammés encore de l'amour divin ; Pinien fonda à Jérusalem une communauté de trente moines, parmi lesquels il vécut éloigné de Mélanie, s'occupanl tour à tour de ses exercices spirituels et de la culture de son jardin. Mélanie, de son côté, fonda un couvent de religieuses, mais on ne put la décider à en accepter la direction. La règle de ce couvent, ne suffisant pas à la rigueur de ses pénitences, elle chercha, près de la montagne des Oliviers, une cellule isolée où elle put, sans trouble, se mortifier dans tout ce qui touche à la terre et méditer tout ce qui regarde le ciel. Cette femme bénie du ciel vécut, jusqu'à sa mort, qui arriva quatorze ans après, dans l'isolement le plus complet, isolement qui paraît digne de pitié aux gens du monde, mais auquel les anges et les saints applaudissent dans les cieux comme à une marque de prédestination. Mélanie avait pour robe, un rude habit de pénitent ; pour lit, une natte de paille étendue sur le sol nu ; pour table, un fragment de rocher ; pour meuble, les saintes Ecritures ; pour nourriture, du pain et de l'eau tous les cinq jours. Aucune des grandes Romaines de ce temps ne pratiqua un ascétisme aussi inouï que Mélanie-la-jeune. Aussi sa réputation de sainteté s'étendit-elle de sa cellule retirée dans le monde entier.

En 433, mourut Albine qui avait doublement aimé sa fille, d'abord comme une enfant dévouée, ensuite comme son modèle dans la perfection chrétienne. Elle n'eut pas la joie de voir son frère Volusien acquis au christianisme. Il était alors ambassadeur de Théodose II à Constantinople. Au milieu des honneurs et de la considération dont il était entouré, la grâce toucha soudainement son cœur. Il écrivit à sa nièce Mélanie et lui exprima le désir de la voir. Elle brûlait du désir de lui être utile, mais elle était en même temps si humble, qu'elle ne croyait pouvoir exercer la moindre influence salutaire sur lui. Elle consulta des hommes pieux et éclairés, qui la pressèrent vivement de faire ce sacrifice et de se mettre en route pour aller trouver son oncle. Elle se choisit donc une suite convenable et partit. Partout où elle passait on l'arrêtait, elle était accueillie avec les marques de la plus grande vénération par les évêques et les prêtres, les religieuses et les moines, par les fidèles des deux sexes qui vivaient dévotement dans le monde ;• ils la saluaient comme un ange descendu du ciel , et ils s'en allaient d'auprès d'elle plus édifiés, s'il était possible, qu'ils n'étaient accourus. Elle atteignit heureusement Chalcédonie, ville de Bythinie, sise vis à vis de Constantinople, sur le rivage asiatique du Bosphore. Mélanie eut là un moment de découragement, de crainte et d'hésitation . Depuis un quart de siècle déjà, elle avait quitté Rome et s'était tenue à dislance des pompes et des relations mondaines ; depuis neuf ans, elle avait vécu dans la plus grande retraite et la plus grande pauvreté ; et dans ce moment, elle devait passer de sa cellule étroite, silencieuse, isolée, dans cette Byzance turbulente, immense, luxurieuse, qui, séparée d'elle par un bras de mer de peu de largeur, se présentait à ses yeux avec toutes ses délices et ses magnificences. Elle se représentait les dangers auxquels les âmes sont exposées du côté de l'orgueil, qu'engendrent si aisément leurs relations et leur position, de cet orgueil qui peut du moins les tenter à chaque instant.

Elle détournait ensuite ses regards de ce tableau enchanteur, à l'exemple du divin Sauveur, lorsque le démon, du sommet d'une montagne élevée, lui montra les royaumes de la terre," et elle s'en retourna h l'hospice attenant à l'église de Sainte-Euphémie. Cette vierge avait confessé, en 307, le nom de Jésus sur le bûcher. Les chrétiens avaient élevé sur ses reh'ques, au bord de la mer, une église et un hospice pour les pèlerins, dans lequel Mélanie avait pris son logement de passage. Elle passait la nuit en prières devant l'autel de la vierge martyre de Jésus-Christ ; elle y reçut de Dieu des consolations si douces et si puissantes, que le lendemain elle monta avec joie l'esquif, qui devait la transporter à Constantinople, h l'autre côté du Bosphore. .Mélanie et sa suite trouvèrent des appartements préparés chez Lausus, grand-chambellan de l'empereur Théodose II, et homme d'une piété reconnue. Volusien étant malade et ne pouvant faire visite à Mélanie, celle-ci se rendit auprès de lui. «'0 Mélanie, quel changement ! » s'écria Volusien, en l'apercevant. Il l'avait, en effet, connue autrefois à Rome, dans tout l'éclat de sa jeunesse, de sa beauté et de son rang ; et il la retrouvait alors pauvre, mal vêtue, avec cette apparence et cette expression qui rabaissent l'homme sur la terre, mais qui le relèvent dans le ciel. Mélanie saisit cette occasion pour répondre à Volusien : « Ce changement prouve, mieux que les paroles, l'énergie et la force de la foi chrétienne. Car qu'est-ce qui eût pu me déterminer à sacrifier tout ce que le monde appelle bonheur et à renoncer à tout ce qu'il regarde comme joie et plaisir, si je n'avais été convaincue avec l'apôtre saint Paul, que les peines du temps ne sont pas dignes de la gloire future, et que l'on entre dans le royaume de Dieu par les tribulations. Mais chaque tribulation m'est rendue douce, parce que je crois en la parole du Fils de Dieu qui a promis que quiconque renoncerait pour lui au bonheur terrestre, en serait récompensé au centuple dans l'éternité. «Mélanie expliquait ainsi sa vie à Volusien par les saintes

Ecritures, et elle lui donnait l'intelligence de ces Ecritures, par cette môme vie. Les préceptes de la foi et la vie réglée d'après ces préceptes, s'acccordent et s'expliquent naturellement;

Mélanie alla trouver Proclus, le pieux patriarche de Constantinople ; elle le pria de se rendre quelquefois au chevet de Volusien, et d'ouvrir son cœur à la foi, par des entretiens pieux et savants. Proclus le promit et tint si bien parole, que Volusien disait souvent, qu'il ne faudrait que trois hommes de cette trempe, pour que le paganisme ne fût bientôt plus connu à Rome, pas même de nom. Volusien ne se releva pas de sa maladie, mais son ame fut guérie. Il se convertit de tout cœur h la foi catholique, et reçut le sacrement du baptême. Mélanie souffrait de vives douleurs au pied; paralysée en quelque sorte et retenue dans sa chambre, elle fut, pendant quelques jours, dans l'impossibilité de visiter Volusien. L'heureuse nouvelle de son baptême la guérit sur-lechamp, car il était sauvé pour l'éternité ; elle eût été inconsolable, s'il fût mort sans être régénéré dans la foi. Elle se rendit donc auprès de lui et ne le quitta plus, et Volusien, rempli de consolations spirituelles et fortifié par le précieux viatique du vrai corps et du vrai sang de Jésus-Christ, mourut d'une mort chrétienne.

Pendant son séjour h Constantinople, Mélanie ne borna point son heureuse intluence h Volusien. L'hérésie de Nestorius sur les deux personnes en Jésus-Christ ; celte hérésie qui avait tant de partisans, surtout à Constantinople, bien qu'elle eût été condaihnée au concile d'Ephèse, cette hérésie perçait comme d'un glaive le cœur de Mélanie, si attachée à la foi. Elle combattait incessamment cette fausse doctrine par les saintes Ecritures, qu'une longue étude avait imprimées dans sa mémoire, et par des explications et des éclaircissements qu'elle puisait dans ses méditations pieuses et dans les inspirations de l'Esprit-Saint. Du matin au soir, elle parlait et répondait à ceux qui désiraient quelque leçon,

LES DEUX MÉLANIE. Ool

quelque conseil, quelque exemple, pour connaître la vérité, ou qui demandaient quelque autre aumône spirituelle. Klle faisait alors pour l'ame les œuvres de miséricorde qu'elle avait faites jusque-15 pour le corps. Ses biens temporels s'en étaient allés en aumônes et en libéralités ; elle ne pouvait donc plus distribuer que les biens impérissables de l'ame. Elle guérit beaucoup d'aveugles de leur cécité spirituelle, et leur fit voir de nouveau la vraie lumière, et elle maintint un grand nombre de fidèles dans la voie droite. L'empereur Théodose lui-même fut de ceux dont elle enflamma le zèle pour la foi catholique. L'impératrice Eudoxie, avec son intelligence cultivée et subtile, sut pleinement apprécier Mélanie, sous le rapport de l'esprit, et elle la voyait volontiers et souvent. Mélanie mit cette affection à profit pour détacher un peu, s'il était possible, le couple impérial des jouissances et des splendeurs du monde, auxquelles il tenait excessivement, comme il arrive si souvent à ceux qui occupent une position élevée dans le siècle Mélanie s'efforça de remplir l'esprit souple de l'empereur d'une aversion plus déclarée contre toute hérésie ; elle tâcha de fixer, par la considération des biens célestes, l'esprit mobile et fantasque de l'impératrice, sur le caractère grave de la vie chrétienne. Elle fit à Eudoxie le tableau de la terre promise, des lieux saints, à Jérusalem et à Bethléem, de l'ascétisme des anachorètes, des moines et des religieuses, de la piété des pèlerins et des grâces qu'attirent les pèlerinages; ce tableau sourit tellement h l'impératrice, qu'elle obtint de l'empereur la permission de faire un voyage en Palestine, après les fêtes du mariage de leur fille Eudoxie avec Valentinien, empereur d'Occident, qui se célébrait précisément en ce moment.

Mélanie se hâta de quitter sa prison dorée de Byzance, qu'elle échangea volontiers contre sa sainte liberté. Peu après son retour, elle vit mourir Pinien. Elle éprouva une consolation surnaturelle de ce qu'il la quittait pour prendre devant

le trône de l'Agneau, la place dont il s'était constamment rapproché, grâce aux sollicitations de l'amour surhumain de Mélanie. Saint Paul dit dans sa première lettre aux Corinthiens :« Sais-tu, femme, si tu ne sanctifieras pas l'homme?» Mélanie avait pris ces paroles pour le point de départ et pouf la solution de la vie parfaite.

Cependant Eudoxie commença son pèlerinage. Elle traversa l'Asie-Mineure et la Syrie, répandit partout d'abondantes aumônes, et fut enfin reçue à Jérusalem avec joie et respect. Mélanie et beaucoup de religieuses allèrent processionnellement à sa rencontre : mais Eudoxie leur donna des témoignages de vénération plus grands encore que ceux qu'elle recevait de ces saintes femmes. Eudoxie donnait le tilre de mère à Mélanie et celui de sœur à toutes les religieuses du couvent qu'elle avait fondé. Elle remercia Dieu de ce qu'il lui avait accordé la grâce d'avoir atteint la terre sainte et Jérusalem, et d'être devenue la fille spirituelle d'une telle mère. Eudoxie était parvenue au plus haut degré du bonheur terrestre ; elle était impératrice de l'empire d'Orient et mère de la jeune impératrice de l'empire d'Occident. Rien alors ne lui faisait présager que, quelques années plus tard, elle reverrait Jérusalem dans de tout autres circonstances. L'empereur Théodose était mort à peine âgé de cinquante ans. Sa sœur, Pulchérie, l'avait remplacé sur le trône, et Eudoxie, au lieu d'être impératrice, n'était plus que la veuve .de l'empereur. Sa fille même avait perdu son rang ; prisonnière de Genséric, roi des Vandales, en Afrique, elle avait vu périr son mari, Valentinien III. Sentant le besoin de consolations, Eudoxie établit sa demeure dans ces lieux où le Fils de Dieu avait éprouvé des souffrances si amères, et Mélanie put penser souvent que, par un sacrifice volontaire, elle s'était mise au-dessus de son bonheur passé. L'an 435, date de la mort de Pinien, Eudoxie, poussée par Mélanie, entreprit son premier pèlerinage. Elle resta h. Jérusalem pour assister

à la consécration d'une nouvelle église; pendant la cérémonie, elle glissa et se foula le pied ; ce fut alors qu'elle éprouva la puissance des prières de îMélanie. La douleur cuisante qu'elle éprouvait l'eût mise dans l'impossibilité d'assister h cette belle cérémonie, où elle n'eût été qu'un sujet de trouble ; mais Mélanie, pleine de confiance en Dieu, signa de la sainte croix, le pied foulé, et ce signe divm amena une guérison immédiate. Eudoxie retourna ensuite à Byzance.

Mélanie vécut encore quatre ans dans une pénitence qui croissait toujours. Elle alla passer la sainte fête de Noël, de l'an 439, à Bethléem ; de là, elle retourna à Jérusalena, vers ses filles, dans la prévision certaine de sa mort prochaine. Elle la leur annonça, et leur dit que l'heure de son départ était arrivée. On entendit alors des lamentations par tout Jérusalem. On lui désirait bien le bonheur des saints, mais on la voyait avec regret quitter la terre. Elle consolait tout le monde, prêtres, religieux, religieuses, qui versaient des torrents de larmes. Elle les exhorta tous à persévérer dans la vertu, leur parla des récompenses célestes, et, confiante en Dieu, elle s'endormit du sommeil éternel ; elle alla vers Dieu, qu'elle avait tant aimé ici-bas, le 31 décembre 439 (1).

(I) Voir, pour plus de détails sur les deux Mélanie, l'iDléressant ouvrage intitulé ; Saint Paulin, évéque de Noie, el son siècle [530-450], par le docteur Ad. BtisÉ, professeur au séminaire de Cologue. Traduit de l'allemand par L. Dancoisne, professeur à l'Institution libre de Marcq [près Lille), licencié-èslettres. Un vol. gr. in-8, 656 pages, chez le même Editeur.

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